Analyse

Convention citoyenne pour le climat : les écolos sont-ils leurs propres ennemis ?

Convention Citoyenne pour le Climat.
Convention Citoyenne pour le Climat. © Katrin Baumann

Vendredi 6 mars se tiendra la sixième session de la Convention Citoyenne pour le Climat, dernière étape avant que les 150 citoyens tirés au sort ne remettent leurs propositions au gouvernement début avril. Faut-il en attendre quelque chose ? Pour certains activistes écolos, la réponse est non, car cette convention joue le jeu du système. Alors que l'écologie « radicale » et l'écologie « institutionnelle » s'accusent mutuellement d'être un traître à la cause, sont-elles irréconciliables ? Article issu du numéro 38 de Socialter.

Tirer au sort 150 citoyens et citoyennes pour élaborer des propositions destinées à lutter contre le réchauffement climatique, qui seraient ensuite soumises au vote du Parlement ou au référendum : une initiative a priori louable et originale. Baptisée « Convention citoyenne pour le climat », elle a pourtant a ravivé un clivage profond et ancien au sein du mouvement écologiste concernant la bonne manière de faire avancer la « cause ». En l’occurrence : faut-il oui ou non travailler avec le gouvernement d’Édouard Philippe, alors que celui-ci a affirmé un ancrage idéologique néolibéral bien peu compatible avec l’écologie ? Un gouvernement qui n’a par ailleurs pas donné beaucoup de gages de souplesse et de dialogue, entre les mutilations infligées aux manifestants Gilets jaunes chaque samedi et une opération de communication déguisée en « grand débat ».

Sur cette question de la collaboration, deux camps s’opposent donc, s’accusant mutuellement d’être contre-productifs, voire d’être des traîtres à la cause. Schématiquement, nous aurions d’un côté les écolos « radicaux » qui refusent toute compromission avec les autorités et, de l’autre, les « institutionnels » à l’instar de Cyril Dion, l’un des initiateurs de cette Convention citoyenne et réalisateur du film Demain (2015). Une étiquette que d’ailleurs il rejette : « Je ne me considère pas comme un écolo institutionnel mais comme une personne de bonne volonté, qui fait en sorte que les gens se parlent et essaient d’élaborer collectivement des solutions sans attendre que le problème soit résolu par le haut. Je ne sais pas si cela marchera, mais ce n’est jamais perdu de construire de la coopération entre les gens. »

 

Des mesures nécessaires mais impopulaires

Quelle est donc cette nouvelle pomme de discorde ? Durant 6 week-ends, les citoyens participants vont auditionner de nombreux experts, avant de débattre autour de 6 grandes thématiques : se nourrir, se loger, travailler, produire, se déplacer et consommer. Ces citoyens et citoyennes seront-ils assez éclairés – ou courageux – pour imaginer des propositions visant notamment à réduire d’au moins 40 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 ? Au risque d’être impopulaires ? Car pour s’aligner sur une trajectoire compatible avec les 1,5 °C dont parle le GIEC, il faudrait entre autres, selon une étude du cabinet B&L évolution, limiter le chauffage des bâtiments à 17 °C après 22 heures, interdire la vente de véhicules consommant plus de 2 litres aux 100 km d’ici 2027, proscrire tout vol hors d’Europe non justifié ou encore limiter l’achat de vêtements neufs à 1 kg par personne et par an... Rien qui ne soit, de prime abord, très porteur électoralement.

« Cette Convention citoyenne est la dernière cartouche de certains pour tenter d’offrir une porte de sortie au gouvernement sur des mesures pas assez populaires pour qu’il puisse les prendre lui-même », explique Corinne Morel Darleux, femme politique et militante. Cyril Dion lui-même n’est pas naïf à ce sujet : « La démocratie représentative telle qu’elle existe aujourd’hui est incapable d’affronter le problème. Car les élus cherchent à garder le pouvoir et donc à plaire au plus grand nombre. Ce qui est incompatible avec les mesures radicales à prendre. C’est pour cela que la Convention citoyenne est intéressante. On a besoin de faire évoluer nos modèles démocratiques et de passer par la démocratie délibérative, directe. »

Mais imaginons, un instant, que l’interdiction des vols hors d’Europe soit soumise au référendum. Quelles sont les chances pour qu’elle soit approuvée par une large majorité des votants ? Très minces… Par ailleurs, imaginer pouvoir influencer le gouvernement est une chimère selon Maxime Chédin, chercheur en philosophie et membre de la revue Terrestres. « Cyril Dion pense que le pouvoir politique est neutre, qu’il travaille pour l’intérêt général et qu’il est donc important de l’influencer. Or, il oublie totalement que depuis vingt ans, le gouvernement est uniquement au service des intérêts économiques. »

Pour les membres du collectif Désobéissance écolo Paris, le modèle même de la Convention est biaisé. « Les séances sont planifiées à l’avance, sur des sujets bien précis. Tout est orienté par des experts qui viennent faire des cours pour que les participants et participantes puissent prendre les bonnes décisions, comme s’il s’agissait de résoudre un problème mathématique ou comptable. Jamais on ne les fera réfléchir sur une solution de type “abolition du système économique capitaliste”, “non-coopération avec les entreprises”, “abandon du rêve de croissance et de compétitivité économique”. » 

 

Les jeunes souvent très déterminés

Les écolos institutionnels seraient-ils donc une caution, les idiots utiles d’un « capitalisme vert » qui ne s’attaquerait jamais à la source réelle des problèmes ? C’est en tout cas une accusation très répandue au sein des nouveaux collectifs écolos, de Youth for Climate, en passant par RadiAction ou encore Extinction Rebellion. D’ailleurs, tout ce qui touche de près ou de loin aux institutions est profondément méprisé. Dans ces cercles militants, prononcer le nom de Yannick Jadot relève quasiment du blasphème. Lors d’une interview donnée début novembre sur le site de Franceinfo, l’eurodéputé EELV déclarait que la lutte contre le dérèglement climatique était « une incroyable opportunité pour notre économie ».

Pour beaucoup d’écolos, cette prise de position révèle ce qu’est vraiment Yannick Jadot : un politicien qui souhaite brasser large dans l’opinion, quitte à dévoyer au passage des principes fondamentaux dans l’écologie. L’homme n’est ainsi pas rangé dans la catégorie des « naïfs », mais des « éco-tartuffes » – des hypocrites qui n’ont rien compris à l’écologie ou l’instrumentalisent. « On touche là au nœud de toutes les contradictions de Yannick Jadot : l’écologie n’est pas une opportunité pour l’économie, elle est anti-économique. On n’ira pas vers une société écologique sans sacrifier des pans entiers de notre économie globalement très dépendante des énergies fossiles et qui détruit massivement l’environnement », poursuivent les membres de Désobéissance écolo Paris.

Une hostilité que comprend Dominique Bourg, philosophe et candidat aux dernières élections européenne sur la liste Urgence écologie. « Je leur donne raison. Ils sont lucides et ont en tête le diagnostic scientifique de façon juste. Ils se révoltent contre le fait qu’on les condamne à crever. Je ne vais pas leur dire qu’ils ont tort quand le vivant s’effondre autour de nous. » Même constat chez Géraud Guibert, président de la Fabrique écologique, un think tank pluraliste. « Ce discours [des jeunes “radicaux”] est le fruit de l’impuissance des décideurs depuis des années sur ces sujets. Dénoncer en faisant des sittings, c’est bien, mais ce n’est pas uniquement comme cela qu’on va faire avancer les choses. »

 

La critique des radicaux est-elle stérile ?

Les plus radicaux s’enfermeraient-ils au contraire dans une critique stérile, une « culture de la contestation » impuissante à réellement réformer le système ? Dès lors, ce seraient eux qui joueraient contre l’écologie. « Ce que je reproche à mes camarades, c’est d’aller dans la rue pour dire qu’il faut faire passer des lois et lorsqu’on est en position de pouvoir le faire, ils crient à la traîtrise », déplore Cyril Dion. Si lui continue de chercher à porter le rapport de force au cœur des institutions, d’autres sont passés de l’autre côté du miroir à l’instar de Corinne Morel Darleux. Ancienne membre du Parti de gauche puis de La France insoumise, avec un passage éclair au PS, elle a tiré un trait définitif sur ce monde. « J’ai joué le jeu pendant dix ans. Mais les règles sont biaisées car on a en face de nous un pouvoir économique et médiatique qui ne nous laissera pas gagner. Ce n’est plus ici qu’on est le plus efficace. » Elle refuse toutefois de perdre trop de temps à critiquer ceux qui choisissent le camp institutionnel. « Certes, Yannick Jadot a causé beaucoup de tort au mouvement écolo en acceptant des positions compatibles avec le libéralisme. Mais j’ai envie de dire : oublions Yannick Jadot. Concentrons-nous sur ce sur quoi nous avons une prise directe et passons à l’action ! »




Pour le chercheur Maxime Chédin, ce procès envers les plus radicaux pourrait se retourner contre ceux qui l’intentent. « En étant le plus consensuel possible, en voulant prendre son temps, on risque de tomber dans une forme de conservatisme, d’aménagement à la marge de l’ordre existant qui permet au système capitaliste de perdurer tout en continuant à détruire le vivant. » Les membres de Désobéissance écolo Paris vont même encore plus loin. « Le mouvement écolo-citoyenniste rebute toutes les personnes qui souffrent de ce système, qui ont connu les violences policières et ont bien conscience que l’État ne sera jamais de leur côté. Voulons-nous créer un mouvement massif de classes supérieures et moyennes avec lequel l’État et le capital s’accordent parfaitement ? Ou un mouvement mixte et capable de faire trembler ceux qui ont le pouvoir aujourd’hui ? De notre côté, le choix est évident : nous refusons de nous allier à une écologie bourgeoise et limitante. Nous voulons participer à un mouvement social réel. La lutte est dans la rue aux côtés des Gilets jaunes, des banlieues et des ZAD. »

Ce conflit entre écologie populaire et élitiste s’est illustré durant l’occupation du centre commercial Italie 2 (Paris 13e) en octobre dernier, lorsque certains militants ont effacé des tags « anti-flics », sous prétexte qu’ils ne respectaient pas le caractère non violent de l’action. Beaucoup ont alors déploré une incompréhension des rapports de force et de la violence étatique qui s’abat sur les plus faibles. 

 

Accepter la pluralité ?

Prôner une écologie radicale, ce serait donc aussi se prémunir d’une écologie qui ne s’adresse qu’aux plus privilégiés, une écologie pour « bobos », et affirmer une conflictualité de classes, refuser le consensus mou. Une position que ne contestent pas nécessairement tous les partisans du jeu institutionnel. « Parfois, ils me cassent les pieds, mais ils me font aussi souvent réfléchir et me remettre en question, reconnaît Cyril Dion. Là où le bât blesse, c’est qu’à un moment, l’ensemble des personnes de bonne volonté devraient articuler leur action dans des stratégies communes, où il y aurait de la place pour des actions plus radicales, d’autres plus modérées, d’autres plus diplomatiques. »

Il y aurait donc de la place pour une pluralité d’approches, non pas concurrentes mais complémentaires. Fini les modes d’action du XXe siècle et l’héritage syndical où tout le monde venait participer à la même manifestation avec les mêmes mots d’ordre. « Il faut sortir de la vision continentale qui ne fonctionne plus aujourd’hui car il existe une myriade d’îlots de résistance et de collectifs qui ont des cultures politiques différentes, des réalités quotidiennes différentes et des conditions matérielles différentes. Il est illusoire de penser que tous ces gens vont se rassembler dans le même mouvement. Il faut respecter le côté îlot de chacun et tenter de les relier à la manière d’un archipel », avance Corinne Morel Darleux.

Au-delà des désaccords, une collaboration entre ces différentes tendances de l’écologie semble se dessiner. Du moins dans les discours. « Il ne peut pas y avoir efficacité sans complémentarité ni coopération, estime Cyril Dion. Il faut arrêter de croire que quelqu’un va avoir la solution qui sauvera tout le monde. C’est une vision totalitaire du changement. C’est pour cela que je n’ai pas le sentiment d’avoir la solution. Au contraire, il faut articuler les moyens d’action et les faire coopérer. » Une stratégie approuvée par les Désobéissants écolos. « Évidemment, cela ne mène à rien de mener la lutte dans son coin. Il faut multiplier les lieux d’échanges et de rencontres, si possible sur des lieux en lutte ou lors de mises en application pratique, car c’est en ayant un objectif commun que l’on sera prêt à se battre les uns à côté des autres, indépendamment des stratégies et des modes d’action. » La ZAD et le Colibri, deux idéologies finalement pas si réconciliables…



Cet article a été initialement publié dans le numéro 38 de Socialter "Les ennemis de l'écologie", disponible sur notre boutique en ligne.



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