Défense du vivant

Veilleurs du vivant : les naturalistes rejoignent la lutte

Naturalistes des Terres - Facebook

Longtemps réduits à la contemplation naïve de la nature, les naturalistes prennent désormais activement part au combat écologiste. Leur crédibilité scientifique et leur rapport sensible au vivant élargissent les actions militantes et pourraient embarquer une plus large partie de l’opinion publique.

Sur les trottoirs du quartier du Busca, dans le centre-ville de Toulouse, Boris Presseq, botaniste au Muséum national d’histoire naturelle de la ville, inscrit à la craie le nom des plantes qui surgissent au pied des gouttières et dans les fissures du bitume. Pariétaire de Judée, pourpier maraîcher, renouée persicaire, drave printanière… Plusieurs fois par mois, il colporte symboliquement le vivant dans des lieux où il semble avoir reculé, voire disparu. « Je ne pourrais pas faire ce que font les militants écologistes. Risquer la garde à vue ou des coups par les CRS ou encore être fiché S… C’est un trop gros coût à payer. Alors je répertorie le vivant dans l’espace public et j’alerte les citoyens sur la destruction des écosystèmes qui nous entourent », explique-t-il.

Article issu de notre n°67 « Résistances rurales », disponible sur notre boutique.

Convaincu que le métier de naturaliste est nécessairement politique, « puisqu’on est les témoins directs de la disparition d’espèces tout au long de notre carrière », Boris Presseq déplore cependant que la profession n’ait pas placé plus tôt le combat écologiste au centre de ses préoccupations. « Il y a quelque chose de très égoïste chez les naturalistes ; on choisit souvent ce métier parce qu’on aime être dans la nature et la contempler, et non forcément par engagement. » Le botaniste regrette également que la plupart des institutions naturalistes, comme l’Office français de la biodiversité (OFB) ou la dizaine de conservatoires botaniques, financés par des subventions publiques, se contentent de réaliser des inventaires sur le terrain, sans tirer la sonnette d’alarme sur la crise de la biodiversité.

Diagramme d’une coupe transversale de la croûte terrestre, Alexander von Humboldt, 1841.

Il se réjouit cependant de l’essor du mouvement Les Naturalistes des terres, porteurs d’une vision plus militante de la profession. Proche des Soulèvements de la Terre, ce collectif rassemble désormais près de 800 naturalistes amateurs ou professionnels à travers l’Hexagone. Selon eux, la pratique naturaliste ne doit pas se résumer « à la seule contemplation ou à l'inventaire du désastre »appelant à rejoindre les luttes écologistes locales.

Ce combat militant n’a pas toujours été simple. Pendant vingt ans, le spécialiste des petits mammifères Pierre Rigaux a œuvré au sein d’ONG et de parcs nationaux. Il s’est rapidement aperçu de la difficulté à sortir ses travaux d’un confinement institutionnel. « Les naturalistes ont toujours été très actifs sur le terrain. Le problème, c’est qu’on s’adresse à des personnes déjà convaincues, dans des cercles trop restreints. Nos observations terminent dans des rapports publics très peu lus ou dans les archives de muséums d’histoire naturelle », regrette celui qui, en dix années, est devenu militant.

Désormais, il démonte les éléments de langage du lobby de la chasse sur son compte Instagram (@pierrerigaux), suivi par près de 75 000 personnes, où il apparaît face caméra pour défendre la biodiversité. « Je me sens vraiment utile depuis que j’ai changé d’angle d’attaque », assure-t-il. 

Les pionniers de l’engagement naturaliste

La parole engagée des naturalistes remonte pourtant au XIXe. Dès 1801, l’Allemand Alexander von Humboldt offre le premier récit d’une Terre comme organisme vivant. À sa suite, d’autres s’insurgent contre la destruction massive du vivant engendrée par la modernisation agricole et l’extension urbaine. « À l’époque, parmi les scientifiques de la Société d’acclimatation ou de la Société botaniste de France, quelques-uns vont porter une parole engagée. La figure la plus connue étant Edmond Perrier (1844-1921), directeur du muséum de Paris, qui soumettait régulièrement à l’État des réglementations pour limiter la destruction du vivant », explique Rémi Luglia, historien, naturaliste et président de la Société nationale de protection de la nature (SNPN).

Extraits des publications de Pierre Rigaud sur son compte Instagram, @pierrerigaux.

La première réserve naturelle en France, en Camargue, est d’ailleurs créée en 1927 par la Société d’acclimatation de France devenue depuis la Société Nationale de la Protection de la Nature (SNPN). « Les naturalistes de l’époque tendent à mettre à distance les dimensions sensibles pour se légitimer comme de vrais scientifiques. Aujourd’hui, on sait que la relation au vivant est aussi spirituelle et culturelle », continue l’historien. À l’orée des années 1960, les naturalistes formés par les réseaux d’éducation populaire vont se structurer au sein d’une mouvance qui verra émerger La Vie Claire, une chaîne de magasins bio née d’une revue sur l’alimentation saine, ou encore la Sepanso, une fédération d’associations de protection de la nature en Aquitaine.

Dans leur sillage, une centaine d’associations locales se regrouperont au sein de France Nature Environnement ou de la Ligue protectrice des oiseaux (LPO). À la même période, au début des années 1960, l’écologue états-unienne Rachel Carson publie le premier ouvrage sur le scandale des pesticides, Silent Spring (Printemps silencieux en français), qui entraînera l’interdiction de l’insecticide toxique DDT aux États-Unis. Vendu à plus de 2 millions d’exemplaires, traduit en 16 langues, l’ouvrage de la scientifique est devenu l’une des références du mouvement écologiste mondial.

Militer par le biais du vivant

En créant des ponts concrets entre les humains et les écosystèmes, les naturalistes permettent ainsi d’élargir le répertoire d’actions militantes. En mai 2024, à l’occasion d’une mobilisation nationale en Seine-Saint-Denis contre le Greendock – un projet d’entrepôt géant sur les berges du port de Gennevilliers en face d’une zone Natura 2000 –, les Naturalistes des terres ont créé un pierrier pour les lézards et une petite plage en bord de Seine pour les chevaliers guignettes, des oiseaux migrateurs nocturnes, pour alerter sur la biodiversité menacée par le projet immobilier.

Dans la forêt de Bord, en périphérie de Rouen, ils plantent des clous et installent des nichoirs pour empêcher le passage des tronçonneuses censées déblayer le terrain pour une future autoroute. Ils creusent aussi l’écorce des arbres pour loger le muscardin – un rongeur protégé – et le grand capricorne – un insecte bénéfique à la préservation de micro-écosystèmes dans les bois morts. « On a souvent tourné en ridicule les missions du naturaliste, et méprisé leurs liens affectifs aux plantes, aux animaux et aux écosystèmes. Il y aurait la vraie lutte d’un côté et de l’autre, la défense des petites fleurs. Pourtant, l’intégration des naturalistes dans le combat écologiste recèle une force politique énorme », confirme Alessandro Pignocchi, philosophe, militant écologiste et auteur du Petit traité d’écologie sauvage (Steinkis, 2017).

Extrait des publications de Pierre Rigaud sur son compte Instagram, @pierrerigaux.

Selon certains naturalistes, la crise de la biodiversité est aussi une crise de connaissance et de notre sensibilité au vivant. En 2023, plusieurs études montrent l’étendue de la distance entre nos lieux de vie et les espaces naturels. Un humain vit aujourd’hui, en moyenne, à 9,7 kilomètres d’une zone naturelle, soit 7 % plus loin qu’en 2000, d’après une étude publiée dans Frontiers in Ecology and the Environment. C’est en Europe et dans l’est de l’Asie que cette distance est la plus élevée, avec par exemple une moyenne de 22 kilomètres en Allemagne et 16 kilomètres en France. « Or, l’interaction et la proximité avec la nature sont des éléments clés dans l’adoption de comportements pro-environnementaux », peut-on lire dans un article publié par le CNRS.

Plusieurs études montrent que cette déconnexion entre les humains et les écosystèmes vivants se traduit par une raréfaction des éléments naturels et de leurs imaginaires dans les contenus culturels comme les romans, chansons, albums pour enfants ou encore dessins animés. C’est aussi la raison pour laquelle de plus en plus d’activistes se griment en animaux lors des manifestations, portent des masques de hibou ou de muscardin ; baptisent les cortèges par des noms d’animaux, comme le cortège loutre contre les mégabassines à Sainte-Soline. « Le lien sensible que nous avons avec les êtres vivants et leurs écosystèmes fait de nous des alliés nécessaires et précieux dans leur défense », écrivent les Naturalistes des terres.

À ce sujet, l’usage tactique de l’inventaire d’espèces protégées et menacées par des projets écocidaires est mobilisé de longue date dans les milieux écologistes. En 2013, des naturalistes ont par exemple inventorié le site bocager et humide de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Un travail ayant contribué à la victoire contre le projet d’aéroport, appuyé des recours juridiques et construit un nouvel imaginaire autour de la défense d’un territoire peuplé d’êtres vivants humains comme non-humains.

Même démarche à Langoëlan, commune du Morbihan, en 2021, quand deux associations, un syndicat agricole et trois habitantes sont parvenus à faire annuler la construction d’un poulailler géant en prouvant la présence de l’escargot de Quimper, espèce protégée, dans le périmètre visé. Une stratégie de lutte qui a prouvé son efficacité, à tel point qu’il existe désormais un guide juridique sur les manières d’attaquer un projet au titre des espèces protégées. « Le premier levier qui permet à un pouvoir centralisé d’imposer une destruction des écosystèmes est de priver les populations de leur savoir écologique. Se ressaisir des savoirs naturalistes, c’est reconstruire notre autonomie », avance Alessandro Pignocchi. 


Extrait du Petit traité d’écologie sauvage (Steinkis, 2017) d’Alessandro Pignocchi.

Par la légitimité que leur confère leur profession (botanistes, écologues, ornithologues…), les naturalistes sensibilisent aussi une plus large partie de l’opinion publique. Quand un grimpeur du Groupe national de surveillance des arbres (GNSA), harnaché à un chêne pour lutter contre le projet autoroutier A69, prononce : « Tant qu’il y aura des arbres, il y aura des écureuils », l’expression se répand comme un traînée de poudre, le collectif Extinction Rebellion la diffuse et, par ricochet, la presse française titre sur la lutte des « écureuils ».

« Elle est forte cette image, elle a su toucher l’opinion publique par pure empathie : qui aurait envie de faire du mal à un écureuil ? » interroge Thomas Brail, arboriste et conférencier, fondateur du GNSA, dont la grève de la faim contre le projet autoroutier a été longuement médiatisée. « On ne pourra pas fédérer dans la durée uniquement avec des affects tristes. Les naturalistes touchent du doigt la dimension la plus désirable du combat écologiste : bâtir un monde dans lequel nos relations au vivant sont enrichies », conclut Alessandro Pignocchi.  

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