Caméras et sécurité

JO 2024 : Les angles morts de la vidéosurveillance algorithmique

Illustrations : Olivia Blanc

Les Jeux olympiques de Paris, qui se tiendront à l’été 2024, marquent un précédent dans le déploiement de la vidéosurveillance algorithmique en France. Cet outil controversé suscite des questionnements éthiques et politiques, entre risques d'atteinte aux libertés individuelles et potentielles dérives sécuritaires. L’industrie de la sécurité célèbre, elle, une victoire majeure.

Aux abords des stades, sur les marchés de Noël ou encore dans les grands festivals de musique, des caméras dites « intelligentes » quadrillent désormais l’espace public. Ce dispositif connu sous le nom de vidéosurveillance algorithmique (VSA) permet de détecter des comportements considérés comme suspects : mouvements de foule, présence de personnes dans des zones interdites ou encore bagages abandonnés. Les images enregistrées par les caméras et les drones sont analysées en temps réel par des algorithmes capables de déclencher des alertes automatiques auprès des forces de sécurité et de police.

Article issu de notre numéro 62 « L'écologie, un truc de bourgeois ? », en librairie et sur notre boutique.

Un changement d’échelle dans la surveillance

Pour le moment restreint à des manifestations de grande ampleur, ce dispositif pourrait se généraliser. Les associations de défense des libertés numériques, comme la Quadrature du net, s’alarment déjà d’un « changement d’échelle dans la surveillance ». Des comportements jusque-là jugés anodins tels que le dépôt sauvage d’ordures, les déjections canines, le mauvais stationnement ou encore le maraudage pourraient ainsi être criminalisés.

« Ces outils promeuvent une vision morale et normative de l’espace public. Il y aurait une manière correcte de se déplacer d’un point A à un point B, et des manières possiblement déviantes, comme par exemple marcher à contresens dans une foule ou rester allongé sur le sol », pointe Noémie Levain, juriste pour la Quadrature du net. Dans ce contexte, la vidéosurveillance algorithmique est moins un outil de sécurité publique qu’un dispositif de contrôle disciplinaire.

Inquiète vis-à-vis d’une possible augmentation de la répression policière sur la voie publique, l’association tire la sonnette d’alarme. Un son de cloche que l’on retrouve chez la défenseure des droits Claire Hédon, qui souligne de potentielles atteintes à la vie privée si d’aventure des dispositifs incluant des technologies de reconnaissance faciale étaient déployés.

La crainte d’un effet cliquet

Officiellement, le projet de loi relatif aux Jeux olympiques et paralympiques de 2024, voté en avril 2023, parle d’une « expérimentation » de trois ans dans le cadre de cet événement exceptionnel. Applicable depuis la Coupe du monde de rugby de l’automne 2023, elle est censée s’achever au mois de juin 2025. Cette loi étend le champ d’expérimentation à la reconnaissance biométrique, qui prend en compte les caractéristiques du visage ou les empreintes digitales à des fins d’identification. Mais cette disposition ne concerne pour le moment que les enquêteurs judiciaires et les services de renseignement dans le cadre, notamment, d’affaires de terrorisme.

Pas de scénario de reconnaissance faciale à la Minority Report donc, mais le risque d’une possible banalisation du recours à ces technologies. « On parle d’expérimentation, de période de “bac à sable”, mais la dimension exceptionnelle des Jeux olympiques autorise une surenchère sécuritaire qui a toutes les chances de devenir la norme », pointe Noémie Levain. La Quadrature du net met en garde contre un possible effet cliquet, soit l’entrée de ces technologies dans le droit commun sans retour en arrière possible.

« Ces lois servent à travailler l’acceptabilité sociale de ces technologies auprès de la population car elles sont avant tout le fruit d’une demande économique soutenue par une volonté politique », assure la juriste. Officieusement, les industriels du secteur de la surveillance se préparent à une pérennisation de ces outils, avec le soutien d’élus et d’édiles majoritairement issus du centre et de la droite.

Un marché en forte croissance

En France, la vidéosurveillance est un marché prospère. L’Association nationale de vidéoprotection (AN2V), le principal lobby du secteur, compte 80 entreprises adhérentes, parmi lesquelles des géants nationaux comme Airbus, Thales, Atos, Safran ou Orange Business. Elle s’appuie également sur des leaders comme ChapsVision, le « Palantir2 à la française », qui fournit les services secrets en logiciels espions, ou encore Videtics et Wintics. Avec Orange Business, ces trois sociétés ont remporté le marché public pour le déploiement de la vidéosurveillance algorithmique dans le cadre des JO 2024. Il faut également compter sur la croissance insolente des jeunes pousses Two-I et XXII, qui développent des algorithmes d’intelligence artificielle pour la vidéosurveillance automatisée.


À l’échelle mondiale, ce secteur industriel pourrait doubler d’ici 2030 et peser plus de 110 milliards de dollars, d’après le site spécialisé Emergence Research. Et la concurrence mondiale pour remporter les marchés publics fait rage. Controversée, l’entreprise israélienne Briefcam équipe ainsi 35 villes françaises, dont Roubaix, Nîmes et La Baule3. L’un de ses logiciels offre la possibilité d’activer à distance une fonction de reconnaissance faciale, ce qui est prohibé par la loi française. En novembre 2023, le média d’investigation Disclose a pourtant révélé que les logiciels développés par cette entreprise sont utilisés de manière illégale par la Police nationale depuis près de huit ans.

Les entreprises chinoises Hikvision et Dahua ont également la faveur de certaines communes, en dépit du caractère hautement sensible des données récoltées par la vidéosurveillance. Détournés à des fins malveillantes, ces logiciels pourraient servir à lancer des cyberattaques ciblant des communes, voire à alimenter ce que le ministère des Armées n’hésite pas à qualifier de « climat de cyberguerre ».

Une vision normative de l’espace public

Depuis l’impulsion donnée sous la présidence de Nicolas Sarkozy, la France ne cache pas son intérêt pour les technologies de surveillance algorithmique. C’est à Nice, en 2019, qu’est inaugurée la première expérimentation d’ampleur couplant intelligence artificielle et images vidéo, sous la houlette du maire Christian Estrosi. Mais on trouve aujourd’hui des « centres d’hypervision urbains » dans la plupart des métropoles, comme à Angers, Lyon ou Nîmes.

Bien qu’omniprésente, cette technologie comporte de nombreux angles morts. La question de son coût pour les municipalités est ainsi souvent passée sous silence. Une seule caméra coûte entre 25 000 et 40 000 euros, un tarif qui n’inclut pas les logiciels d’analyse, leur maintenance, la formation des opérateur·rices de supervision. Au total, la facture pourrait se chiffrer en centaines de milliers d’euros par an.

Enfin, cette technologie ne fait pas complètement la preuve de son efficacité. Interrogé dans Le Monde, le chercheur Guillaume Gormand souligne que « dans le cas de la délinquance, la vidéosurveillance ne dissuade pas ». Pour lui, elle ne serait véritablement utile que dans les cas d’aide à l’intervention pour les forces de l’ordre. Si pour l’heure, les autorisations et les données concernant la vidéosurveillance algorithmique manquent encore, la volonté politique de déployer cette technologie n’a jamais été aussi forte. Les épreuves n’ont pas encore commencé, mais les JO ont déjà consacré un vainqueur : médaille d’or pour l’industrie de la sécurité et de la surveillance. 


2. Palantir est une société qui équipe en logiciels espions de nombreux États, dont la France.

3. La liste des villes utilisant Briefcam est disponible sur le site Technopolice.

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