Au labo

Promesses chimériques

Illustration : Beya Panicha

La recherche et la législation ont dernièrement franchi un pas décisif vers la création de « chimères homme-animal ». Les promesses médicales de ces entités hybrides favorisent pourtant, au-delà des écueils éthiques, un projet technologique d’appropriation et de marchandisation du vivant.

Pour une poignée de chercheurs, l’annonce aura des airs de victoire : promulguée cet été, la révision de la loi de bio­éthique autorise désormais, sous conditions, la recherche controversée sur les « chimères homme-­animal ». En biologie, cette appellation désigne « un organisme ou un embryon où coexistent au moins deux populations cellulaires porteuses de patrimoines génétiques différents », ici humaines et animales. Dans leurs essais, les chercheurs injectent des cellules souches humaines au sein d’embryons animaux, dans l’espoir qu’elles participent à la formation de l’organisme colonisé – processus dit de « chimérisme ». Si l’on cherche à se rassurer, on pourra remarquer que les expérimentations en la matière n’en sont qu’à leurs balbutiements et que les créations in vitro actuelles sont encore bien loin du Minotaure, des Centaures et autres monstres mythologiques.

L’évolution n’en est pas moins significative, car la législation française était jusqu’ici défavorable à de telles expérimentations. Révisée tous les sept ans pour s’adapter aux avancées de la recherche, la dernière version de la loi de bioéthique, écrite en 2011, interdisait l’introduction de cellules souches embryonnaires humaines (hES) dans des embryons animaux. Principale raison invoquée : l’emploi puis la destruction, pour recueillir les hES, de très jeunes embryons humains.

Or, le chercheur japonais Shinya Yamanaka a entre-temps découvert la capacité des cellules humaines adultes à être rajeunies par mani­pulation génétique. Les cellules souches obtenues sont alors dites « pluripotentes induites » (iPS) car elles retrouvent leur capacité initiale à se spécialiser en n’importe quel tissu ou organe de notre corps. La loi n’encadrant pas leur usage, ces cellules iPS ont alors ouvert une brèche. Tirant parti de ce vide juridique, diverses expériences ont ainsi été menées chez plusieurs espèces animales hôtes – comme les souris, les lapins, les porcs ou les singes. En ce début d’année, deux études publiées dans les revues Stem Cell Reports et Cell ont exposé de nouveaux résultats. Les équipes française et sino-américaine ont observé durant 3 et 19 jours la capacité de cellules iPS humaines à participer au développement d’embryons de macaques.

Des banques d’organes humains

« Le chimérisme reste extrêmement difficile à obtenir, concède toutefois Pierre Savatier, directeur de recher­che à l’Inserm et coordinateur de l’étude française. Le cœur de notre recherche consiste donc à mieux comprendre les mécanismes moléculaires en jeu lors des étapes les plus précoces. » L’amélioration des connaissances représente en effet, pour les rares chercheurs concernés, la principale retombée à court terme des chimères homme-animal – envisagées comme des supports pour de nouvelles expérimentations.

Quant à leurs potentielles applications thérapeutiques, elles sont bien plus incertaines. Car c’est, comme souvent, d’hypothétiques perspectives médicales qui justifient pareilles expérimentations. L’étude sur des cellules humaines de la toxicité ou de l’efficacité de composés chimiques, comme les molécules de certains médicaments, représenterait un premier débouché. Dans le cadre de la médecine dite « régénérative », l’objectif consisterait aussi à trouver un moyen de produire des tissus ou des organes humains dans les organismes hôtes afin de les transplanter ensuite chez les malades.

Porteuses d’espoir selon leurs défenseurs, les chimères homme-animal s’inscrivent pour d’autres dans une influente « économie de la promesse ».Par cette notion, les sociologues désignent la manière dont l’innovation technique tire sa légitimité d’usages ou applications constamment renouvelés. « À la suite d’un grand projet mondial visant à séquencer l’entièreté du génome humain, les sciences de la vie ont été propulsées sur le devant de la scène scientifique, retrace à titre d’exemple Benjamin Raimbault, chercheur à l’Inrae. Et lorsque cet objectif a été atteint, au début des années 2000, il a fallu entretenir l’attrait pour la discipline. De nouvelles capacités de modification du vivant, notamment des cellules souches, ont alors permis de développer ces attentes thérapeutiques inédites. »

Sur la base de ces promesses, le législateur est ensuite invité à redéfinir le cadre légal dans lequel les expériences sont menées. Un processus parfois long, mais qui s’achève toujours dans le sens d’une plus grande permissivité : « On pose des balises mais les cadres de bioéthique repoussent constamment ces barrières, observe Céline Lafontaine, professeure de sociologie à l’université de Montréal. L’élargissement progressif de l’expérimentation sur le vivant représente la seule issue, sans qu’elle ne soit jamais questionnée. »

Pour la chercheuse, l’objectif de cet encadrement avançant pas à pas est celui d’une « habituation » du grand public : sans trop effrayer, l’extension progressive des possibilités de recherche offertes aux biologistes permet d’instiller l’idée selon laquelle la création de ces chimères, en l’occurrence, est socialement acceptable et relève de la normalité. Une logique permettant ainsi aux porteurs de ce projet technologique et industriel de « court-circuiter les débats » que devrait pourtant engager la société sur le statut du vivant.

Le vivant devenu objet

Au bout de cette impasse faite de promesses lointaines et parfois intenables, les conséquences préoccupantes de ces expérimentations seraient déjà pleinement perceptibles : « La création de chimères homme-­animal représente le prolongement d’une logique technologique et industrielle plus large d’appropriation, de transformation, puis de marchandisation généralisée du vivant à laquelle nous assistons déjà aujourd’hui », constate la sociologue.

Dans son dernier ouvrage, Céline Lafontaine rend compte de la prolifération de nouvelles formes de vie artificialisées dans les laboratoires du monde entier : les « bio-­objets ». Gamètes, embryons et cellules souches prélevés chez l’être humain – le plus souvent chez les femmes, parfois dans la souffrance induite pas de lourds traitements médicaux – en constituent le socle. Modifiés, transportés, congelés et échangés dans une véritable « économie du vivant globalisée », en vue de retarder la mort ou de geler la fertilité, ils participent de la « civilisation in vitro » vers laquelle nous tendons. Leur essor traduit, selon la chercheuse, notre rapport de plus en plus « machinique » et « utilitariste » au vivant.

En pleine pandémie de Covid-19, alors que les événements climatiques exceptionnels se multiplient et que le déclin de la biodiversité s’annonce cataclysmique, les inquiétudes concernant notre emprise sur les équilibres biologiques gagnent en audience. Pourtant, et de manière paradoxale, estime Cé­-line Lafontaine, nul ne semble se soucier de l’exploitation latente de nos propres corps par ces nouvelles biotechnologies – véritable « angle mort de l’Anthropocène »