Entretien avec Anne-Sylvie Bameule

« On ne mobilise pas les gens en leur répétant que tout va mal »

La collection « Domaine du possible » de Actes Sud fête ses dix ans. Rencontre avec Anne-Sylvie Bameule, directrice du département art, nature et société de la maison d’édition arlésienne.

La collection « Domaine du possible » a 10 ans. Pouvez-vous nous raconter sa création ?

Depuis ses débuts, Actes Sud [maison d'édition créée en 1978, ndlr] est engagée dans la publication de livres qui ont trait à la nature, à la connaissance de l'agronomie, au monde vivant... Les tous premiers ouvrages publiés par Hubert Nyssen traitaient de la condition paysanne, d’urbanisme, des territoires et des hommes… Ces thématiques sont au cœur de notre savoir-faire : accompagner des auteurs qui nous aident à lire le monde, à travers la littérature ou à travers des essais. Avec Domaine du possible, on a décidé d'aborder ces sujets sous un angle un peu différent. C'est Cyril Dion qui a créé cette collection. Lorsque nous le rencontrons, il est en train de travailler sur son film Demain [sortie en 2015 et coréalisé avec Mélanie Laurent, ndlr], et réfléchit, comme nous, à la place des récits dans la transition et dans les changements de société, aux réponses à apporter à cette question simple : « Comment vivrons nos enfants ? ». En découvrant le projet de Cyril, on se dit que c'est exactement en phase à la fois avec ce qu'il faut faire et ce qu'on veut faire. Le contexte écologique et social est complexe, voire difficile mais, en même temps, il y a des gens qui se cassent la tête, qui essaient de trouver des solutions, qui empruntent des chemins de traverse et abordent ces questions avec une immense générosité, une réelle intelligence, et un certain goût de l'aventure. Ils sont inspirants et gagnent à être lus. 

L’objectif est d’introduire une lueur d’espoir, en somme ?

Exactement. Si on n'a pas l’espoir que les choses peuvent changer, on ne peut que rester enfermé et faire du sur-place. On ne mobilise pas les gens en leur répétant que tout va mal. Face à ce risque de paralysie, on s'est dit : « on va raconter autre chose ». Avec des histoires qui sont belles et dans lesquelles on peut se projeter. Sans pour autant que les propos tenus soient naïfs, que le ton soit « pâquerettes et bisounours » ! Il s’agit de donner à voir des expériences, des personnes qui se sont attelées à des problèmes concrets et ont tenté d’y apporter des solutions. Pour cela, elles sont passées par tous les tréfonds, par des phases de doutes, et ont dû surmonter des obstacles avant de parvenir à édifier des modèles alternatifs qui, selon les livres, se déploient à des échelles très variées : du micro au plus global. Et à travers tous ces récits, on voulait donner un souffle, une énergie, transmettre cette force de conviction qui permet d'envisager qu'un autre monde est possible.

Mais toujours en partant du terrain...

Tout à fait. C'est là que réside la puissance des récits : par le vécu des gens qui racontent leur propre histoire… Ce en quoi consiste notre travail d’éditeur, d’ailleurs, c’est d’accompagner ces auteurs dans l’écriture, dans la retranscription de leur démarche, et la rendre accessible sans dévoyer la complexité de ce qui les anime. Mais aussi créer des liens pour reconnecter, d’un côté, l'intelligence émotionnelle et, de l’autre, l'intelligence d’expérience, de savoir, qui vont ensuite permettre aux lecteurs de passer à l’action.

Pourtant, loin de vous l’ambition de publier des manuels prescriptifs, qui donnerait des recettes, étape par étape, de ce qu’il convient de faire ?

Non, le projet est de révéler des expériences, donner des idées pour que chaque lecteur soit  amené à poursuivre son propre chemin. D'accompagner plus que d’imposer une dynamique, finalement.

Dans cette démarche d’accompagnement, vous êtes-vous retrouvés face à la situation de trouver un auteur trop radical ? Ou pas assez ?

La question ne s’est jamais posée en ces termes. La sélection des sujets et la tonalité des ouvrages part toujours d'une rencontre, d’un cheminement avec l’auteur. L'idée est d'ouvrir le plus de portes et de fenêtres possible pour permettre au lecteur de s'emparer d'un sujet, de nourrir ses propres réflexions et de lui donner la confiance nécessaire pour s’aventurer au-delà de son champ de compétences, à l’heure où la dépossession des savoirs a des conséquences terribles. 

Face à l’inflation en librairies de livres sur l’écologie, sur l’agriculture, sur le mieux-vivre en général, comment la collection Domaine du possible tente-t-elle de se différencier de ses (nombreux) concurrents ? 

Le mieux, c'est encore de ne pas se poser la question, de faire ce qu’on sait faire, sans lorgner sur les autres... mais tout en sachant recevoir des leçons d’autrui ! Actes Sud est une maison d'édition installée à Arles : on a donc la chance d'être un peu loin du microcosme éditorial, tout en restant proche des libraires... On préserve ainsi nos intuitions ! 

En tant qu’éditeur, avez-vous peur de la disparition du livre au profit d’autres supports de connaissances (vidéos, livres numériques, etc.) ?

Non. On le voit bien avec les enfants : le livre papier est irrésistible. C'est un endroit où une pensée se développe de manière ample, construite et non fragmentée. Quand on lit un livre, il y a plein d'idées qui viennent à l’esprit et ça, c'est quand même ce qui rend notre métier fabuleux. 

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NUMÉRO 54 : OCTOBRE-NOVEMBRE 2022:
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