Bricolage et émancipation

Bricoler pour réparer le(ur) monde : les ruraux précaires montrent le geste

Illustration : Kévin Deneufchatel

Durant trois ans, la sociologue Fanny Hugues, doctorante au Centre d’études des mouvements sociaux (CEMS), a enquêté dans les campagnes auprès de ceux qui font le choix, parfois contraint, de « vivre de peu en zone rurale », selon le titre de la thèse soutenue à l'EHESS. Cette débrouille, qui passe par l’échange, la réparation et l’autoproduction, va de pair avec un lien social et une transmission qui tracent, par-delà la seule sobriété matérielle, un horizon d’émancipation. Contre l’actuelle récupération marchande de la vogue du bricolage, il s’agit d’abord de réparer son monde pour maintenir le monde.

Dans le milieu ouvrier des années 1980, le bricolage réalisé dans l’atelier masculin constitue un travail-­à-côté de l’usine qui permet de faire des économies et d’entretenir sa réputation tout en prenant du plaisir1. Quarante ans plus tard, cette culture ouvrière masculine du bricolage semble s’être démocratisée : le bricolage et le Do It Yourself (« fais-le toi-même ») ont le vent en poupe. Fab labs, repair cafés, tutos YouTube

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À la faveur des récents confinements liés à la pandémie de Covid-19 ainsi que des politiques publiques tournées vers la transition écologique 2, dans l’espace domestique, dans certains lieux publics ou sur la toile, nombre de ménages aisés préoccupés par le fait de faire durer leurs objets se mettent progressivement à bricoler sur leur temps libre 3.

En résulte que la quantité de biens réemployés et réutilisés a doublé en dix ans 4. Or, dans le même temps, les ménages français produisent 20 % de déchets supplémentaires qu’il y a quinze ans 5, massivement exportés – et entassés – dans les pays des Suds malgré les risques sanitaires induits pour les populations locales. Si la réparation n’est plus seulement l’affaire de précaires ou de professionnel·les, sommes-nous pour autant en train de nous acheminer vers une société de la réparation désirable ? Quelles seraient d’ailleurs les caractéristiques d’une société de la réparation souhaitable car fondée sur la justice sociale et environnementale, face à la prépondérance des rapports de domination de classe, de genre et de colonialités qui font le lit du capitalisme ?

Dans le cadre d’un doctorat en sociologie, entre novembre 2019 et mai 2022, j’ai mené une enquête auprès de quarante personnes appartenant pour la plupart aux classes populaires rurales vivant sous le niveau de vie médian de la population française (et pour les deux tiers sous le seuil de pauvreté) dans six départements de la France hexagonale : Ariège, Finistère, Moselle, Sarthe, Tarn et Haute-Vienne. Je me suis intéressée aux pratiques de débrouille sur lesquelles reposent les modes de vie de ces personnes économes des milieux ruraux, telles que la production alimentaire (potager, verger, élevage), les échanges non marchands (trocs, dons, prêts), la « récup’ », la réparation, les achats d’occasion ou en promotion, ou encore l’organisation et l’anticipation temporelles. Pour cela, je me suis rendue à plusieurs reprises au domicile de toutes et tous, et j’ai séjourné quelques jours de manière répétée chez la moitié d’entre elles et eux.

À cette enquête ethnographique s’est mêlée une enquête ethnocomptable qui rend compte des ressources non monétaires sur lesquelles repose la pérennité des modes de vie économes ruraux. Celle-ci vise en effet à mettre en évidence l’économie de subsistance de ces ménages ordinaires largement invisibilisée, composée d’auto-fabrication, de services rendus, mais aussi du soin à l’égard de son entourage, de son lieu de vie, de son environnement et des objets. Elle permet entre autres de rendre visible le travail de réparation qui nous intéresse ici, dans la lignée des travaux féministes matérialistes ayant déjà pointé du doigt le travail effectué gratuitement dans la boîte noire du foyer par les femmes pour en assurer sa reproduction.

La débrouille rurale repose en effet sur un travail de subsistance invisible aux statistiques et non rémunéré de récupération, de réparation, de maintenance et de transformation des objets. Celui-ci permet de peu dépenser – et par là, de vivre avec de faibles revenus – en s’affranchissant en partie de la sphère marchande. Ce travail permet de pérenniser de tels styles de vie ruraux économes, et le bricolage est représentatif de la débrouille en tant que style de vie fondé sur la recherche mais aussi sur la production de solutions, de même que sur la capacité à combiner, à associer et à agencer différentes ressources, sans manquer de saisir les occasions d’en acquérir de nouvelles. Je souhaite montrer ici en quoi la débrouille rurale est inspirante pour penser l’horizon souhaitable d’une société de la réparation et de la maintenance des objets.

« La débrouille rurale est inspirante pour penser l’horizon souhaitable d’une société de la réparation et de la maintenance des objets. »

« Je bricole », ai-je souvent entendu au cours de mon enquête. Dans la bouche des femmes et des hommes rencontré·es, le verbe qualifie le fait d’arranger, de réparer, de fabriquer quelque chose, en somme de « toucher à tout », c’est-à-dire d’user de compétences techniques dans divers domaines comme la couture, le tricot, la plomberie, la maçonnerie, la menuiserie, l’électricité ou encore la peinture murale. Loin du sens commun assimilant le bricolage à une réalisation fragile, cette pratique, qui consiste en « savoir faire plein de choses dans la vie » selon un interlocuteur, permet de faire avec des revenus disponibles contraints, tout en s’appuyant sur des ressources non marchandes. En effet, dans les milieux populaires ruraux agricoles comme ouvriers, le bricolage s’appuie sur les ressources à disposition telles que les matériaux et objets récupérés, puis stockés dans des ateliers, garages, hangars, granges, caves, roulottes ou encore cabanes ; des outils fonctionnels ; ainsi que sur les savoir-faire techniques hérités de l’enfance, acquis sur le tas ou partagés par l’entourage local.

De fait, le bricolage ne doit pas être décontextualisé et dénué de toute matérialité. D’une part, chez les classes populaires rurales, faire durer permet de réaliser des économies face à des budgets serrés. Réparer sa voiture, réparer son lave-linge, réparer une chaise avec des matériaux et objets préalablement récupérés dans les bennes de la déchetterie, chez des proches ou dans la rue, avec des outils hérités de ses parents ou achetés dans des vide-greniers : ces situations sont extrêmement courantes mais s’appuient sur des ressources concrètes – qui deviennent des obstacles quand elles sont inaccessibles. Pour elles et eux, le bricolage constitue bel et bien un travail mené au domicile qui prend du temps, s’appuie sur des savoir-­faire et des dispositions à leur apprentissage qui restent néanmoins inégalement répartis entre toutes et tous, et qui doit s’adapter à de nombreuses contraintes, qu’elles soient financières, matérielles lorsque les espaces pour stocker et bricoler sont restreints, mais aussi validistes : les outils sont adaptés à certains corps et postures, empêchant ainsi d’autres de pouvoir s’en servir.

D’autre part, il faut s’intéresser à ceux et surtout à celles qui bricolent : afin que le bricolage puisse constituer un horizon souhaitable, encore faut-il qu’il ne soit pas qu’une affaire d’hommes. Or, l’apprentissage des savoir-­faire techniques relève généralement de socialisations genrées, et l’image du père bricoleur qui transmet ses compétences à son fils a encore la vie dure : les hommes bricolent près de quatre fois plus que les femmes 6. Ici aussi, la débrouille rurale est inspirante en révélant l’importance de la transmission de compétences techniques entre générations : bien que la scolarité et la vie professionnelle aient accentué la répartition genrée des compétences, les femmes de mon enquête ont été très nombreuses à avoir été socialisées à des savoir-faire de bricolage dits « masculins » dans leur enfance. Elles expriment d’ailleurs la volonté de transgresser cette assignation genrée à l’âge adulte, notamment en osant s’essayer à de nouveaux savoir-faire.

« Cette réappropriation des savoir-faire au capitalisme s’intègre souvent dans une volonté d’autonomie plus globale. »

Car le bricolage peut devenir support d’émancipation individuelle. J’ai rencontré des personnes qui politisent leur mode de vie, en affirmant avoir fait le « choix » de vivre avec peu d’argent en milieu rural – néanmoins souvent contraint par des ressources monétaires faibles et des emplois harassants que certaines souhaitent quitter. Pour elles, bricoler est associé à une idéologie politique de l’autonomie et constitue une résistance politique discrète à la marchandisation des échanges et à la dépossession des savoir-faire par le capitalisme. Il s’agit moins de se réapproprier des savoir-faire populaires (puisqu’ils sont souvent hérités de l’enfance dans leur cas) que de les reprendre symboliquement au capitalisme et à ses élites économiques qui participent à la marchandisation du monde – et ainsi à revendiquer la maîtrise du système de production. Pour cela, il faut avoir accès à des objets qui puissent être réparés à partir de moyens localement disponibles, carac­térisés par des technologies simples, peu onéreuses et accessibles.

Un de mes interlocuteurs a par exemple conçu une machine à laver manuelle à partir des moyens du bord : des machines à laver et une chaîne de vélo récupérées en déchetterie, des bouts de bois, des boulons et des vis… et des savoir-­faire hérités et appris sur le tas. Il sait que, s’il l’entretient, « dans cinquante ans, ça tournera encore », car elle est fondée sur un système mécanique qu’il connaît et qu’il estime pouvoirréparer, et non sur un système électronique dont la réparation devrait être confiée à des spécialistes. Il s’agit de concevoir et/ou d’utiliser des objets techniques utiles et durables dont le fonctionnement, et par là la réparation, est accessible au bricoleur et à la bricoleuse, au « tout le monde », et non seulement à celles et ceux, souvent cadres en informatique ou ingénieur·es, qui les conçoivent. Bricoler, c’est posséder assez de compétences dans un domaine pour parvenir à trouver une solution, sans être uniquement qualifié·e dans ce domaine ; en d’autres termes, être polyvalent (comme savoir peindre, faire de la menuiserie, changer un moteur, mettre en place un système électrique, savoir coudre) dans la limite de l’équipement et de l’outillage disponibles – que l’on possède ou que d’autres autour de soi possèdent.

Cette réappropriation des savoir-faire au capitalisme s’intègre souvent dans une volonté d’autonomie plus globale qui concerne la gestion de l’eau sur son terrain (récup’ dans des bacs) ou de façon communale, l’électricité (mise en place de panneaux solaires et/ou d’une petite éolienne), la manière de se nourrir (production domestique, échanges non marchands), de se chauffer (au bois et non à l’électricité, au poêle à bois et non à granulés) ou encore de se déplacer (à vélo, en faisant du stop, ou encore avec de l’huile végétale à la place du carburant).

« Une société de la réparation – et donc écologiste – ne peut être uniquement fondée sur la réparation comme passe-temps. »

En effet, l’horizon d’une société de la réparation doit prendre modèle sur les modes de vie populaires ruraux au sein desquels le bricolage n’est ni une simple activité ni une pratique isolée. Au sein d’un même mode de vie, la réparation d’une gazinière s’articule avec l’entretien d’un potager, des déplacements motorisés locaux et restreints, la coupe de son bois de chauffe, et l’auto-rénovation de sa maison, ou encore avec l’échange de plats cuisinés contre un service de covoiturage, la « récup’ » d’objets au pied des poubelles, et le don de légumes par ses proches. Il ne s’agit pas ici de négliger l’importance des pratiques du « faire durer » peu à peu adoptées par les classes supérieures 7, mais d’affirmer qu’une société de la réparation – et donc écologiste – ne peut être uniquement fondée sur la réparation comme passe-temps : elle doit reposer sur des modes de vie sobres, en termes d’alimentation, de logement et de déplacements en tant que principaux postes émetteurs de carbone à l’échelle des ménages.

Autrement, le bricolage domestique ou réalisé dans des organisations sans but lucratif devient une pratique non marchande isolée au sein de modes de vie à dominante marchande qui n’excluent pas les déplacements en avion, la multipropriété, ou encore un approvisionnement alimentaire mondial. Il peut même devenir une pratique visant à se distinguer de ses homologues en faisant valoir un anti-consumérisme de façade sans néanmoins modifier radicalement un mode de vie paradoxalement consumériste. D’ailleurs, le bricolage est déjà approprié (et fragilisé) par le capitalisme, à travers la vente de kits à « faire soi-même » et de palettes pour construire son mobilier de jardin – au risque de voir disparaître les occasions de leur récupération pour leurs planches de bois par les précaires – mais aussi par le biais de la monétarisation de stages et de formations Do It Yourself en lieu et place de la transmission de savoir-faire entre générations ou entre pairs.

Le verdissement du bricolage occulte ainsi le fait qu’il constitue une pratique de subsistance pour des précaires des pays du Nord comme des Suds, qui pourrait être mise en péril par une telle institutionnalisation sur fond de marchandisation. Ce verdissement de la récupération et de la réparation néglige aussi les millions de tonnes de déchets (potentiellement toxiques) acheminés depuis les premiers dans ces derniers et leur dangerosité pour les populations racisées vivant à proximité ainsi que les dégradations induites sur leur environnement.

« Le bricolage est déjà approprié (et fragilisé) par le capitalisme, à travers la vente de kits à “ faire soi-même ”. »

Bricoler, c’est enfin prendre soin des objets, souhaiter les faire durer le plus longtemps possible, en les réparant mais en essayant aussi de les maintenir en l’état 8. Le bricolage s’inscrit ainsi dans le care promu par Joan Tronto et Berenice Fischer en tant qu’« activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, en sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible »9. Une société de la réparation ne peut être pensée indépendamment de modes de vie fondés sur le soin, non pas seulement à l’égard des objets, mais aussi des animaux, de l’environnement et des personnes. Le bricolage des classes populaires rurales est inséparable d’échanges non marchands dans la localité avec sa parenté, ses ami·es, ses voisin·es, ou encore parfois avec des inconnu·es. Des dons de matériaux et d’objets, à la transmission de compétences, en passant par les coups de main rendus, le bricolage est avant tout une pratique qui repose sur le soin porté à celles et ceux que l’on aide et qui nous aident.

Le bricolage est un premier pas qui ne se suffit pas pour voir advenir une société de la réparation fondée sur la justice sociale et environnementale. Il ne doit pas être pris comme prétexte pour responsabiliser les ménages dans le cadre d’une transition écologique qui reposerait sur leurs uniques pratiques vertueuses – et dont la réparation et la maintenance feraient partie. Afin de constituer une véritable parade face au désastre écologique et social en cours induit par la sur­production capitaliste, il doit être plutôt articulé à d’autres pratiques économes comme la récupération, le troc, les services rendus, mais aussi, au niveau international, à l’arrêt de la production industrielle, à l’interdiction des moyens de transport à haute empreinte carbone tels que les jets privés, ou encore au démantèlement des centrales nucléaires – pour ne citer que ces exemples.

Le bricolage doit rester une pratique non marchande qui s’insère dans des modes de vie orientés vers une perspective de subsistance, qui prennent place au sein d’espaces domestiques organisés selon une logique d’entraide 10. Il doit reposer sur des échanges de savoir-faire entre toutes et tous, et s’accompagner plus globalement d’une mise à plat des rapports de domination dans le cadre d’une société du soin. Une société de la réparation désirable est indissociable de l’abolition de tous les rapports de pouvoir et doit consister pour toutes et tous, à la manière des gens économes des milieux ruraux, à réparer son monde pour maintenir le monde – un monde où seraient caduques les dominations de classe, de genre et de colonialités, et dans lequel l’environnement et les non-humains seraient réhabilités sur les ruines du capitalisme.

Olivier Schwartz, Le monde privé des ouvriers, PUF, 1989 ; Florence Weber, Le travail à-côté : une ethnographie des perceptions, École des hautes études en sciences sociales, 2009.

Pour un exemple récent, le gouvernement prévoit un « bonus réparation » du textile à partir d’octobre 2023 sous forme d’une aide pécuniaire versée pour chaque réparation.

Vic Sessego, « Pratiques de faire soi-même et classes supérieures en France contemporaine », doctorat de Sociologie, EHESS/ENS Paris-Saclay, en cours de rédaction.

ADEME, IN NUMERI. 2022. Déchets Chiffres clés, Édition 2023.

Ibid.

Enquête « Emploi du temps », Insee, 2010.

Julie Madon, « L’art de faire durer. Pratiques, ressources et négociations des consommateurs pour ralentir l’obsolescence des biens domestiques », doctorat de Sociologie, Paris, Sciences Po, 2023.

Jérôme Denis et David Pontille, Le soin des choses, La Découverte, 2022.

Joan C. Tronto, « Du care », Revue du MAUSS 32, no 2, 2008.

10 Veronika Bennholdt et Maria Mies, La subsistance. Une perspective écoféministe, La Lenteur, 2022 ; Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, La Découverte, 2021.

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