Fiction littéraire et action militante

Corinne Morel Darleux : la fiction comme nourriture à l'action

Photos : Cyrille Choupas

La fiction a longtemps été considérée comme un simple vecteur de divertissement et d’évasion. Aujourd’hui encore, dans le milieu militant, c’est plus communément par les essais que se transmettent les idées et la réflexion. La littérature de fiction a pourtant un potentiel politique immense. Nous avons besoin d’utopies, de récits, de héros et d’anti-héros, de pirates et d’aventurières. De mots qui viennent se superposer aux statistiques, aux concepts, aux pourcentages, aux degrés, et les incarner. Qui viennent décadrer le réel et éprouver nos sens. Qui apportent au monde un supplément de poésie et de sensibilité.

Corinne Morel Darleux est la rédactrice en chef de notre nouveau hors-série Comment nous pourrions vivre


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Commençons par crever un abcès, celui du roman militant. Il n’y a rien de plus pénible qu’un dialogue didactique de trois pages, artificiellement plaqué sur une trame narrative, qui n’est là que pour transmettre la thèse de l’auteur. Les personnages ne sont pas les marionnettes du ventriloque qui tient le clavier et utiliser la forme fictionnelle pour faire de la propagande est rarement un succès. Bien sûr, il est tout à l’honneur de l’écrivain d’assumer un point de vue situé et de ne pas s’absoudre de la portée politique éventuelle de son roman, mais cela ne doit pas se faire au détriment du récit et des personnages.

De la part d’imaginaire, précisément, que le lecteur vient chercher. Un roman n’est pas un tract, il a parfaitement le droit de ne pas avoir de message à faire passer et nous, lecteurs, de revendiquer le droit au divertissement. Il est d’ailleurs remarquable que les romans qui ont le plus d’audience dans les réseaux militants ne sont pas toujours les plus explicitement politisés. Ainsi de La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio : voilà une fiction qui ne nous explique pas ce qui ne va pas, ni ce qu’il faut faire, ni qu’en telle année, après tel et tel événement, dans une société refondée, les gens vivent en communautés autogérées et là est la vérité.

Non, on suit juste un groupe de personnages qui cherche à remonter jusqu’à la source du vent. Mais on ressort de cette lecture énergisé, le regard rincé, le cerveau ouvert à d’autres explorations de l’espace, à d’autres manières de concevoir la notion de quête, de lutte, de collectif. Ce n’est pas un programme politique, il n’y pas de baguette magique, mais La Horde relève d’une dimension onirique, immémorielle, qui se révèle diablement ­régénératrice. Or la régénération est certainement aujourd’hui un des besoins les plus partagés dans le monde militant.

Soft-power ­littéraire

Rincer et régénérer, c’est aussi la fonction que portent les romans qui réussissent à transformer l’effondrement en métamorphose, les faiblesses individuelles en levier de transformation. Dans la forêt de ­Jean ­Hegland (1996, 2017 pour la parution française aux éditions Gallmeister) met ainsi en scène deux jeunes femmes confrontées à l’effondrement brutal de la civilisation. Isolées près d’une forêt, elles vont devoir apprendre à se débrouiller, acquérir de l’autonomie et renouer avec le monde vivant qui les entoure.

À sa lecture, on prend conscience à la fois de notre grande dépendance à l’électricité, de notre incapacité à reconnaître les plantes, de notre vulnérabilité aux événements extérieurs et, in fine, de l’intérêt de commencer très vite à simplifier et détechnologiser nos vies pour regagner un peu d’autonomie. Pourtant, cela n’est jamais dit explicitement. Il n’y a pas de longs dialogues démontrant à quel point le monde moderne est une hérésie capitaliste. Ni aucun caractère d’injonction dans le récit. C’est avant tout son caractère intime qui permet de remuer si profondément les esprits.

Il existe naturellement d’autres types de romans, plus ouvertement militants, qui ont marqué eux aussi les esprits. Le Gang de la clef à molettes d’­Edward ­Abbey, par exemple, dans lequel un petit groupe d’activistes mène sa contre-révolution industrielle en faisant l’éloge du sabotage, a certainement donné des idées à quelques-uns. Il aurait même inspiré la création du mouvement radical écologiste Earth First ! aux États-Unis.

De même, certains passages de La Zone du dehors et Les Furtifs d’Alain Damasio semblent avoir été écrits pour que se diffusent le street art des clameurs, boîtes à messages pirates disposées dans l’espace public, et pour que les occupations de toits d’immeuble se multiplient dans la réalité. L’assemblée générale animée, sur le recours à la violence entre la Volte et la Molte, est déjà un saisissant reflet de la vie militante.

La fiction permet ainsi, à la manière d’un « soft power » littéraire, de contribuer à une certaine ambiance dans la société, une « social mood », qui la rendra plus ou moins sensible à la notion de classes sociales, plus ou moins propice à la mise en place d’actions de résistance ou à des pratiques de résilience. Quand la production de fiction est dominée par des récits de guerre, de domination, d’hommes providentiels ou d’apocalypse armée, cela ne produit clairement pas la même époque. Cela peut paraître dérisoire, à l’heure où l’essentiel de la production culturelle transite par l’image et les plateformes numériques, mais n’oublions pas que les grands films sont souvent tirés d’un roman et qu’au final, si effondrement il y a, ce sont les livres qui resteront.

Retrouvez cet article et bien d'autres dans notre hors-série Le Réveil des imaginaires, sous la rédaction en chef d'Alain Damasio ! 

Irriguer les réseaux militants

À rebours des grands récits écrasants de l’époque contemporaine que sont la mondialisation, le capitalisme, TINA (there is no alternative), l’indépassable rigueur budgétaire et la « fin de l’histoire », tout est possible dans un roman. Élever des baleines, se servir dans les supermarchés, décider que le Gulf Stream s’est inversé, dialoguer avec les serpents, faire rouler un train sans fin ou construire un monde où il ne pleut pas.

On peut même imaginer des sociétés paysannes, décroissantes et libertaires qui fonctionnent, comme dans La Vague montante de Marion ­Zimmer ­Bradley, ou une planète sur laquelle des syndicalistes révolutionnaires exilés abolissent la propriété privée avec Ursula Le Guin dans Les Dépossédés. Autant de pistes d’anthropologie libertaire, inspirées de l’anarchisme, des écrits de Kropotkine ou encore de ­Murray ­Bookchin, moins arides que certains essais, qui peuvent utilement décoloniser les imaginaires et donner des pistes pour la suite... Même quand il se préoccupe de destinées ­collectives, le roman, en mettant en scène des personnages, redonne de facto une place au singulier. Le Cycle de Fondation­d’Isaac ­Asimov en est un lumineux contre-exemple, déniant toute puissance d’agir aux individus avec le concept de psychohistoire.

Mais la robinsonnade, et son avatar eschatologique du dernier homme sur Terre, est un genre prolifique qui, par définition, émancipe l’indi­vidu du carcan social. De Suzanne et le Pacifique de ­Jean ­Giraudoux à Vendredi de ­Michel ­Tournier, Le Mur invisible de ­Marlen ­Haushofer ou Trois fois la fin du monde de ­Sophie ­Divry, les variations sont nombreuses. Mais à chaque fois, le personnage se retrouve seul face à lui-même et, dépouillé des contingences et normes sociales, est obligé de se réinventer. Ce n’est pas toujours aisé, certes, mais dans un univers militant qui a une fâcheuse tendance à laisser peu de place aux singularités, toutes dévouées à la cause ou à l’organisation, retrouver un peu d’espace peut faire du bien.

La reconstruction de sociétés meilleures est un leitmotiv du militantisme comme de la ­fiction. De L’Île de ­Robert ­Merle à L’Année du lion de ­Deon ­Meyer, il s’agit, après une catastrophe, l’apocalypse elle-même ou un naufrage, d’étudier, en entomologiste, comment un groupe d’êtres humains trouve sa subsistance, s’organise, érige ses lois et gère le commun.

Une bonne occasion généralement de se rappeler que les êtres humains ne sont pas faits que de raison et que l’anthropocentrisme a la vie dure. Reconnaissons d’ailleurs qu’à quelques exceptions notables, comme L’homme qui savait la langue des serpents de l’Estonien ­Andrus ­Kivirähk, inspiré de la mythologie, ou l’ultime Les Racines du ciel de ­Romain ­Gary, il n’y a guère que les robinsonnades qui envisagent des alliances terrestres. Et ça aussi, c’est un enseignement qui pourrait utilement irriguer certains réseaux militants…

Son essai : Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce - Libertalia, 2019

Cette balade philosophico-littéraire à la première personne questionne un quotidien devenu insoutenable, tant du point de vue humain qu’écologique. Inspirée par le refus du navigateur Moitessier de terminer une course pourtant presque remportée, saisie par la disparition des lucioles décrite par Pasolini, Corinne Morel Darleux appelle à bâtir une éthique du présent fondée sur le respect et l’émerveillement devant le vivant.

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