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La Réserve des Arts, une caverne d'Ali Baba circulaire pour les créateurs

Chaque semaine, Socialter vous fait découvrir un lieu solidaire de Paris. Depuis 2010, la Réserve des Arts permet aux créateurs d'utiliser les chutes de matériaux laissés par des entreprises pour confectionner leurs propres oeuvres.

Une table fabriquée à partir des dalles en verre d’un podium de défilé de mode, ce n’est pas une obscure lubie d’un designer, c’est une des créations réalisées grâce à La Réserve des Arts. Depuis 2010, l’association récupère les “déchets” des entreprises du secteur du luxe, de la culture et de l’événementiel : les chutes de confection, le surplus de matériaux, les objets devenus inutiles... Elle les revend à bas prix (environ un tiers du prix initial) aux 2500 créateurs adhérents actifs qui laissent alors libre cours à leur fantaisie pour donner une deuxième vie à ces déchets.

Installée à Pantin, en banlieue parisienne, la Réserve des Arts dissimule aux passants les secrets qu’elle abrite. Mais une fois passée la porte de métal vert simplement surmontée d’un grand “R” noir, on se retrouve dans une véritable caverne aux trésors. Planches en bois, boules de polystyrène, marbre en poudre, peaux de cuir, bobines de fil, mannequins, carrelage, morceaux de flight case (caisses généralement utilisées pour transporter les instruments de musique)... La Réserve abrite tout cela et bien plus encore dans une sorte d’immense hangar.

L’équipe de six salariés collecte ces matériaux auprès d’entreprises, de façon régulière ou lors d’événements ponctuels. “Nous recevons beaucoup d’éléments de scénographie, détaille la responsable communication Alice Bandini. Des décors de défilé de mode, mais aussi des chutes d’ateliers de confection, d’installation d’artistes, parfois des restes de magasin de bricolage, ou de nos adhérents eux-mêmes”. Si les travées de l’entrepôt regorgent d’éléments de décor, un des problèmes, selon l’équipe, est la réticence de certains organismes à laisser ne serait-ce que leurs décors, de peur que leurs créations ne soient copiées.

 

“Chaque collecte est une surprise”

L’association essaie alors de les convaincre des bénéfices qu’ils peuvent retirer de cette action. “C’est une véritable prestation de service, explique Alice Bandini. On se déplace, on collecte, on sensibilise les entreprises et leurs salariés à la question des déchets.”

Tous les matériaux ainsi récoltés arrivent dans l’un des deux magasins de l’association: La Boutique, dans le 14e arrondissement, et L’Entrepôt, à Pantin. Là-bas, tous les arrivages passent entre les mains de Ferran Jover, le responsable de l’entrepôt. “Chaque collecte est une surprise, s’enthousiasme-t-il. Il y a toujours de quoi s’émerveiller.” Il explique avec passion que son travail lui permet d’être cohérent avec ses valeurs et la vie qu’il mène, contrairement à son ancien poste dans le merchandising. “Ce qu’il y a autour de nous, les gens le voient peut-être comme des déchets, mais nos adhérents y voient une future mosaïque, une création possible...”.

“On veut montrer que le déchet, c’est de la qualité, renchérit Alice Bandini, faire changer le regard que l’on porte sur eux”. Quand on se promène dans les allées, entre amoncellements de tissus et assortiments de classeurs et de vases, on a effectivement du mal à imaginer que ses objets auraient pu finir dans une poubelle. “Souvent, ils ne devaient servir qu’une seule fois”. Comme ces petits chevaux en fibre de verre, utilisés dans un décor de manège pour un défilé de mode, ou ces mannequins articulés fabriqués spécialement pour l’exposition d’un créateur. “C’est une véritable caverne d’Ali Baba”, jubile Alice Bandini. Selon l’association, 75 tonnes de matériaux ont été récoltés en 2015, dont 30 tonnes les trois derniers mois, et 40 tonnes ont été réemployées.

 

Réfléchir à la réutilisation dès la conception du projet

La caverne n’est ouverte qu’aux adhérents de l’association, qui doivent disposer d’un statut de créateur (professionnel ou étudiant). “Ils peuvent rester ici deux ou trois heures”, assure Ferran Jover, qui incite les adhérents “à venir ici systématiquement pour chaque projet”, plutôt que de commencer dans des magasins traditionnels, afin de lutter contre le gaspillage.

Si la fréquentation assidue de La Réserve des Arts permet d’allier économies et écologie, elle présente aussi d’autres avantages. “On se sent inspiré ici, affirme Ferran Jover. On est un peu comme un grand frigo : les gens viennent avec leurs recettes pour chercher les ingrédients, mais en voyant tout ce qu’on propose ils finissent parfois par préparer un autre plat.”

L’Entrepôt dispose également d’un atelier, géré par Florian Delépine, chargé de développement. “Les utilisateurs doivent être autonomes pour l’utiliser, mais on les conseille sur l’assemblage et les finitions. Il est utilisé par beaucoup de petites associations avec peu de ressources, des organismes pas très pros mais extrêmement bricoleurs. On peut tout faire dans cet atelier, même des décors de clips!”

L’équipe incite les adhérents à s’inscrire dans un processus circulaire : utiliser des matériaux de la Réserve, puis les rapporter une fois le projet fini afin que d’autres puissent en bénéficier. “L’idéal, c’est de réfléchir dès la conception d’un projet à la façon dont ses composants pourront ensuite être réutilisés ailleurs, explique Ferran Rover. Par exemple faire en sorte que les différents éléments soient démontables pour pouvoir être utilisés séparément.” Aux utilisateurs suivants de faire preuve de créativité. “C’est incroyable, on peut prendre un seul de ces matériaux et voir que les adhérents ont plein d’idées très différentes”, s’enthousiasme Alice Bandini. Un des derniers exemples qui a marqué Ferran : des châssis en bois de plus de deux mètres de haut, actuellement entreposés à Pantin. Ils ont été construits pour un décor de film, puis ont été amenés à L’Entrepôt. Ils ont alors servi pour une scénographie de théâtre, et après un deuxième passage à la Réserve ont été utilisés lors du festival de design D’Days, avant de transiter de nouveau par l’association pour être récupérés pour un spectacle de rue. La grande question, pour ces châssis comme pour tout le reste, est simplement de savoir quelle sera leur prochaine utilisation.

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Numéro 41 AOÛT SEPTEMBRE 2020:
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