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Obsolescence déprogrammée : vers une économie de la fonctionnalité ?

© Lou Rihn

L'UFC-Que choisir porte plainte contre Nintendo pour obsolescence programmée. Mais comment lutter contre cette pratique si lucrative et si destructrice pour la planète ? Nous vous proposons aujourd'hui de (re)découvrir l'économie de la fonctionnalité, un procédé qui prône l'usage et non plus la possession, et qui pourrait rendre les entreprises low-tech économiquement viables. Un article paru dans le hors-série 6 "L'avenir sera low-tech," en mai 2019.

L'obsolescence (plus ou moins programmée) répond à une certaine logique économique. D’un côté, le renouvellement rapide des marchandises augmente les profits, de l’autre, si les objets possédaient une durée de vie extrêmement longue, la saturation du marché contraindrait de nombreuses entreprises à fermer, faute de pouvoir maintenir en activité les lignes de production. Nous continuons donc à fabriquer des chaussures qui ne durent qu’une saison, des téléphones que l’on change tous les deux ans, ou des machines à laver qui lâchent au bout de sept ans, selon les chiffres du SAV de la Fnac elle-même. Pourtant, une économie dite de la fonctionnalité pourrait proposer une autre façon de produire des biens et services de qualité tout en baissant son empreinte et en menant une activité rentable. « Le principe de l’économie de la fonctionnalité, c’est que l’usage remplace la possession : au lieu de vous vendre un bien, je vais vous le louer et proposer un service autour, résume Pierre Galio, chef du service Consommation et prévention à l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). C’est par exemple ce que fait Xerox, qui au lieu de vendre des photocopieurs, les loue aux entreprises, assure leur maintenance et les remplace quand il le faut. » S’il veut maintenir sa marge, le producteur a donc intérêt à fournir des biens de qualité, car l’usure et la réparation sont à sa charge. C’est le cas de Michelin, qui a développé une offre de mobilité pour les routiers. L’entreprise au bibendum ne vend plus de la gomme mais des kilomètres parcourus, et installe en conséquence des pneus éco-conçus beaucoup plus résistants sur les camions.


OBSOLESCENCE REPROGRAMMÉE

« Il y a néanmoins des façons de faire de l’économie de la fonctionnalité qui ne règlent pas le problème de l’obsolescence programmée et n’ont rien d’écologique », alerte Elie Assémat, fondateur de Commown, coopérative (Scic) spécialisée dans la location d’appareils électroniques responsables. « Par exemple, les opérateurs téléphoniques proposent tous des offres de location, mais leur but c’est de vous faire renouveler plus fréquemment votre smartphone, donc ça crée des déchets et ça aggrave l’impact. » La téléphonie n’est pas l’unique concernée. « C’est également la dérive des constructeurs automobiles avec les offres de leasing, qui incitent à un renouvellement tous les quatre ans alors que la durée moyenne de possession d’une voiture est entre 7 et 10 ans », ajoute Claire Pinet, référente « économie de la fonctionnalité » au siège de l’Ademe. « Selon notre définition, il est vraiment indispensable qu’il y ait une intention écologique et sociale pour que l’on parle d’économie de la fonctionnalité. » 

Commown propose aussi des smartphones à la location, mais ceux-ci sont garantis sans obsolescence, comme le Fairphone dont l’objectif revendiqué est que ses clients gardent au moins 5 ans leur téléphone. « Grâce à la location, il y a une source de revenu constante, et nous offrons en échange un service de réparation, d’assistance et de garantie contre le vol. C’est pourquoi l’économie de la fonctionnalité est complémentaire de la lutte contre l’obsolescence programmée. » Commown permet ainsi de rendre accessibles des produits qui sont substantiellement plus chers du fait de leur qualité. C’est également le principe de Tale Me, une entreprise belge fondée en 2014 qui loue des vêtements pour bébés et femmes enceintes. Ceux-ci sont fabriqués en Europe avec des tissus bio certifiés Oeko-Tex100, la plus haute norme environnementale. Avec ce site, on peut ainsi louer un manteau d’hiver pour enfant pour 39 euros les six mois. Un concept qui fait particulièrement sens lorsque les besoins évoluent trop vite pour justifier l’achat, mais qui peine pourtant à s’établir : l’entreprise vient d’être rachetée après un dépôt de bilan en décembre 2018. 


EXTENSION DU DOMAINE DE LA FONCTIONNALITÉ 

« Il n’est pas facile de se lancer dans l’économie de la fonctionnalité quand on est une PME, constate Elie Assémat. Les grosses boîtes comme Dell peuvent se permettre de louer des milliers d’ordinateurs à des entreprises car ils ont des capitaux. Mais pour les PME, le stock est un énorme investissement. » Il faut également suivre ce stock qui change plusieurs fois de client au cours de son cycle de vie. Et le reconditionner à chaque étape. Il existe d’autres limites qui contraignent les domaines où l’on peut pratiquer l’économie de la fonctionnalité. « Il faut que les produits soient suffisamment chers pour que les acheter soit dissuasif, constate Elie Assémat. Ça fonctionne avec de beaux vêtements, des smartphones, des vélos ou des meubles car ce sont des biens durables, pour lesquels il y a un intérêt à faire de la qualité et à la rendre accessible. » Il faut également tenter de raccourcir la chaîne de production afin de minimiser le nombre d’acteurs impliqués. Une contrainte qui n’entravera guère Tale Me, qui n’a besoin que de fils et d’aiguilles pour réparer ses vêtements, mais qui peut en revanche peser dans d’autres domaines qui sont davantage dépendants de sous-traitants et de pièces détachées. 


ÉCONOMIE DE LA SOBRIÉTÉ 

« Là où l’économie de la fonctionnalité rencontre l’esprit low-tech, c’est lorsqu’on questionne les besoins, explique Pierre Galio. On peut alors redimensionner la technologie. » Pour Claire Pinet, l’économie de la fonctionnalité peut même s’étendre aux services et à l’immatériel. « Nous collaborons avec une association qui s’appelle Terra, basée dans le Lot-et-Garonne, et qui travaille sur le bien-vivre alimentaire à travers un réseau d’agriculteurs bio qui approvisionne des boulangeries, des cantines et des maisons de retraite. S’il y a des gains de santé, pourquoi les assurances et la sécurité sociale n’apportent pas une participation financière ? On aimerait développer une évaluation des gains environnementaux et voir comment ça peut être rétribué. » 

Avec ce modèle, c’est donc toute une économie basée sur la sobriété et la qualité des biens et services qui devient envisageable. « Le modèle en volume n’a pas d’avenir. Toutes les instances internationales annoncent des pénuries. Nous avons urgemment besoin de nouveaux modèles économiques et de nouveaux modes de vie », plaide Pierre Galio. Mais pour cela, encore faut-il que ces pratiques se développent chez les consommateurs, les entreprises et les collectivités. « La fonctionnalité, c’est surtout des offres inter-entreprises pour l’instant car celles-ci ont des bilans comptables et comprennent l’intérêt de la location, note Elie Assémat. Mais il y a encore de nombreuses niches à conquérir pour répondre à nos besoins de façon plus durable. » Avis aux entrepreneurs !