Les déterrés

Lucy Parsons : « Prêtresse de l’anarchie »

Syndicaliste américaine, descendante d’esclave, agitatrice, Lucy Parsons (1851-1942) a joué un rôle central dans les luttes anticapitalistes des XIXe et XXe siècles aux États-Unis.

Lucy Parsons serait née Lucia Carter, en 1851, en Virginie. Si elle a parfois affirmé aux journalistes qui l’interrogeaient être la fille de parents mexicains ou aztèques, ceux qui se sont penchés sur sa vie, comme l’historienne américaine Jacqueline Jones ou le professeur de sciences politiques franco-canadien Francis Dupuis-Déri, font l’hypothèse qu’elle est la fille d’une esclave d’origine africaine.

Son père aurait vraisemblablement été un homme blanc, et son propriétaire. Malgré les nombreux textes qu’elle a laissés et son rôle important dans l’histoire politique des États-Unis, les premières années de sa vie demeurent mystérieuses. À ce sujet, elle répondait : « Je n’appartiens pas aux autres. (…) Je lutte pour un principe. »1

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La discrétion de Lucy Parsons est compréhensible dans un pays qui abolira l’esclavage en 1865 et la ségrégation raciale dans les années 1960. En 1886, alors que des hommes blancs ouvrent le feu sur des Afro-Américains dans le tribunal du comté de Carroll, elle rappelle dans le journal anarchiste The Alarm à quel point ces personnes étaient « victimes non seulement de leur infortune, mais aussi de préjugés aveugles, bien ancrés, implacables ». Elle-même subit les conséquences des lois raciales.

Au Texas, où elle vit, elle ne peut épouser Albert Parsons, jeune homme blanc né en Alabama et ancien soldat qu’elle rencontre en 1871. Les mariages « mixtes » étant interdits dans cet État, les jeunes époux déménagent et s’installent à Chicago en 1872 ou 1873.

Défendre les « esclaves salariés »

C’est dans cette ville, où les industries et les ateliers abondent et où l’économie est florissante, que Lucy Parsons consacre pleinement sa vie et sa plume aux travailleurs dont les conditions d’existence sont misérables. Le jeune couple découvre que les ouvriers vivent dans des taudis et que des dizaines de milliers de personnes subissent les conséquences de la crise économique des années 1870. Engagé dans l’International working people’s association (Association internationale des travailleurs), organisation anarchiste créée en 1881, Albert Parsons fonde trois ans plus tard le journal The Alarm, organe officiel de l’association.

Lucy Parsons y écrit régulièrement, ainsi que dans le journal The Socialist. Pour mobiliser les immigrés attirés par le « rêve américain », la syndicaliste prend soin d’écrire des textes courts et facilement compréhensibles par ceux dont l’anglais n’est pas la langue maternelle. Une partie de ces textes, réunis par Francis Dupuis-Déri dans Je m’appelle révolution. Écrits et paroles d’une éternelle agitatrice (Lux, 2024), permet de découvrir l’étendue de son engagement.

Si elle est moins connue que ses contemporaines, la Russe Emma Goldman ou la Française Louise Michel, Lucy Parsons devient néanmoins une figure clef de la lutte ouvrière. À côté de son emploi de couturière, la syndicaliste défend ceux qu’elle appelle les « esclaves salariés », cette main-d’œuvre « qui laboure, qui file, qui tisse, qui construit ce dont quelqu’un d’autre pourra profiter » et ne reçoit en échange que la violence du gouvernement, « une machine colossale qui agit contre la volonté du peuple dans l’intérêt des gens qui la contrôlent », c’est-à-dire la bourgeoisie. Cette violence touchera de plein fouet les Parsons.

Une figure du 1er Mai

Alors que les ouvriers travaillent en moyenne dix heures par jour, six jours par semaine, la revendication de la journée de huit heures prend de l’ampleur. Le 3 mai 1886, la grève générale à Chicago rassemble près de 350 000 travailleurs. Mais la contestation est violemment réprimée et des manifestants sont tués. Pour protester contre les violences policières, le militant anarchiste August Spies appelle à un rassemblement pacifique. Le 4 mai 1886 au Haymarket Square, après la prise de parole d’August Spies, d’Albert Parsons et Samuel Fieldens, et tandis que les manifestants se dispersent, les policiers chargent. Une bombe lancée dans la foule tue un policier sur le coup ; dans le chaos, sept autres agents meurent. Les jours suivants, la répression s’abat sur le mouvement. Sept anarchistes sont arrêtés ; Albert Parsons, qui avait réussi à s’enfuir, se rend à la police.

« La classe capitaliste croit bêtement qu’en mettant à mort les figures emblématiques du mouvement ouvrier, elle terrorisera les travailleurs, qui se résigneront à leur statut d’esclaves salariés. »

L’un des militants jugés responsables du massacre de Haymarket Square se suicide en prison, trois sont condamnés à la perpétuité, et quatre sont pendus le 11 novembre 1887, dont Albert Parsons. « Nos camarades ne seront pas assassinés par l’État parce qu’ils sont complices de l’attentat à la bombe, mais plutôt parce qu’ils travaillent à l’organisation des esclaves salariés d’Amérique. La classe capitaliste n’a cure de débusquer le lanceur de bombe. Elle croit bêtement qu’en mettant à mort les figures emblématiques du mouvement ouvrier, elle terrorisera les travailleurs, qui se résigneront à leur statut d’esclaves salariés », souligne sa veuve en 1912 dans une brochure en mémoire des « martyrs de Haymarket ». En effet, aucune preuve ne désignait les militants condamnés, qui furent réhabilités par la justice en 1893. Peu à peu, la fête du 1er Mai, journée de célébration des luttes des travailleurs, est instituée dans la plupart des pays européens, en souvenir des revendications pour la journée de huit heures et des exécutés de Haymarket.

« Utiliser les explosifs »

Surnommée la « prêtresse de l’anarchie », Lucy Parsons poursuit les luttes initiées avec son mari. Elle écrit, voyage, donne des conférences dans plusieurs villes des États-Unis, au Canada, mais aussi à Londres, où elle rencontre le théoricien anarchiste russe Pierre Kropotkine.

Face à la violence de l’État, elle invite à « utiliser les explosifs », ce qui lui vaut plusieurs arrestations. Si elle admire Louise Michel, qu’elle décrit comme « une forte personnalité (…) surgie telle une colonne de lumière ou une étoile scintillante », elle a certains points de désaccord avec Emma Goldman. Quand cette dernière vante l’amour libre, Lucy Parsons le condamne, affirmant que « la variété des partenaires sexuels n’a rien en commun avec la liberté économique ».

Sa lutte se concentre avant tout sur les injustices sociales. Le travail des enfants la révolte tout particulièrement : elle souhaite qu’à l’avenir « des cœurs vaillants et des bras robustes anéantissent le système infernal qui [ligote l’enfant] au labeur et à la mort ». En 1905, elle participe à la fondation de l’Industrial workers of the world (Travailleurs industriels du monde), syndicat qui avait la particularité de rassembler, sans distinction de sexe, de couleur de peau ou de nationalité.

Lucy Parsons meurt le 7 mars 1942 dans l’incendie de sa maison à Chicago. Le cortège funèbre réunit 300 personnes. Un an auparavant, elle donnait encore des conférences devant des ouvriers en grève, espérant qu’un jour, « la terre [appartiendrait] aux sans-terre, les outils aux travailleurs et les produits aux producteurs ».  

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