Bricolage contre techno-optimisme

Fanny Lederlin : « Faire avec les moyens du bord, pour parvenir à une société écologique »

Photos : Antoine Seiter

Art du tâtonnement et de l’imperfection, le bricolage pourrait nous guider, selon la philosophe Fanny Lederlin, sur la voie d’une société écologique débarrassée des fantasmes de toute-puissance. Dans "Éloge du bricolage" (PUF, 2023), elle nous invite à renoncer à l’idée d’optimum et à apprendre à « faire avec les moyens du bord ».

Dans Éloge du bricolage (PUF, 2023), vous envisagez le bricolage non comme une simple pratique du quotidien, mais comme un mode de pensée. À quoi ressemble ce rapport bricoleur au monde ?

Le mot « bricolage » vient de bricole, qui désignait au Moyen Âge une catapulte. Le terme a ensuite pris le sens de ruse, de moyen détourné. La logique du bricolage s’oppose à mes yeux à la logique d’ingénieur. Cette dernière fixe des finalités – un but à atteindre, un objet à fabriquer – et, en fonction de la théorie, décide de la pratique. Elle vise un optimum, c’est-à-dire la voie la plus courte et la plus économe en moyens.

Article issu de notre numéro 61 « Reprendre les choses en main »,  sur notre boutique.

Pour penser le bricolage, je m’inspire d’un texte de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, paru en 1962 dans La Pensée sauvage, dans lequel il réfléchit à la « science concrète » des peuples qu’on appelait à l’époque « primitifs ». Il oppose le comportement de l’ingénieur, qui subordonne son projet à l’acquisition de matières premières et d’outils sur mesure, à celui du bricoleur, qui s’arrange avec des moyens précontraints. Dans la logique d’ingénieur, la fin justifie les moyens. La logique bricoleuse que je propose consiste à inverser les fins et les moyens et à considérer que ce sont les « moyens du bord », les moyens déjà là – choses et êtres vivants qui nous entourent, mais aussi déchets, rebuts – qui doivent justifier les finalités que nous nous fixons.

Vous expliquez dans un chapitre du livre que l’évolution du vivant elle-même est une forme de bricolage.

Le prix Nobel de médecine François Jacob explique, dans un article paru dans les années 1970 dans la revue Science, que l’évolution fonctionne comme le bricolage. Car le vivant compose et recompose sans cesse. Lors de la reproduction, la copie des éléments du vivant comporte des erreurs. Et c’est grâce à la conservation de ces erreurs que le vivant stocke un certain nombre de possibles, permettant de s’adapter aux évolutions environnementales. Le biologiste Olivier Hamant parle de son côté de la robustesse du vivant. Le vivant n’est pas optimum : s’il était optimum, la copie serait parfaite et ça nous mènerait droit dans le mur, parce que l’évolution ne serait pas possible. Je pense que nous aurions intérêt à nous inspirer de ce mouvement du vivant, pour laisser tomber cette idée d’optimum et revenir à une forme de robustesse.

Le bricolage suppose un rapport attentif et même affectueux aux choses. De même, selon vous, la pensée écologique ne peut se passer d’une attention nouvelle aux objets.

L’écologie peut être prisonnière d’une vision duale du monde, comme la modernité l’a longtemps été, dans laquelle on aurait d’un côté la nature et de l’autre la culture ou l’artifice. Trop longtemps, à mon sens, la pensée écologique a consisté à considérer que la culture abîmait la nature et qu’il fallait revenir à une sorte de paradis originel. Cette vision comporte une dimension théologique sous-jacente, avec des êtres vivants non humains absolument vertueux et une humanité porteuse de vices, qui viendrait pervertir un monde idéal. Bien sûr qu’il est important pour penser l’écologie de se replonger dans la nature et de l’observer, d’être émerveillé par les plantes, les animaux, les insectes qui nous entourent, et de nous décentrer. C’est absolument vital. Mais il me semble qu’on ne peut plus faire l’économie aujourd’hui d’un rapport plus complexe, car notre situation n’est pas duale : monde artificiel et nature sont en fait complètement imbriqués.


Vous parlez d’ailleurs dans votre ouvrage de « monde-nature »…

Notre monde artificiel est complètement pénétré de nature. Il suffit d’avoir un animal domestique chez soi pour le savoir. On cohabite constamment avec des plantes, sans parler de l’élevage. Et à l’inverse, la nature est pénétrée de monde, même les zones que nous décidons aujourd’hui de préserver comme sauvages. Ce monde que nous fabriquons, il faut le préserver. La manière dont nous nous comportons vis-à-vis des choses qui nous entourent détermine aussi la manière dont nous nous comportons vis-à-vis du vivant. Je pense qu’il y a une sorte de continuité dans l’attention, dans le soin, dans le souci qu’on peut avoir pour les choses et les êtres vivants. La catastrophe écologique qui est la nôtre est à la fois une catastrophe naturelle – le réchauffement climatique, la disparition de la diversité du vivant – mais aussi, à mon avis, une catastrophe existentielle dans notre rapport aux choses.

Les objets s’accumulent autour de nous. Pourtant, écrivez-vous, d’une certaine manière, ils disparaissent. Pouvez-vous expliquer ce paradoxe ?

Chacun perçoit que notre monde est saturé de choses matérielles. C’est lié à la société de consommation et de production illimitée qui est la nôtre. Mais les choses qui nous entourent ont tendance à nous échapper. Je m’appuie ici sur la pensée du philosophe Byung-Chul Han, qui décrit ce mécanisme dans La Fin des choses. D’abord, il y a tous ces objets qu’on peut appeler des ersatz, qui sont des objets peu coûteux, fabriqués dans des matériaux non durables. Des objets jetables qui retiennent très peu notre attention. Il y a par ailleurs de plus en plus d’objets avec lesquels, désormais, nous nous contentons de communiquer.

« “Faire avec les moyens du bord”, cela contient un certain nombre d’indications pour parvenir à une société écologique. La première, c’est une forme d’humilité. »

Je pense à la voiture, par exemple. Autrefois il n’était pas rare de savoir changer une roue et de réparer de petites pannes mécaniques. Aujourd’hui, quand on achète une voiture, elle est remplie de technologies. Elle parle, on échange des informations, mais on ne sait absolument plus comment elle est construite. Cette réflexion fait écho à celle d’Ivan Illich. Pour lui, un objet a du sens s’il est convivial, c’est-à-dire suffisamment simple pour qu’on puisse, en le saisissant, le comprendre, le bricoler, le réparer et avoir une relation avec lui qui s’inscrive dans le temps. C’est cela qui disparaît aujourd’hui car les objets sont tellement compliqués que nous ne pouvons plus les prendre en main.

La formule « faire avec les moyens du bord » résume bien la logique du bricolage. Telle pourrait être, selon vous, la devise d’une société écologique, sobre, relocalisée ?

Effectivement, « faire avec les moyens du bord », cela contient un certain nombre d’indications pour parvenir à une société écologique. La première, c’est une forme d’humilité. Cela suppose d’une certaine manière de se contenter de ce qui est autour de nous, c’est-à-dire de renoncer à la toute-puissance, à l’hubris de la modernité. C’est un point fondamental pour parvenir à une société écologique, tout en évitant la dictature verte. Parce qu’il y a une autre voie possible, qui est de s’appuyer sur les technologies, la programmation, la logique d’ingénieur, pour forcer une transition écologique qui se fera au prix d’une privation de liberté. L’humilité, au contraire, impose aussi de renoncer à une forme d’efficacité.


Vous faites référence aux écrits d’André Gorz dans votre livre. Pour sortir de la surconsommation, ce dernier appelait à définir collectivement, par la délibération, une « norme du suffisant ». Vous êtes dubitative face à cette idée...

André Gorz est l’un des seuls penseurs de l’écologie qui se soit vraiment confronté au problème de sa traduction politique. Pour mettre un terme à l’illimité de la consommation et de la production, il propose, et c’est très intéressant, de fixer démocratiquement une « norme du suffisant ». Mais la proximité de la norme du suffisant avec le rationnement m’inquiète un peu. Les seuls régimes dans lesquels on a pu avoir des contraintes de ce type sont les régimes démocratiques en temps de guerre ou des régimes totalitaires, notamment le régime soviétique. J’essaie de réfléchir à quelque chose qui serait moins dangereux du point de vue de la privation de la liberté. On pourrait opposer à la logique du besoin, qui est contenue dans la « norme du suffisant », quelque chose qui est plus de l’ordre du désir. Il s’agirait d’intégrer, individuellement et collectivement, une forme de négativité et de frustration, pour renoncer à la toute-puissance et à l’illimité. Cela ne veut pas dire que ce n’est pas politique : c’est un programme d’éducation. La société dans laquelle nous vivons est une société qui évince le négatif de l’existence.

Votre livre est hanté par le spectre d’un monde dominé par les algorithmes et peuplé d’humains dociles.Face à cet ordre des choses, vous appelez à entrer en crise. Qu’est-ce qui vous a fait personnellement entrer en crise ?

J’ai eu une première crise à 40 ans, qui m’a amenée à arrêter complètement ce que je faisais. Je travaillais depuis quinze ans dans la communication et j’ai repris des études de philo. Au départ, je voulais juste faire un master 2. Finalement, je me suis dit que jamais je ne retournerai en entreprise et j’ai été au bout de ma thèse. Ma deuxième crise, plus profonde, a eu lieu après le confinement. J’ai perdu une amie très chère, qui avait ce rapport d’attention au monde que je décris dans le livre. J’ai compris au moment de sa mort tout ce qu’elle m’avait enseigné. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point ça m’avait transformée.

Comment pensez-vous votre rôle de philosophe dans la cité ? On sent à vous lire que vous doutez de la capacité de la pensée critique à avoir un effet transformateur dans le réel.

Je suis d’abord une grande lectrice. Il y a des tas de livres qui ont transformé ma vie et changé mon regard sur le monde. Mais vous avez tout à fait raison sur ce doute. Cette réflexion sur la puissance de la critique était l’objet de ma thèse. Que peut la critique ? Peut-elle changer le monde ? Et effectivement, en travaillant sur le sujet, j’ai compris à quel point l’ordre économique et social dans lequel nous vivons est robuste, lui, car il est capable d’absorber la critique et de se transformer à la marge pour finalement perdurer 

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NUMÉRO 76 : JUIN - SEPTEMBRE 2026:
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