Libérer le temps - HS10

Artistes anthropofuges

© Vue de l’exposition L’art dans les chapelles 2018, © Aurelien Mole

Que nous disent les lichens, les calcaires et les glaciers de notre temps ? Quand les artistes se penchent sur les rythmes de la planète, ils révèlent des phénomènes trop lents ou trop rapides pour notre œil, trop lointains pour nos échelles de vie. Les œuvres de Cécile Beau, d’Angelika Markul et de Linda Sanchez invitent à des voyages temporels, du Paléozoïque à l’Anthropocène, dont on ressort un peu sonnés – mais plus sensibles.

Cet article est issu de notre hors-série Renouer avec le vivant, avec Baptiste Morizot rédacteur en chef invité. Disponible sur notre site.


Un joli jardin intérieur à l’ambiance zen. C’est ce que pourrait évoquer, au premier regard, l’installation La Fontaine hépathique, de Cécile Beau. Dans les festivals et centres d’art où elle est présentée, il faut ­s’arrêter quelques instants – « prendre le temps », glisse l’artiste – pour réaliser que ces quelques petits mètres carrés de terre et de végétaux posés au sol offrent un extrait miniature du décor dans lequel s’ébattaient diplodocus, brachiosaures et autres géants des temps jurassiques. Sous nos yeux d’habitants de l’Anthropocène s’étale un carottage vivant d’un lointain passé ; un Éden originel pas tout à fait disparu. Ce rapprochement temporel vertigineux s’opère grâce aux « espècespanchroniques », explique Cécile Beau. Ces « fossiles vivants », encore présents aujour­d’hui, ont très peu évolué depuis leur ­lointaine origine. Parmi ces reliques des temps anciens, les hépatiques des fontaines (Marchantia polymorpha), ces plantes des milieux humides qui existent depuis le ­Carbonifère (il y a environ 300 millions ­d’années), ont donné leur nom à l’installation artistique. Des grillons, dont « les traces fossiles montrent qu’ils ont peu évolué », précise l’artiste, et, plus attendus, un ginkgo biloba et des fougères, complètent cette biosphère luxuriante, gardée en vie grâce à des lampes à UV et un arrosage manuel régulier. Avec une économie de moyens qui tend à l’épure – quelques fougères et insectes, un peu de mousse et un support technique rudimentaire – l’artiste perce un trou de ver d’une surprenante efficacité dans l’espace-temps de la planète. « Je cherche simplement à offrir des moments de contemplation, d’attention, pour prendre le temps de réaliser à quel point ce que nous avons devant nous est exceptionnel », explique ­Cécile ­Beau. Sa prouesse low-tech opère en douceur. Étourdi par ce tourbillon temporel inattendu, le spectateur peut se réconforter au chant des grillons. Mais ce cri-cri familier sera désormais chargé d’un écho du fond des âges.

Désaxer le regard

Pour l’historien de l’art Thomas Schlesser, auteur de L’Univers sans l’homme. Les arts contre l’anthropocentrisme (1755-2016)  (Hazan, 2016), la démarche de la plasticienne s’inscrit dans ce mouvement qu’il qualifie d’« anthropofuge », et parmi lequel il compte des figures de l’art contemporain telles que Richard Long ou Pierre Huyghe. Le principe : chercher à désaxer le regard pour inviter à ressentir un univers dont l’humanité est absente. La démarche rencontre aujourd’hui, de manière plus urgente qu’hier, les préoccupations écologiques d’une nouvelle génération de créateurs, sensibles à d’autres réalités, d’autres perceptions, d’autres échelles que les nôtres. C’est le cas de ­Linda ­Sanchez, qui partage avec ­Cécile ­Beau une même fascination pour les espèces qui traversent les ères géo­logiques sans en avoir l’air… En l’occurrence le lichen, dont les plus vieux fossiles connus ont 400 millions d’années – voilà nos hépatiques des fontaines et nos grillons battus. Pour son œuvre Colonie, ­Linda ­Sanchez a récolté des bouts de trottoirs, des pavés, des tuiles, des troncs d’arbres, dans des zones désaffectées, derrière des gares, le long des rivières, dans des zones périurbaines. Tous ces « déchets » urbains ont un air de famille : ils sont recouverts d’un lichen jaune dans lequel l’artiste voit l’expression de « l’épaisseur du temps ». La rencontre entre cet être qui était là bien avant nous, qui nous précède et qui nous succède, et les résidus de notre société, dont on se débarrasse avec hâte, produit un contraste saisissant. D’autant que ce pionnier de la planète aux allures de champignon plat, quasi immortel à notre échelle d’humain, se montre toujours trop véloce quand il s’agit de coloniser les objets délaissés. Il incarne paradoxalement le signe du temps qui passe, de l’abandon, « ce contre quoi nos sociétés luttent de toutes leurs forces », observe l’artiste, dont les installations rongées de lichens placent Chronos sous notre nez, s’il nous venait l’envie de l’oublier.

Autre projet, autre figure du temps qui passe : avec 11 752 mètres et des poussières…, ­Linda ­Sanchez filme en gros plan une goutte d’eau qui glisse longuement sur une surface dont on ne distingue pas les contours, 71 minutes durant ! Chacun se souviendra avoir saisi quelques instants du parcours d’une goutte d’eau. Mais ici, l’artiste capte cette figure de la chute et de l’éphémère en plus d’une heure de plan-séquence. À l’écran, on se surprend à suivre le parcours de cette banale goutte comme une aventure trépidante ; mille péripéties font bifurquer, ralentir ou accélérer notre héroïne. « Le chemin d’une goutte d’eau renvoie à un instantané, un battement d’œil dans notre cadre perceptif ; dans ce film, j’en fais un monde ; la goutte apparaît comme un microcosme vivant », expose l’artiste. La simplicité de l’œuvre n’est qu’apparente : le projet a nécessité plusieurs années de mise au point ; l’infinie glissade de l’eau a été rendue possible grâce à une surface qui remonte à contresens de son mouvement. « La goutte ne mesure que 7 ou 8 millimètres, j’ai dû m’entraîner, faire mes gammes avec la caméra », se souvient l’artiste. 11 752 mètres et des ­poussières… crée un temps suspendu, dédié à une contemplation qui peut sembler absurde, mais qui offre une respiration bienvenue, qui ouvre sur un univers insoupçonné. Et si on accordait du temps, un peu plus ­souvent, à l’improductif ?

Sublimation du danger

L’eau : c’est peut-être l’élément qui traduit avec le plus d’évidence les effets des activités humaines sur les temporalités de la planète, et nombreux sont les artistes à s’en saisir dans tous ses états – liquide, gazeuse, glacée – pour rendre visible la réalité de l’Anthro­pocène. Mais parfois, la quête du spectaculaire se heurte aux convictions écologiques. En 2015, Ice Watch, l’installation géante ­d’Olafur ­Eliasson créée à l’occasion de la Cop 21, ­faisait débat. Pour alerter sur le changement climatique, l’artiste avait prélevé un morceau de glacier de la mer Baltique, et l’avait fait transporter en camion jusqu’à la place du Panthéon à Paris, exposant ainsi sa fonte aux yeux de tous, le temps des échanges de la Cop… Une image forte vaut-elle une telle empreinte carbone ?

L’an dernier, le Centre international d’art et de paysage sur l’île de Vassivière exposait le moins polémique Tierra del Fuego (« Terre de Feu ») de la Franco-Polonaise ­Angelika ­Markul, lauréate du prix COAL (2016), qui récompense chaque année un artiste contemporain impliqué dans les enjeux environnementaux. Le projet polymorphe donne à voir et à entendre la disparition d’un paysage de glaciers à travers un film qui offre un accéléré du processus de la fonte, et qui révèle au ­passage les souvenirs enfouis sous la glace, telle une sculpture de la dépouille d’un mylodon, animal préhistorique endémique aux allures de gros ours poilu aujourd’hui disparu. ­Angelika Markul n’hésite pas à s’affranchir du réalisme pour mieux marquer nos rétines. « Elle crée un nouveau paysage qui n’appartient qu’à l’esprit de celui qui le regarde. Cette sublimation du danger interpelle le spectateur avec pudeur, sensibilité et poésie », a salué le jury du prix COAL. Avec Si les heures m’étaient comptées, l’artiste nous invite à un autre voyage temporel, tout aussi inquiétant. Ce film présente les images d’archives d’une expédition scientifique au sein de la grotte mexicaine de Naica, découverte par hasard en 2000. Cette cavité à 300 mètres de pro­fondeur, sous le sol de la mine de plomb et d’argent éponyme, est emplie de cristaux de sélénite géants vieux de centaines de milliers d’années. Sur les images, en noir et blanc, les chercheurs déambulent à petits pas rapides sur ces immenses roches translucides et majestueuses, auxquelles des jeux de lumière et une bande-son hypnotique semblent insuffler la vie. Car l’artiste-archiviste le ­martèle, « on oublie souvent que les pierres sont notre origine. Elles sont vivantes ! Et chacune est un voyage ». S’il fallait une preuve de vie, l’Institut d’astrobiologie de la NASA l’a récemment apportée : ses chercheurs ont découvert que les énormes bâtons cristallins de Naica contenaient des bactéries piégées, toujours vivantes grâce à une cryo­génisation forcée de plusieurs milliers ­d’années : des vies suspendues, indifférentes au temps qui file… Mais pas si vite. Le titre Si les heures m’étaient comptées est porteur d’un inquiétant compte à rebours. Il renvoie au risque de disparition des cristaux, et donc à la libération de ces bactéries, suite aux changements de conditions atmosphériques causés par leur découverte. ­Angelika ­Markul met ici en image l’ambiguïté de nos rapports aux rythmes non humains. Qui l’emportera, des scientifiques aux allures de fourmis ­pressées ou des cristaux millénaires ? Si la temporalité minérale nous dépasse et nous échappe en partie, elle est aussi lourdement affectée par notre action – rarement pour le meilleur. La vidéaste le confirme : « Ici, ce sont les hommes qui représentent une menace. »

Photogénie de l’apocalypse

Envisager la fin du temps humain, ou du moins de notre société, c’est ce voile peu réjouissant mais fécond que lèvent nombre d’artistes qui explorent « l’archéologie du présent ». Il faut dire que les fins du monde sont souvent photogéniques… C’est le cas de l’installation Vestiges, d’Alice Mulliez et Florent Konné, un duo d’artistes qui interroge les restes laissés par notre société de l’abondance, de l’épuisement et du gâchis. Leur œuvre immersive est composée de sept tonnes de sucre cristal, qui créent sur cent mètres carrés un paysage enseveli, balayé de dunes, dans lequel le public peut évoluer. Des parpaings, des briques, quelques rosaces émergent ici et là. Chantier archéologique ou vision dystopique ? « Nos sociétés accélèrent et nous abreuvent d’informations. Ici, on se retrouve dans un temps suspendu, entre le passé et le futur », développe Alice Mulliez. Que restera-t-il de l’humanité quand celle-ci aura disparu ? La réponse apportée par ­Vestiges ne prête guère au satisfecit. Le sucre, ce pivot des fêtes d’anniversaires enfantins aux stigmates coloniaux, est un symbole ambigu : aliment de l’abondance et de ses écueils, il renvoie à la fragilité de nos sociétés, auxquelles il offre des fondations séduisantes mais instables. « La planète est forte et l’homme n’est pas éternel, il faut savoir passer la main », déclare ­Angelika ­Markul. En révélant les multiples temporalités planétaires, les artistes « anthropofuges » offrent bien plus qu’une leçon d’humilité : une invitation à penser et à être sensible au-delà de soi. 

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NUMÉRO 54 : OCTOBRE-NOVEMBRE 2022:
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