Croissance et pauvreté

Olivier de Schutter : « La croyance selon laquelle le progrès du PIB coïncide avec l’amélioration de la vie des populations est tout simplement fausse »

Photos : Emil Pacha Valencia

Rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits humains et l’extrême pauvreté, Olivier De Schutter a remis à l’ONU en juin 2024 un rapport intitulé « Éliminer la pauvreté en regardant au-delà de la croissance ». Dans ce document, il affirme que la croissance du PIB ne permet pas, contrairement à ce que soutient la doxa libérale, de sortir les populations de la misère. Le temps est venu selon lui de repenser radicalement la lutte contre la pauvreté. Entretien.

Vous avez écrit en 2023 un essai, Changer de boussole (Les Liens qui libèrent), sur les limites de la croissance comme outil de lutte contre la pauvreté. Pourquoi avoir voulu rédiger un rapport de l’ONU sur le même sujet ? Est-ce pour lui donner un nouvel écho, un autre portage politique ?

Un tel rapport est doté d’un statut officiel. Je le soumets à une instance de 47 États membres qui doivent se prononcer sur son contenu. Ils peuvent être en désaccord, être dans le déni, mais ils sont obligés de prendre position. Je voulais sortir la post-croissance du monde académique et du débat public, pour la mener vers des canaux intergouvernementaux. Ce rapport s’inscrit par ailleurs dans une séquence politique puisque le Sommet de l’avenir des Nations Unies, en septembre, sera la première réunion à débattre des objectifs de développement 2030-45, et je voulais inscrire la post-croissance à l’agenda.

Article à retrouver dans notre hors-série « Décroissance : Réinventer l'abondance », disponible en librairie et sur notre boutique.

L’an prochain, nous aurons une conférence sur le financement du développement puis le sommet mondial pour le développement social dans la foulée. Mon rapport est une contribution à ce processus. En outre, là où mon livre portait surtout sur la nocivité de la croissance dans les pays riches, le rapport aborde davantage la question du mode de développement des pays du Sud. 

Dans votre rapport, vous employez le néologisme de « croissancisme ». S’agit-il d’une idéologie, d’une religion ?

Le mot se veut une traduction de growthism, notion introduite par l’anthropologue Jason Hickel, auteur de Less is more. Ce qu’il cherche à montrer, c’est que notre fétichisme du PIB relève d’une idéologie puissante. C’est aussi en ce sens que la sociologue Dominique Méda avait parlé de la «mystique de la croissance », à laquelle on voue une dévotion quasi religieuse. Ce que je montre, c’est que la croyance selon laquelle le progrès du PIB coïncide avec l’amélioration de la vie des populations est tout simplement fausse. On s’entête à poursuivre ce mythe, alors qu’une autre manière de nous développer pourrait atténuer la pente délétère sur laquelle nous nous trouvons.

Votre livre Changer de boussole est préfacé par Dominique Méda, qui copréside depuis 2012 le Forum pour d’autres indicateurs de richesse. Elle concède volontiers leur incapacité à détrôner pour l’instant le PIB, dont on sait pourtant depuis 1968 avec Robert Kennedy qu’il « mesure tout, sauf ce qui fait que la vie mérite d’être vécue ». Comment expliquez-vous la persistance de l’hégémonie du PIB ?

Trois facteurs l’expliquent. D’abord, c’est un indicateur standardisé qui permet des comparaisons entre pays. Les Nations Unies ont une division des statistiques qui, régulièrement, harmonise cette mesure pour estimer l’avancée réelle des pays. Cela soulève des problèmes méthodologiques très concrets : certains pays comptent la prostitution dans le calcul des richesses créées, d’autres non. Comment harmoniser ? En 2025, nous allons à nouveau mettre à jour la définition du PIB et j’ai bon espoir, car j’y contribuerai, que cela débouchera sur des corrections majeures.

Forum pour d’autres indicateurs de richesse

Le collectif Forum pour d’autres indicateurs de richesse (FAIR) est né en 2008, en parallèle des travaux de la Commission présidée par le Prix Nobel Joseph Stiglitz, chargée par le gouvernement français de réfléchir à de nouveaux indicateurs de richesse. Le FAIR regroupe des chercheurs et militants associatifs proposant des alternatives à l’hégémonie du PIB ou du taux de croissance économique, comme indicateurs de progrès des sociétés. 

« Nombre de pays pauvres ont une croissance extractive, fondée sur l’exploitation d’une main-d’œuvre bon marché et l’extraction de ressources naturelles : sous cette forme, la croissance appauvrit de facto leurs populations. »

Deuxième raison : les agences de notation et le Fonds Monétaire International (FMI), lorsqu’il consent des prêts aux pays lourdement endettés, tiennent surtout compte du PIB. Les États doivent présenter cet indicateur pour pouvoir emprunter et financer leurs dépenses. La troisième raison, c’est qu’on s’est habitué à mesurer ainsi depuis des décennies. Les partis politiques, les médias s’y intéressent fortement. Il y a un réflexe économique dont il est difficile de se défaire.

Bien sûr, il y a d’autres possibilités, comme l’indicateur de bien-être, ou celui de santé mentale (mental wealth indicator) qui incluent le travail non rémunéré dans les calculs et sont, à cette aune, beaucoup plus justes. Mais sans portage politique, ils ne servent à rien. Il faut à l’évidence se doter d’autres indicateurs, mais il faut surtout que les États soient obligés de rendre des comptes avec des sanctions à la clé en cas de manquements.

Vous faites le distinguo entre la croissance dans les pays riches, suicidaire pour la planète du fait du franchissement de limites écologiques, et celle dans les pays pauvres qui doit leur permettre de satisfaire les besoins essentiels de leurs populations. Comment distingue-t-on la croissance nécessaire de la croissance superflue ? Quand doit-on passer à de la post-croissance ?

Vous posez la question du seuil à partir duquel les inconvénients associés à l’augmentation de richesses l’emportent sur ses avantages. Dans le processus de croissance, les bénéfices de la croissance diminuent progressivement tandis que les impacts environnementaux augmentent. À un moment, les courbes se croisent pour ne plus s’inverser : la croissance devient alors contre-productive. La pollution, la perte de biodiversité, l’extraction des ressources sont à mettre en regard des bienfaits escomptés pour les populations d’une poursuite de la croissance de la production.

On pourrait étudier pays par pays le moment où ce seuil est atteint. L’économiste américain Herman Daly a popularisé cette idée : vient un moment où la croissance devient uneconomic (anti-économique). Pour autant, il ne faudrait pas croire que toute croissance avant ce croisement des courbes serait bonne à prendre. Nombre de pays pauvres ont une croissance extractive, fondée sur l’exploitation d’une main-d’œuvre bon marché et l’extraction de ressources naturelles : sous cette forme, la croissance appauvrit de facto leurs populations.

Dès lors, y a-t-il des cas où la croissance est véritablement bénéfique pour les pays pauvres ?

Les pays riches ont une tradition de dialogue social qui a permis au partage des richesses d’être relativement équitable : c’était tout le sens du « compromis fordiste » de l’après-guerre. Par contraste, dans beaucoup de pays en voie de développement, les syndicats ont du mal à négocier des salaires équitables au bénéfice des travailleurs et travailleuses, car c’est la faiblesse des salaires qui rend compétitifs des pays comme la Chine ou le Bangladesh sur le marché mondial.

En outre, tandis que les pays riches ont pu se spécialiser dans la production de marchandises et services toujours plus sophistiqués, nombre de pays pauvres sont coincés dans la fourniture de matières premières et de minerais faiblement transformés… L’économiste argentin Raúl Prebisch disait à cet égard que l’Amérique latine était victime de la « détérioration des termes de l’échange », ce que le poète uruguayen Eduardo Galeano résumait par cette formule : « La division internationale du travail fait que quelques pays se consacrent à gagner, d’autres à perdre. » On en est encore là soixante ans plus tard. 

Vous montrez une sous-valorisation des tâches utiles à la société, en rappelant que les soins et travaux domestiques sont absents du calcul du PIB alors qu’ils représentent 9 % des richesses mondiales, et sont effectués à 75 % par des femmes… Peut-on dire que la perspective de la post-croissance est féministe ?

Il faut organiser la société de telle sorte que les tâches dites de « reproduction », indispensables à la « production » économique, soient beaucoup mieux valorisées. Les métiers du care, dans l’enseignement ou la santé par exemple, sont les moins bien rémunérés, alors qu’ils sont essentiels. Ils représentent 381 millions d’emplois, soit plus de 11 % des emplois dans le monde, et les femmes y sont nettement surreprésentées. Augmenter significativement les salaires de ces métiers permettrait de mieux payer les femmes, et aussi d’attirer des hommes.

Par ailleurs, il faut impérativement valoriser ce qui n’est pas rémunéré aujourd’hui : selon l’Organisation internationale du Travail (OIT), les femmes consacrent 4 h 25 par jour aux tâches domestiques, contre 1 h 23 pour les hommes. Ça représente 11 000 milliards de dollars US par an ! Une société post-croissance reconnaît l’importance de ces tâches et les valorise. Concrètement, cela pourrait se traduire par une hausse de la durée et de l’indemnisation des congés parentaux, une baisse du temps de travail pour libérer du temps de loisirs. Il s’agit d’organiser autrement les vies pour que le couple travail/consommation ne phagocyte pas tout le reste.

La sphère de la reproduction

Les économistes féministes ont mis en lumière l’importance des activités dites « reproductives », ignorées ou minorées par la pensée économique classique, et pourtant indispensables au renouvellement de la capacité de travail comme au fonctionnement de la vie sociale. La sphère de la reproduction inclut notamment les tâches domestiques, de soin et d’éducation des enfants, mais aussi le soutien et l’entraide entre proches, l’engagement associatif...

Vous prônez le partage du temps de travail, avec une réduction à 32 voire 30 heures hebdomadaires et une semaine de quatre jours travaillés. Mais actuellement, la Grèce repasse à la semaine de six jours, tandis qu’en France des décrets permettent aux exploitants agricoles de supprimer le repos hebdomadaire pour assurer les vendanges et les récoltes… Il reste du chemin à parcourir, non ?

On pourrait opposer à vos exemples le fait que la coalition de gauche en Espagne compte poursuivre la réduction du temps de travail, et qu’au Royaume-Uni se développent des expérimentations sur la semaine de 4 jours, avec des résultats d’ailleurs encourageants. Nous sommes à la recherche d’une réforme sur la question du temps de travail qui devra intégrer deux choses. D’abord, la nécessité d’avoir ce que la gauche espagnole appelle « le temps pour vivre » : nos vies seront plus riches et meilleures si l’on a moins besoin de travailler pour vivre décemment.

Ensuite, indépendamment du nombre d’heures effectuées, la lisibilité des horaires est cruciale. Quand les travailleurs pauvres ont des horaires très flexibles, avec un planning qui change en permanence, ils ont des problèmes de sommeil, d’organisation de la vie familiale, de dépression… La flexibilisation et la précarisation du travail et les phénomènes d’anxiété et de dépression, voire de burn-out, sont directement liés. On s’est beaucoup intéressé, à raison, au temps de travail, mais l’organisation du temps de travail est sous-réglementée et nous avons de gros progrès à accomplir.


Pourquoi la lutte contre les inégalités est-elle capitale à vos yeux dans la perspective d’une société post-croissance ? 

La lutte contre les inégalités est essentielle parce que la promesse de croissance économique a fonctionné, en pratique, comme un substitut au débat crucial sur le partage des richesses : c’est parce qu’on ne veut pas partager aujourd’hui, qu’on promet des lendemains radieux.

D’ailleurs, le compromis fordiste reposait là-dessus : les inégalités n’étaient tolérées qu’à la condition que le niveau de vie moyen de tous augmente. À l’inverse, la réduction des inégalités permettrait de compenser une stagnation du niveau moyen de consommation. Car la pauvreté, ce n’est pas seulement le risque de privation matérielle, c’est aussi une forme d’exclusion sociale qui résulte d’écarts de revenus tels que certains ne peuvent rivaliser avec les standards de consommation que d’autres se permettent, et qui définissent les attentes sociales.

Vous proposez de « lutter contre le consumérisme ». Vaste programme...

Le consumérisme est une addiction. Robert H. Lustig, endocrinologue pédiatrique américain et auteur de The Hacking of the American Mind (2017), montre bien comment la consommation stimule le circuit de la récompense, en activant le neurotransmetteur de la dopamine. Or plus la dopamine opère, moins la sérotonine, le neurotransmetteur qui nous permet de simplement être heureux, peut agir : notre désir insatiable du « plus » et du « neuf » est un obstacle au bonheur.

En outre, la quête de consommation est stimulée par l’anxiété sociale : les publicitaires ont compris qu’il ne fallait pas tant effacer la frontière entre les besoins et les désirs, que miser sur la crainte de déclassement, la peur de ne pas être dignes du regard des autres. Sortir du consumérisme exige donc que l’on permette aux personnes de gagner confiance en elles-mêmes sans que cela passe par la nécessité de consommer. D’où l’importance de valoriser autre chose que le couple travail/consommation, avec plus de place pour les loisirs. Vaste programme sans doute, mais c’est un combat culturel crucial pour l’avenir.

Parmi les difficultés de la post-croissance que vous pointez, il y a le financement des services publics, appelés à prendre une nouvelle dimension pour fournir des services de base universels à toutes et tous.

À l’heure actuelle, le financement des services publics et de la protection sociale repose sur une séquence en trois temps : on fait croître l’économie, puis on taxe et on redistribue. Or nous atteignons les limites de cette approche. Les entreprises transnationales et les ménages les plus fortunés recourent à l’ingénierie, voire à l’exil fiscal pour échapper à l’impôt. En outre, ce système impose une croissance que nous ne pouvons plus nous permettre pour des raisons environnementales.

Il faut donc glisser de la taxation des revenus du travail et de l’activité économique vers la taxation de la richesse accumulée sous forme d’actifs financiers et immobiliers… D’autant que les écarts de richesse sont bien plus importants que les écarts liés aux revenus. Enfin, il faut réorienter l’impôt pour taxer plus la publicité, la pollution, l’alcool et le tabac, tout en réduisant l’impôt sur les salaires les plus faibles, notamment les travailleurs et travailleuses des métiers du soin. Ainsi, nous pourrons permettre une socialisation de biens universels comme l’éducation et la santé, mais aussi le logement ou la nourriture saine.

Les très fortes interdépendances mondiales constituent un autre obstacle à l’avènement d’une société post-croissance. Pensez-vous que les nouvelles tensions géopolitiques, qui remettent aujourd’hui en question la globalisation, pourraient accélérer la survenue de la post-croissance ?

Paradoxalement, la situation actuelle, très anxiogène et problématique, me semble une occasion à saisir. La crise du Covid-19 ainsi que la guerre en Ukraine ont bousculé l’approvisionnement en céréales et en hydrocarbures. Ces événements ont montré aux États que nous sommes allés trop loin en termes de mondialisation des échanges. On revient pour les soins de santé, l’alimentation et l’énergie à l’idée d’une «autonomie stratégique » à poursuivre, en allant vers la relocalisation de la production de ces biens vitaux.

En outre, et j’en suis témoin à l’ONU, les tensions actuelles vont nous pousser à repenser nos échanges. Janet Yellen (1) parlait à cet égard de friend-shoring, c’est-à-dire de la nécessité de privilégier les relations commerciales avec les nations amies. L’actuelle mondialisation inégalitaire, dans laquelle les pays pauvres dirigent leurs exportations vers les pays riches, constitue un des obstacles à la post-croissance. Aller vers un monde avec plus de commerce Sud-Sud et plus d’intégration régionale permettrait de réduire ces déséquilibres.

L’ONU a très souvent, notamment sur les enjeux climatiques, un diagnostic impeccable qui contraste avec sa capacité limitée à impulser de véritables changements. Pourquoi votre rapport échapperait-il à cette fatalité ?

On assiste aujourd’hui à l’émergence d’un vaste mouvement avec des scientifiques, des ONG et des syndicats en faveur de la post-croissance… Certes, les scientifiques lancent l’alerte au moins depuis 1972 et la parution des Limites à la croissance.

À présent, des économistes ont rejoint le mouvement et cherchent à construire des modèles économiques qui ne parient plus sur la croissance infinie. Les politiques restent en retard, coincés dans un logiciel du siècle dernier, mais ils ne peuvent plus ignorer les attentes qui s’expriment. Il viendra un jour où l’obsession d’augmenter le PIB à tout prix sera vu comme une sorte de fétichisme un peu ridicule. 

1. Économiste états-unienne, secrétaire au Trésor sous la présidence de Joe Biden.

Olivier De Schutter

Professeur de droit international à l’Université catholique de Louvain et à Sciences Po Paris, Olivier De Schutter est engagé de longue date auprès de l’ONU. Après avoir été de 2008 à 2014 le Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, il occupe depuis 2020 les mêmes fonctions sur l’extrême pauvreté et les droits humains. Dans Changer de boussole (Les Liens qui libèrent, 2023), il dénonce les fausses promesses de la croissance en matière de lutte contre la pauvreté. Il a remis en juin 2024 un rapport à l’ONU intitulé « Éliminer la pauvreté en regardant au-delà de la croissance ».

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