Tribune

Gare à la rhinocérite ! Des contagions virales aux contagions idéologiques

Charles J Sharp

Une autre épidémie, parallèle à celle du COVID-19, serait-elle en cours ? Nathanaël Wallenhorst, maître de conférences HDR à l'UCO et docteur en science politique, en sciences de l'environnement et sciences de l'éducation, nous replonge dans l'univers d'Eugène Ionesco.

La pandémie du covid-19 est terrible : le virus peut nous emporter en quelques jours sans crier gare. La décision du confinement s’impose avec évidence d’un point de vue sanitaire. Mais il est également une pandémie, sans fondement viral et dont on ne se remet pas non plus, pour laquelle toutes les conditions sont réunies actuellement : la rhinocérite. Cette maladie mortelle, bien diagnostiquée par Eugène Ionesco en 1958 a sévi durant les premières décennies du 20ème siècle avec ses deux facettes idéologiques (fascisme et communisme). Elle consiste dans l’agrégation de corps individuels désingularisés. Elle tue l’espace d’accueil de la pluralité qu’est le corps politique. L’état de pandémie est déclaré lorsqu’il n’est plus possible de boire un café – ou un pichet de rosé – avec ses amis comme avec ses détracteurs à la terrasse d’un café, sur le trottoir, comme pouvaient encore le faire Bérenger, Jean, Daisy, Botard ou Dudard au début de Rhinocéros. Lorsque c’est dans l’intimité des chambres et des salons qu’ils sont contraints de se réunir pour s’aimer et débattre, c’est que la situation politique est devenue problématique.

Un mode de vie 2.0  

C’est fabuleux tout ce qu’on peut faire, enfermé seul dans une chambre, en avril 2020 ! Fitness en direct avec un coach sportif individualisé, aide personnalisée aux devoirs, livraison de son plein de courses, Skype-apéro avec des amis, concert donné par Patrick Bruel en direct depuis son salon, séance collective de yoga en ligne, lecture ou relecture de Rhinocérosde Ionesco. Confiné chez soi on peut développer son intériorité et continuer d’aiguiser sa subjectivité. C’est à cela que nous a invité le Président de la République le 16 mars, que nous puissions, chacun, « retrouver le sens des choses ». Mais c’est dehors, dans le grand air (bien que pollué) des rues de nos villes et non dans la chaleur de nos « chez nous », que nous avons besoin de l’expression de ces singularités, pour faire face à la menace de cette pandémie qu’est la rhinocérite. 

En dépit de scientifiques alertant sur l’augmentation de la fréquence de départs épidémiques compte tenu de l’altération des équilibres entre les agents infectieux et le reste du vivant au sein des écosystèmes, ces dernières années nous avons estimé que la réalisation d’économies était un bien supérieur à la préparation des nations face aux contagions virales (en témoigne la violence des critiques adressées en 2010 à l’égard de la Ministre de la santé Roselyne Bachelot suite aux dépenses réalisées par l’État français lors de la crise de la grippe H1N1). La contagiosité du SARS-CoV-2, en raison de la légèreté de notre impréparation, nous contraint au confinement. Ici la plus grande vigilance est de mise car l’invisibilité dans l’espace public des débats et conflits entre les singularités de nos subjectivités pourrait être une situation particulièrement propice au déploiement de la rhinocérite. 

Le règne de la peur  

La rhinocérite, qui a initialement pris l’apparence d’une « légère grippe » – selon les propos de Madame Bœuf rapportés par Ionesco ! – a emporté avec elle les logiques scientifiques les plus rigoureuses et les plus fervents défenseurs de l’humanisme. Comment ce mal progresse-t-il ? Les rhinocéros foncent à toute allure dans la ville. L’urgence et l’inédit de la situation génère une stupeur qui anesthésie la pensée et peut faire perdre la raison. Le mal qui pourrait nous guetter est celui de notre métamorphose progressive consistant dans l’habituation à ce pouvoir paternaliste prenant les oripeaux de la solidarité. Si l’autoritarisme est plus efficace que la démocratie, pourquoi la lui préférer ? Ici, ne sous-estimons pas la façon dont les effondrements en préparation depuis quelques décennies (que la pandémie du covid-19 risque d’entériner), pourraient déployer comme angoisses existentielles (jusqu’ici bien prises en charge par le capitalisme) qui nécessiteraient alors d’être contenues. Si nous ne pouvons plus arrimer nos existences à l’édifice de notre capital, qui nous donnera une illusion suffisamment forte de notre immortalité ? Cette angoisse, combinée à la désertion actuelle de l’espace public, peut faire le lit de la rhinocérite. 

Dès lors : que faire ? Mettons-nous quelques instants à l’écoute d’Eugène Ionesco et tout particulièrement du deuxième tableau de l’action III qui explicite avec clarté les ressorts du déploiement de cette maladie du politique.

-       « Si, vraiment, c’est un engouement passager, le danger n’est pas grave. ». Il n’est pas de moment qui soit passager dans la vie politique. Même temporaire, un retrait de l’espace public comme celui que nous vivons actuellement, marque durablement de son empreinte la vie démocratique. 

-       « Ne te tracasse pas ! ». Tracassons-nous autant que nous le pouvons de ce que nous avons perdu – fut-ce temporairement – : cette possibilité de nous assoir sur un banc (dont Bérenger nous informe qu’ils ont été détruits par les rhinocéros) et de boire un verre sur ces tables au bord de nos rues passantes où nous pouvions critiquer dans l’espace public les modalités d’exercice du pouvoir. 

-       « Il faut être raisonnable. Il faut trouver un modus vivendi. ». Il arrive parfois que la folie devienne la norme – ainsi en est-il de l’hégémonie du paradigme gestionnaire dans la conduite des hôpitaux en partie responsable de la situation sanitaire actuelle. Lorsque le monde devient fou, ne craignons pas l’anormalité des résistants qui peut être du côté de la raison. 

-       « On s’y habitue, vous savez. Plus personne ne s’étonne des troupeaux de rhinocéros parcourant les rues à toute allure. Les gens s’écartent sur leur passage, puis reprennent leur promenade, vaquent à leurs affaires, comme si de rien n’était. ». Ne nous habituons ni à la désertion de l’espace public, ni à une prise en charge étatique réifiante.  

-       « La chose la plus sensée est de laisser les statisticiens à leurs travaux. ». Ne laissons pas les scientifiques vaquer à leurs travaux et se muer tout à coup en politique. La politique n’est pas d’abord l’art de la décision éclairée par quelques scientifiques, mais bien celui de l’émergence de l’action de concert à partir de la circulation de la parole – qui nécessite d’être éclairée par un débat scientifique contradictoire.