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Le Grand dérangement, Amitav Ghosh

Le Grand Dérangement. D’autres récits à l’ère de la crise climatique, Amitav Ghosh, traduit de l’anglais par Morgane Iserte et Nicolas Haeringer, Wildproject, 21 janvier 2021, 250 pages, 20 €

Amitav Ghosh n’a pas de thèse, il a une préoccupation : pourquoi les nations asiatiques, et particulièrement l’Inde, sa patrie, se mettent-elles à agir de la même manière que les Occidentaux, à adopter le même modèle prédateur pour les écosystèmes et les humains, alors même qu’elles vont devoir affronter des conséquences climatiques certainement pires qu’ailleurs ? « L’Asie est donc bien celle qui arracha le masque du fantôme qui l’avait attirée sur la scène du Grand Dérangement, pour ensuite être frappée d’horreur à la vue de son propre ouvrage ; et son choc est tel qu’elle n’ose même pas nommer ce qu’elle a vu – en entrant sur scène, elle s’est fait piéger, comme tout le monde. » Ne pas savoir comment nommer, c’est d’ailleurs le point de départ de la réflexion de Ghosh : le changement climatique résiste à l’art et ne pénètre pas la fiction, ni en Inde, ni ailleurs – et pas plus dans sa propre œuvre. En trois chapitres à la fois personnels, littéraires et érudits – « Récits », « Histoire », « Politique » –, le romancier indien mène son enquête sans se soucier d’une théorisation stricte. Parmi ses intuitions, il en est une, plutôt surprenante. À trop vouloir accuser le capitalisme, on en a oublié le rôle de l’impérialisme, profondément ambivalent : il aurait retardé l’entrée de l’humanité dans l’Anthropocène (terme qu’Amitav Ghosh défend) en empêchant le développement économique de l’Asie qui, au début du xixe siècle, avait tous les atouts en main pour faire aussi bien que les Européens dans la révolution industrielle. Un ouvrage stimulant par ce qu’il dérange.