Océan et ressources stratégiques

Ressources minérales : extraction en eaux troubles

Cobalt, nickel, cuivre, terres rares… Les ressources minérales des eaux profondes aiguisent l’appétit des États dotés d’une grande aire maritime. Thuriféraire de l’exploitation sous-marine à l’international, jouant la prudence et invoquant « l’exploration » sur la scène nationale, la France n’est pas la dernière à rêver d’aller gratter le plancher océanique, sans trop s’attarder sur la dévastation probable des écosystèmes.

Plongés dans le froid et le noir absolu, les abysses se retrouvent aujourd’hui sous le feu des projecteurs. Un milieu fragile et mystérieux dont on ne sait encore que très peu de choses, si ce n’est qu’on trouve dans certaines zones des dépôts minéraux d’une valeur inestimable. « Il existe au fond des mers des mines de zinc, de fer, d’argent, d’or qui seraient très certainement facilement praticables », rêvait déjà en son temps le capitaine Nemo, héros de Vingt mille lieues sous les mers (1870) de Jules Verne. À l’époque, une expédition vient tout juste de découvrir pour la première fois des nodules polymétalliques, des galets composés notamment de cobalt, de cuivre et de nickel, dans les profondeurs de la mer de Kara, au large des côtes sibériennes.

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Plus de cent cinquante ans plus tard, l’abondance des ressources se confirme. On estime que 34 milliards de tonnes de nodules reposent sur le plancher de la zone Clarion-Clipperton dans l’océan Pacifique, évalués à plusieurs milliards de dollars. Les encroûtements cobaltifères à la surface des reliefs sous-marins de la « Prime Crust Zone » dans le Pacifique nord-ouest renfermeraient pour leur part quatre fois plus de cobalt que les ressources terrestres directement exploitables. Enfin, les amas sulfurés présents au niveau des cheminées hydrothermales des dorsales océaniques contiennent d’importantes quantités de zinc et de cuivre, mais aussi d’or, d’argent et de cobalt selon les sites. 

La mise en œuvre de l’exploitation est en revanche loin d’être aussi aisée que l’avait prédit le capitaine Nemo, bien que d’importantes avancées technologiques aient été réalisées ces dernières années. En 2021, l’entreprise belge Global Sea Mineral Resources (GSR) a effectué des essais en mer avec son robot collecteur de nodules dans le Pacifique ; bientôt imitée, courant 2022, par la canadienne The Metals Company (TMC). L’objectif fixé par l’Unesco de cartographier 80 % des fonds marins d’ici la fin de la décennie (contre 20 % aujourd’hui) pourrait également faciliter une activité extractive, souligne Julia Tasse, responsable du programme « Climat, énergie et sécurité » à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). « À partir du moment où l’on connaît les reliefs, on pourra en conclure avec plus de précision où se trouvent les éléments les plus intéressants d’un point de vue économique. »

Un cap stratégique

« On est dans un moment de potentiel basculement vers l’exploitation », commente Pierre-Yves Le Meur, anthropologue, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). « Il y avait déjà eu une première période dans les années 1970 où les nodules polymétalliques apparaissaient comme un nouvel eldorado, mais avec les limitations technologiques à l’époque, ça ne s’était pas fait, retrace-t-il. L’idée d’exploiter les ressources minérales profondes est revenue sur le devant de la scène il y a une dizaine d’années, après le boom minéral des années 2000 [décennie qui a vu le prix des minerais plus que doubler en moyenne, ndlr] et l’émergence de puissances comme la Chine, devenue un acteur majeur de la question minérale à la fois comme producteur et comme consommateur. »

Aujourd’hui, les richesses sous-­marines suscitent d’autant plus la convoitise que certains métaux – essentiels pour l’électronique, les batteries des voitures électriques ou encore le stockage des énergies renouvelables – pourraient venir à manquer sur la terre ferme. Le cobalt, par exemple, est déjà considéré comme « critique », alors que la demande mondiale devrait être multipliée par 21 d’ici à 2040 dans le scénario « développement durable » de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

« La dynamique internationale autour de l’exploration et de l’exploitation des fonds marins devient de plus en plus pressante dans le cadre de la transition énergétique, analyse Julia Tasse. C’est un objectif de long terme parce que cela reste très coûteux économiquement et peu intéressant par rapport aux prix proposés par les sites miniers continentaux dans le monde. C’est une vision davantage stratégique qu’économique. » La preuve avec la faillite en 2019 de Nautilus Minerals à l’origine du projet « Solwara 1 » au large de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, qui devait être la première mine sous-marine au monde.

Un code minier dès 2023 

C’est dans cette perspective qu’il faut lire les annonces du gouvernement Macron, dont les fonds marins sont l’un des piliers du plan d’investissement France 2030 dévoilé en octobre dernier. Anticipant la critique, le président a alors précisé qu’il ne parlait pas d’« exploitation », mais bien d’« exploration ». Chercheuse au CNRS et fondatrice de l’observatoire ApoliMer sur la gouvernance des océans, Camille Mazé pointe néanmoins un « paradoxe » : « Sous couvert d’augmenter les connaissances des grands fonds pour mieux les protéger, on se donne les moyens d’aller vers l’exploitation. »

De fait, l’intitulé de la « stratégie nationale d’exploration et d’exploitation des ressources minérales dans les grands fonds marins », approuvée lors du Comité intermini­stériel de la mer en janvier 2021, ne laisse guère de place au doute. Dans la lignée du Grenelle de la mer en 2009 qui entendait déjà « préparer le développement, à moyen terme, de projets miniers en mer profonde », ce document défend une « stratégie d’anticipation » sur l’approvisionnement en métaux, dont la France – et plus largement l’Europe – est dépendante quasiment à 100 % de l’extérieur, et notamment de la Chine qui lui fournit 98 % des terres rares

Si la « stratégie nationale » évoque une « exploitation responsable des grands fonds marins » et si les industriels vantent un impact moindre par rapport à celui de l’extraction minière sur terre, le prix à payer pour l’environnement s’annonce élevé. Destruction des habitats, création de panaches sédimentaires modifiant des propriétés biogéochimiques des milieux, pollution sonore et vibrations ou encore perturbation potentielle du cycle du carbone sont envisagées dans certains rapports scientifiques. Raison pour laquelle nombre d’organisations environnementales, à l’image de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), appellent à un moratoire sur l’exploitation minière.

Lors de son Congrès mondial à Marseille en septembre dernier, une telle motion (non contraignante) a été adoptée à une écrasante majorité, malgré l’abstention notable de la France. Le sujet de la mine sous-marine et du moratoire a ensuite été soigneusement occulté lors du « One Ocean Summit » à Brest en début d’année – durant lequel Emmanuel Macron s’est érigé une fois de plus en « acteur de la lutte contre le changement climatique », note Julia Tasse , malgré une mobilisation menée par plusieurs ONG dont Greenpeace exhortant le chef de l’État à sortir du « blue washing ». 

Car le temps presse. Dans les eaux internationales de la « Zone », l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) a déjà attribué 31 contrats d’exploration à une vingtaine de pays, dont deux à la France via l’Ifremer, et pourrait délivrer un code minier autorisant l’exploitation dès l’été 2023. Tout s’est accéléré en juin 2021 lorsque l’État insulaire de Nauru, titulaire d’un contrat d’exploration géré par The Metals Company, a activé une clause de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer contraignant l’AIFM à finaliser les règles d’exploitation dans un délai de deux ans. Si le règlement n’est pas prêt dans le temps imparti, elle pourrait alors bénéficier d’un « plan de travail » l’autorisant à exploiter les nodules quelle que soit la réglementation en vigueur à ce moment-là.

Cette échéance est désormais au cœur des discussions à l’AIFM. Faut-il ou non céder à la pression exercée par Nauru ? Comme nous l’explique l’avocat Duncan Currie, engagé au sein de la Deep Sea Conservation Coalition réunissant de nombreuses ONG alertant sur les dangers de l’extraction en eaux profondes, c’est sur le terrain juridique que se joue plus que jamais l’avenir des grands fonds. À l’en croire, même si le code minier n’était pas prêt à l’été 2023, rien n’assure que Nauru sera autorisé à commencer l’exploitation car il faudrait que les États membres du Conseil de l’AIFM donnent leur accord, ce qui n’est pas garanti.

Dans un document daté de décembre 2021 publié en amont de la dernière session en date à l’AIFM, cette coalition appelle à « ne pas tomber dans le piège tendu par le déclenchement de la règle des deux ans, qui nous amènerait à adopter de manière précipitée des règlements et des procédures inadéquates ». 

La France entre deux eaux

Ce point divise les 167 États membres de cette autorité indépendante basée en Jamaïque. Présent lors de ces discussions, Duncan Currie raconte que certains pays, dont l’Allemagne et la Belgique, ont émis des réserves vis-à-vis de la feuille de route qui ouvrirait la voie à une exploitation en 2023, craignant de ne pas obtenir de garanties suffisantes en matière de protection de l’environnement. Une inquiétude rejoignant celle exprimée en amont de cette session par des États d’Amérique du Sud, des Caraïbes et d’Afrique, qui ont également souligné que le mécanisme de redistribution des bénéfices de l’extraction minière aux pays en voie de développement – en vertu du statut de l’océan comme « patrimoine commun de l’humanité » – devait impérativement être clarifié.

La France, au contraire, « a déclaré qu’elle soutenait la feuille de route et qu’elle était prête à faire de son mieux pour respecter ce calendrier », nous apprend Duncan Currie – document qui a finalement été approuvé par l’AIFM à l’issue de cette session. Une posture assez volontariste qui tranche avec la prudence affichée dans les discours officiels. Au début de l’année, la ministre de la Mer, Annick Girardin, a par exemple affirmé dans une déclaration au Sénat que « l’exploration ne se [ferait] pas à n’importe quel prix. Il est important qu’on puisse le réaffirmer. Il faut d’abord inventorier et comprendre ». 

L’ambiguïté de la position française se manifeste aussi dans les différentes casquettes de l’Ifremer. Comme l’expose Jean-Marc Daniel, directeur du département de Ressources physiques et écosystèmes de fond de mer, cet établissement public est à la fois chargé de réaliser des études d’impact environnemental et d’évaluation des ressources minérales, et de « mettre cette recherche au service de l’État et d’entreprises françaises ». Dans le cadre des contrats qui le lie à l’AIFM, il « donne [son] avis principalement sur les questions environnementales » au ministère des Affaires étrangères qui représente la France au sein de cette Autorité.

« La position française telle que je la perçois est de se donner un maximum de garanties avant d’y aller », commente-t-il, estimant pour sa part qu’« on a besoin d’aller plus vite parce qu’il y a des acteurs qui vont beaucoup plus vite que nous ». D’ailleurs, l’Ifremer fait partie du Cluster maritime français (CMF) regroupant plus de 400 acteurs de l’écosystème maritime incluant des industriels comme le parapétrolier Technip. Cette organisation de lobbying, révèle Jean-Marc Daniel, a « pas mal poussé pour que le démonstrateur [mentionné dans la “stratégie nationale”, celui-ci serait destiné à l’évaluation de l’impact environnemental et de la faisabilité de l’exploitation minière, ndlr] se fasse, ne serait-ce pour savoir comment se positionner ». 

De nouveaux conflits en vue 

Dans les zones économiques exclusives (ZEE) placées sous la juridiction des États côtiers, cette course vers l’exploitation est là aussi déjà bien engagée. La Norvège envisage d’attribuer des licences d’exploration sur son plateau continental dès 2023, mettant à profit son tissu industriel pétrolier. Même son de cloche au Japon, qui a découvert il y a quelques années dans sa ZEE un gisement massif de terres rares (yttrium, europium, dysprosium…), capable de sécuriser les approvisionnements du pays pendant des siècles, et dont les activités industrielles pourraient débuter dès 2026. Deuxième domaine maritime mondial, la France n’est pas non plus en reste et compte bien, à en croire sa « stratégie nationale », mener de « nouveaux chantiers d’action en mer dans [sa] propre ZEE, tout particulièrement en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie ».

Pour Pierre-Yves Le Meur, l’exploitation des ressources minérales dans les outre-mer ne va pourtant pas de soi. À Wallis-et-Futuna, où l’anthro­pologue évoque « une relation à caractère colonial », les campagnes d’exploration menées dès 2011 sans la concertation des acteurs locaux ont abouti à une opposition de leur part et à la déclaration d’un moratoire en 2019. En Nouvelle-Calédonie, le chef du gouvernement collégial Louis Mapou a également rappelé en 2021 le statut protégé des eaux calédoniennes et exprimé sa volonté de suspendre à son tour ce type d’activité. Seule la Polynésie française, qui a elle-même commandé une expertise sur les ressources minérales de sa ZEE en 2014, serait moins fermée à l’idée d’une exploitation.

Son ex-dirigeant, Oscar Temaru, ne serait « pas contre l’exploitation minière des fonds marins, mais il ne faut pas que ce soit une exploitation coloniale », révèle le chercheur. Si ces territoires conservent la mainmise sur leur ZEE, précise-t-il, une loi indique que « l’État conserve une compétence résiduelle s’agissant des métaux dits “stratégiques” », ce qui pourrait « changer la donne » selon lui, bien qu’un passage en force « créerait une situation extrêmement tendue ». 

Cet accaparement des fonds marins génère également des tensions interétatiques, alors que de nombreux États réclament de concert l’extension de leur ZEE sur leur plateau continental. Ainsi la Russie convoite-t-elle l’ensemble du plateau continental canadien et danois dans l’océan Arctique, tandis que Pékin s’impose en mer de Chine méridionale. Sur l’archipel des îles Paracels, revendiqué par Taïwan et le Vietnam, une ville chinoise, Sansha City, a même été érigée pour étendre le contrôle chinois sur la ZEE environnante.

De fait, les ZEE n’ont pas une dimension uniquement économique, mais aussi de sécurité. Cet enjeu de contrôle des espaces a récemment été mis en lumière par la présentation de la « stratégie ministérielle de maîtrise des fonds marins » dévoilée le 14 février. La marine française pourrait se doter dès cette année de robots ou de drones lui permettant d’opérer à 6 000 mètres de profondeur. « Les fonds marins constituent un nouveau champ de conflictualité. [...] La France veut être en mesure de garantir la liberté d’action de ses forces et de protéger sa souveraineté, ses ressources et ses infrastructures jusque dans les profondeurs océaniques », note le ministère des Armées en mentionnant la menace qui pèse sur les câbles sous-marins.

Pour le journaliste Guillaume Pitron, auteur de L’Enfer numérique (Les liens qui libèrent, 2021), « la mine est l’une des raisons avancées par les gouvernants pour étendre la souveraineté des États sur les eaux internationales. Demain, l’économie bleue revêtira de nombreuses facettes, les mines n’étant que l’une d’entre elles ». L’occasion de revenir au capitaine Nemo, qui déclara aussi dans un élan lyrique : « La mer est le vaste réservoir de la nature. C’est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et qui sait s’il ne finira pas par elle ! » 

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NUMÉRO 53 : AOÛT - SEPTEMBRE 2022:
Punir les écocidaires
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