Éducation populaire

Contre les inégalités environnementales, les quartiers populaires s'organisent et se forment

Illustration : Audrey Malo

Quand on grandit entre un incinérateur et une bretelle d’autoroute, difficile de ne pas percevoir les injustices environnementales. Mais il n’est pas toujours aisé de les qualifier et de se mobiliser contre leurs responsables. Des « Toxic tours » aux premiers syndicats de locataires, les habitants des quartiers populaires se forment et s’organisent.

Bétonisation d’une partie du parc Georges-Valbon à La Courneuve, destruction des jardins ouvriers d’Aubervilliers, construction d’un échangeur autoroutier à côté d’une école primaire pour desservir le village olympique… À l’annonce des travaux des Jeux Olympiques de Paris 2024, l’horizon des habitants de la Seine-Saint-Denis se ternit.

Dans ce département d’Île-de-France qui compte cinq établissements classés Seveso1, il y a déjà nombre d’incinérateurs, de datacenters, d’axes autoroutiers et d’infrastructures polluantes. Et les 1,68 million de Dyonisiens qui y résident – la plupart étant issus de l’immigration postcoloniale – sont parmi les plus exposés à la pollution des sols, aux fortes chaleurs, à l’absence d’espaces verts et à la précarité énergétique. Ces dernières années, plusieurs associations s’activent pour mobiliser les habitants contre ces inégalités structurelles.

Article de notre n°69 « Éducation populaire », disponible en kiosquesur notre boutique et sur abonnement.

Après le lancement des travaux des JO fin 2019, des « Toxic tours2 » sont ainsi organisés dès 2020 par le collectif Toxic Tour Detox 93 et des militants écologistes pour faire découvrir les sites des différents chantiers. « Ces “balades toxiques” servent tout à la fois à enquêter entre habitant·es – et donc expert·es de leur milieu de vie – et à dénoncer la responsabilité des industries et de l’État dans le racisme environnemental dont iels sont la cible », peut-on lire dans la revue de géographie critique Z 3.

Le « grec » de l’injustice climatique

En octobre 2024, l’association Banlieues Climat a quant à elle installé son « école populaire du climat » à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Depuis sa création il y a deux ans, cette association sensibilise les jeunes des quartiers populaires aux enjeux climatiques en reconnectant les savoirs académiques à leurs histoires personnelles. C’est dans les locaux d’une ancienne école audonienne que se déroulent désormais les formations qui ciblent aussi des parents : « Les jeunes ressortent avec un sentiment d’émancipation, mais aussi de réconciliation avec une forme de savoir, car la formation est dispensée d’une manière très différente de l’enseignement scolaire ; nous misons sur la mise en situation, les jeux de rôles et sur une pédagogie active qui se rapproche de l’éducation populaire », explique Charlotte Rochon, coordinatrice de Banlieues Climat.

Depuis, les membres de l’association ont déployé d’autres initiatives pour que chacun puisse s’emparer des questions qui les touchent : « Nous travaillons sur la sécurité alimentaire et sur la qualité de l’air, avec désormais une équipe pédagogique de cinq salariés et l’appui de jeunes motivés qui ont été formés », assure Sanaa Saitouli, cofondatrice de Banlieues Climat. « Nous accompagnons aussi des projets de jeunes issus de nos formations », ajoute Charlotte Rochon. Someïa Talbi, 22 ans et  originaire de Cergy, a participé à la première formation des formateurs de Banlieues Climat en janvier 2024.

Depuis, elle a créé son propre atelier sur la qualité de l’air qu’elle dispense à l’école à Saint-Ouen et bientôt à l’Académie du climat pour former de futurs coachs sportifs. « J’explique d’abord ce qu’est la qualité de l’air et la pollution car, pour beaucoup, la différence entre gaz à effet de serre et pollution n’est pas claire, souligne-t-elle. Je fais ensuite le lien avec les inégalités, en prenant l’exemple de l’Ile-de-France, où la différence d’exposition à la pollution de l’air est effrayante. » L’association forme également des jeunes et des femmes issus de quartiers populaires pour les faire intervenir à la conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc) qui aura lieu en juin à Nice et à la 30e conférence mondiale sur le climat (COP) qui se tiendra à Belém, au Brésil, en novembre 2025.

« Suite à leur mobilisation, tous les immeubles concernés ont pu être en partie rénovés pour assurer aux habitants des économies. »

Produire et s’approprier des savoirs critiques, c’est aussi la démarche de l’association Ghett’up, à Saint-Denis. En 2021, Sarah-Maria Hammou et Sophia Arouche se lancent dans une enquête qualitative sur l’injustice climatique vécue par les jeunes dans les milieux populaires, qui durera environ deux ans. « Ce rapport, nous l’avons pensé à partir du vécu des habitants des quartiers populaires, et pour eux », explique Sarah-Maria Hammou. En ressort aujourd’hui un atelier à destination des jeunes ou moins jeunes qui s’intitule « Le B.A.-BA de l’injustice climatique ».

Il débute par un débat mouvant4 avec les participants, suivi d’une partie « plus descendante » où les animatrices de Ghett’up présentent « le grec » de l’injustice climatique – en référence au sandwich très populaire. Cette activité vise à déconstruire et détailler toutes les couches des injustices sociales et environnementales qui touchent en particulier ces territoires. Un sondage réalisé pour l’étude sur un panel de mille jeunes montre, par exemple, que la totalité considère ne pas avoir accès à une alimentation saine et la moitié, à suffisamment d’espaces verts.

Tout au long de l’atelier, les participants découvrent les témoignages de 70 jeunes issus de milieux populaires qui ont été interrogés pour l’étude, comme Yacine*, 17 ans, qui habite à Dijon et qui explique qu’une usine dégage énormément de fumée juste à côté de son quartier, ou bien Romain*, 29 ans, qui a vu les derniers espaces arborés disparaître à Rosny-sous-Bois, depuis le début des travaux pour le Grand Paris. « Les personnes qu’on forme s’identifient aux témoignages que l’on a recueillis ; elles se rendent compte qu’elles sont aussi concernées par l’injustice climatique », précise Sarah-Maria, pour qui le plus important réside dans le fait qu’ils « ressortent en étant fiers de qui ils sont et avec des moyens d’agir ».

Une autre approche consiste à réunir des habitants de quartiers différents autour d’une même thématique, comme le logement. « Car un logement mal isolé, c’est une facture d’électricité élevée mais aussi des conséquences sur la santé », ajoute Sarah-Maria. Durant ces échanges, des habitants partagent leur expérience au groupe – qui comprend des professionnels du secteur – puis l’association les met en relation avec, par exemple, des syndicats d’habitants déjà constitués pour qu’ils s’organisent à leur tour.

Victoires sur les passoires

Derrière ces rencontres, l’idée est d’accompagner les habitants pour qu’ils puissent s’organiser de façon autonome dans leur quartier. C’est tout l’enjeu du community organizing, une pratique collective d’émancipation et de transformation sociale née aux États-Unis6 et qui a permis depuis d’organiser des communautés en première ligne des conséquences du dérèglement climatique. En France, le premier exemple de ce type date de 2015. Les habitants des logements sociaux du quartier de Teisseire, à Grenoble, vivent dans des passoires énergétiques, et plusieurs plaintes individuelles ont déjà été déposées auprès des propriétaires. L’association Alliance citoyenne, inspirée des travaux du sociologue Saul Alinsky, forme des citoyens sur place.

Cette année-là, ils invitent les habitants à partager leur expérience des problèmes d’isolation et proposent la fondation d’un syndicat de quartier pour porter leur demande auprès du bailleur. Pendant plusieurs mois, les habitants les plus motivés font du porte-à-porte, organisent des réunions d’appartements, créent un comité d’organisation et réalisent des enquêtes de terrain auprès d’experts. Résultat : suite à leur mobilisation, tous les immeubles concernés ont pu être en partie rénovés pour assurer aux habitants des économies sur leur facture d’énergie.

« Après cette première victoire, plusieurs campagnes locales de syndicats d’habitants pour la rénovation énergétique ont été menées entre 2015 et 2020 à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, et à Villeurbanne, près de Lyon », partage Adrien Roux, qui a initié l’Alliance citoyenne dans les quartiers populaires de Grenoble.

Membre de l’Institut Alinsky, il forme aux méthodes du sociologue et accompagne les communautés d’habitants qui souhaitent s’organiser. Dans la cité grenobloise, la lutte s’est étendue en 2022 au parc locatif privé, « celui qui bloque le plus les travaux de rénovation », constate Adrien Roux. La campagne nommée « Territoire zéro logement passoire » a permis, dans 70 % des cas, aux propriétaires de se lancer dans des travaux de rénovation, dont bénéficient les locataires qui se sont mobilisés. En 2024, ces dynamiques se sont regroupées dans le syndicat Locataires

Ensemble, avec l’appui de l’Institut Alinsky, pour porter la campagne sur les logements inadaptés aux fortes chaleurs, à Aubervilliers et à Lyon. « Ces communautés sont au front du combat écologique car elles sont victimes du statu quo et elles ont intérêt à ce que ça change vite », estime Adrien Roux. Pour renforcer leur poids politique, Locataires Ensemble et un autre syndicat d’habitants des campagnes contre les pollutions agro-industrielles ont décidé de faire front commun depuis janvier 2025 sous la bannière « Justice Ensemble ». 


1. Sites qui produisent ou stockent des substances nocives pour l’humain et l’environnement.

2. Cette pratique, qui vient des luttes antiracistes du nord des États-Unis, a émergé dans les années 1990.

3. « Toxic tours. Arpenter le 93 contre les inégalités et le racisme environnemental »,Z. Revue itinérante d’enquête et de critique sociale, 2024.

4. Le débat mouvant est une technique d’animation qui favorise l’expression des opinions de chaque participant du groupe.

* Les prénoms ont été modifiés.

6. Ce principe a été popularisé par le sociologue Saul Alinksy à partir de son travail d’organisation de syndicats de quartier à Chicago.

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