Les herbiers marins, acteurs centraux de la biodiversité et de la régulation du climat

Les Herbiers marins, essentiels à la biodiversité et à la régulation du climat, sont en danger

La Thalassia testudinum, plus communément appelée
La Thalassia testudinum, plus communément appelée "herbe à tortue". Joe Whalen

Longtemps délaissés, les herbiers marins éveillent depuis les années 1990 un intérêt croissant au sein de la communauté scientifique. Malgré certains progrès relatifs à leur protection, ces herbacés essentiels à la biodiversité sont plus que jamais menacés par les pressions anthropiques et le réchauffement climatique.

Qu’ils soient Zostères, Cymodocées, Posidonies ou Hydrocharitacées, ils sont restés en marge de la recherche sur les milieux marins et des politiques publiques, sans doute victimes de leur apparence... Sans doute moins jolis, moins colorés, et in fine moins vendeurs que les coraux, les herbiers marins n’en sont pas moins importants. Car au cœur de cette modeste pelouse marine se niche un véritable havre de vie. « Ce sont des écosystèmes fantastiques, s'émerveille Isabelle M. Côté, professeure à l’Université Simon Fraser en Colombie-Britannique (Canada), c’est un refuge, une nurserie et un habitat essentiels pour compléter le cycle de vie de nombreuses espèces ». À l’instar d’autres espaces marins côtiers, plusieurs milliers d’espèces animales se côtoient dans cette verdure, dont 70 à 90 espèces de poissons et jusqu’à 500 espèces d’algues, met de choix pour les grands végétariens marins comme les lamantins et les tortues. 


Mais au-delà d’être de simples habitats, les herbiers marins assurent plusieurs fonctions régulatrices du milieu, à commencer par garantir la qualité de l’eau en filtrant, recyclant et stockant les nutriments excédentaires. Ils participent aussi à l’élimination de certains agents infectieux, prévenant ainsi l’apparition de maladies chez d’autres espèces. Près des littoraux, ils freinent à la fois l’érosion côtière en stabilisant les sédiments, et la vitesse des courants marins – limitant ainsi les risques d'inondations. Ils contribuent en outre à l’oxygénation de l’eau et à l'atténuation de l’acidification des océans (1). 

Les herbiers marins jouent enfin un rôle dans la lutte contre le réchauffement climatique. Ils sont capables d’emmagasiner jusqu’à 18% du carbone total stocké par les océans en un an, alors qu’ils ne représentent que 0,1% de la surface sous-marine... « À titre de comparaison, un hectare de posidonies [herbiers présents en méditerranée, ndlr] emmagasine jusqu’à 2600 tonnes équivalent CO₂ par an, contre 400  éq. CO₂ pour un hectare de forêt », explique Gérard Pergent, professeur à l’Université de Corse et spécialiste en écologie marine.


“Une course contre la montre”

Même si de grands progrès ont été opérés en termes de protection, aujourd'hui encore, seuls 26% des herbiers marins se situent dans des zones marines protégées, contre 40% des récifs coralliens et 43% des mangroves. Pour Fanny Kerninon, chercheuse à l’Université de Bretagne Occidentale et responsable du réseau d’observation des herbiers tropicaux français de l’Initiative française pour les récifs coralliens (Ifrecor), « un vrai retard a été pris dans l’étude de cet écosystème, notamment en zone tropicale, souligne-t-elle, même si celui-ci tend à se réduire, nous peinons toujours à documenter leur état de santé et leur évolution ». Selon un récent rapport publié en 2020 par le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), sur les 77 espèces répertoriées, 22 d’entre elles voient leur population décroître. Depuis 1990, la surface globale occupée par les herbiers marins s’est réduite de moitié. Autant d’espèces disparues qui n’ont ou ne pourront être étudiées.

Sans surprise, la pression anthropique et les activités industrielles sont à l’origine de ce phénomène, ainsi que le documente une étude publiée dans le Global Change Biology – à laquelle la chercheuse Isabelle M. Côté a participé. 


Une méduse dérivant dans des herbiers marins de Colombie-Britannique. Isabelle M. Côté

Un premier facteur identifié dans le document est le trafic maritime : chalutage de fond (pratique de pêche), hélice des bateaux, loisirs nautiques, ou l’ancrage des bateaux de plaisance – interdit depuis 2019 sur les côtes méditerranéennes françaises. Des destructions qui s'ajoutent aux projets d’aménagement des littoraux. Dans certaines régions, notamment en France, les nouvelles constructions sont particulièrement réglementées. Cependant, ces politiques publiques peinent à se généraliser au niveau mondial. Un second facteur, lié au premier, est la qualité de l’eau. Ces aménagements portuaires ou le passage répété de bateaux contribuent à augmenter la turbidité (l’aspect trouble d’un fluide) des eaux peu profondes, ce qui empêche les rayons solaires d’atteindre ces végétaux et entrave significativement leur croissance. Celle-ci est également altérée par divers polluants ou contaminants issus des industries (métaux lourds ou pesticides), et par l’activité agricole, notamment via l’épandage et les excédents d’azote et de phosphore dans les eaux côtières qui en résultent. Ces excès de nutriments sont notamment responsables des marées d’algues vertes bretonnes très médiatisées. 


Restent cependant des incertitudes quant au rôle futur du réchauffement climatique sur les populations d’herbiers. « Pour le moment, le réchauffement climatique a un effet négligeable, nuance Gérard Pergent , mais on peut s’attendre à une perte de diversité compte tenu de l’augmentation de la température et de l’élévation des océans ». Le professeur à l’Université de Corse assure cependant que dans les prochaines décennies, les futurs événements climatiques extrêmes – plus violents et plus fréquents – vont accélérer le déclin de ces populations d’herbacés. 


Un intérêt croissant

Afin de pallier ces lacunes, la recherche scientifique s’est intensifiée ces dernières décennies. « Le développement de nouveaux outils (satellites, sondes…) a amélioré notre capacité à comprendre l’importance des herbiers, en démontrant notamment leur potentiel de stockage de carbone », précise Isabelle M. Côté. Une tendance qui s’est notamment concrétisée lors de la COP21 lorsque les pays signataires ont reconnu les espaces marins côtiers comme des puits de carbone à part entière, un statut jusqu’alors réservé aux espaces forestiers. 

Outre la protection, d’autres projets tentent de restaurer des écosystèmes en reintégrant certaines espèces constituant des herbiers disparus, ou en danger. Une méthode qui suscite un accueil nuancé de la part des chercheurs interrogés. « Une restauration de ces milieux est techniquement possible via de l’ensemencement, admet Fanny Kerninon. Mais même si les bénéfices potentiels sont réels, le coût de ces opérations est important et les projets de restauration sont extrêmement complexes à réaliser pour des résultats très incertains ».  

Alors quelles options reste-t-il pour sauver les herbiers marins ? Pour l’heure, les scientifiques consultés préconisent une stratégie : la poursuite des politiques publiques actuelles de préservation en adéquation avec les besoins territoriaux, et la création ou l'extension des aires marines protégées, « Plus de protection et de conservation que de restauration », résume Gérard Pergent. 

Plus largement, Isabelle M. Côté salue les progrès de la coopération scientifique internationale dans le partage de bases de données et la mise en place de partenariats scientifiques afin de détecter, mesurer et préserver les espèces à risque. « Même si des efforts importants ont été réalisés dans la compréhension et la protection de ces espèces, ils ne sont pas encore suffisants pour pleinement endiguer leur déclin dans les zones concernées », conclut la chercheuse de l’Université de Bretagne Occidentale.


(1)Acidification des océans : L’acidification de l’eau est déterminée par sa quantité de protons (H+). Plus il y a de protons, plus l’acidification augmente – ce qui entraîne une baisse de son indicateur, le pH. La concentration de H+ dans le cas des océans est largement influencée par la quantité de CO2 dans l’atmosphère lorsque celui-ci est capté par les océans et se dissout dans l’eau. La croissance du CO2 atmosphérique – une résultante de l’activité humaine – participe donc à l’acidification des océans.