Sur la surface lisse du marais, la pirogue tangue et vacille. Déséquilibrées par les cartables encombrants, éblouies par les rayons roses de l’aube naissante, deux écolières s’appuient l’une à l’autre pour prendre place sur le bateau.
D’un ample mouvement de sa perche de bambou, leur grande sœur, dressée sur la poupe, accompagne le glissement de l’esquif. Il leur faudra près d’une heure pour traverser l’enchevêtrement de canaux qui composent les marais de Mésopotamie et rejoindre l’école située un peu plus loin sur les berges de l’Euphrate, tout au sud de l’Irak. Depuis la rive craquelée de son îlot, Oum Rathy, quarante ans à peine, drapée d’un voile noir, suit ses filles du regard. « Nous sommes probablement l’avant-dernière génération à vivre ici », murmure-t-elle fébrilement.
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Soudain, une complainte singulière s’élève dans son dos. Le col d’un buffle d’eau coincé sous sa main calleuse, le mari d’Oum Rathy entonne une mélodie gutturale, c’est le chant des éleveurs qui annonce l’heure de la traite : le langage du peuple maadan et de ses bêtes. Ils étaient 400 000 habitants dans les années 1980, ils ne sont plus qu’entre 20 et 40 000 Maadans, selon les estimations, à survivre dans des abris lacustres faits de roseaux enlacés, les mudhifs, construits selon les coutumes héritées des civilisations sumériennes. Mais pour combien de temps encore ?

Depuis cinq mille ans, cette communauté autochtone réside au cœur de ce territoire qui, selon l’Ancien Testament, aurait abrité le jardin d’Éden. Enchâssés entre le Tigre et l’Euphrate, les marais furent longtemps l’un des espaces humides les plus vastes au monde, à la fois foyer et escale pour des dizaines d’espèces de poissons et d’oiseaux comme les flamants, les pélicans ou encore l’ibis sacré.
C’est là que fut fondée la cité sumérienne d’Ur au IIIe millénaire avant notre ère. Les marais ont bien failli complètement disparaître dans les années 1980 au cours d’une violente campagne d’assèchement artificiel conduite par Saddam Hussein qui cherchait alors à éradiquer ses opposants chiites réfugiés dans la zone.
Depuis, les marais ne cessent de reculer. De 10 000 kilomètres carrés dans les années 1970, ils n’occupent plus qu’une surface de 4 000 kilomètres carrés1, et sont accablés par une sécheresse exceptionnelle qui ravage le sud de l’Irak depuis 2020. Peu à peu, l’écosystème des marais millénaires étouffe, et condamne les Maadans à l’exil climatique.
Assèchement
Agenouillée sur un tapis de roseaux séchés, les manches de son abaya retroussées sur ses coudes abîmés, Oum Rathy, le regard austère, presse nerveusement la pâte du pain qu’elle fera cuire sur le foyer artisanal façonné à même le sol. « Cela ne fait que deux mois que nous sommes installés dans cette maison. Avant, nous vivions plus en profondeur dans les marais, mais nous avons dû nous rapprocher du fleuve car nous n’avions plus assez d’eau pour les bêtes », retrace-t-elle en désignant le tressage arqué du mudhif où quelques cordes retiennent sans peine des bidons de plastique vides et troués.
La baisse du niveau de l’Euphrate, passé de 194 centimètres au-dessus du niveau de la mer en 2019 à 68 centimètres en 2024, a mécaniquement entraîné un assèchement du fond des marais alimentés par le fleuve. Comme un jeu de vases communicants, la diminution des apports d’eau douce fluviale a laissé place à une remontée des eaux salées depuis le golfe Persique. En parallèle, l’augmentation de l’évaporation liée aux fortes chaleurs a provoqué une hausse dangereuse de la salinité des sols, dont les taux explosent et dépassent largement les limites potables.

Aujourd’hui la salinité des marais est estimée à 2 800 ppm (parties par million2) contre 200 ppm dans les années 1970. « Même ici, l’eau est trop salée pour être utilisée », gronde Oum Rathy en remuant quelques braises essoufflées. Lasse, elle ajoute : « Il nous arrive parfois de devoir en acheter pour abreuver les buffles. »
« Nous avons survécu à Saddam Hussein, à la guerre Iran-Irak, mais la sécheresse, elle, nous a terrassés... »
À mesure que les températures augmentent et que la qualité de l’eau se dégrade, les bêtes s’amaigrissent et les cheptels se réduisent : les éleveurs se retrouvent souvent obligés de vendre quelques têtes de bétail pour compenser les pertes. Sur la rive d’Halab, un îlot de terre revêche et piétiné, autrefois largement peuplé mais où ne survivent aujourd’hui qu’une trentaine de familles, Abu Hassan cale quelques jerricans de lait fraîchement tiré dans le fond vacillant de son canoë. « Lorsqu’elles sont en bonne santé, les bufflonnes produisent six à sept litres de lait par jour. Aujourd’hui, je n’ai pu tirer que deux litres par animal », indique-t-il d’une voix enrouée, presque rompue par l’âpreté des tâches.
Autour, des tamaris s’étalent à perte de vue sur le sol craquelé. Ces arbustes adaptés aux déserts, surnommés « arbres de la sécheresse » par les villageois, ont supplanté les roseaux trop voraces en eau mais ne permettent pas de nourrir les buffles. « Il faut que j’achète du fourrage au marché, et j’en ai pour presque 1 500 dollars par mois », calcule Abu Hassan, en remontant machinalement vers sa modeste cabane3. Accroché à la tôle servant de toit, un drapeau effiloché à la gloire de l’imam Hussein, figure sacrée pour les chiites, claque dans le vent.
Rusticité moderne
Pour atteindre les espaces plus reculés où survivent encore quelques éleveurs, il faut pousser les pirogues à l’aide d’une perche sur le lac Bagdadi, vaste marécage vert-de-gris situé à la confluence des canaux. Depuis les rives parsemées de papyrus, quelques martins-pêcheurs prennent leur envol. Ils font partie des dernières espèces à survivre dans cet écosystème désolé. Mais pour un temps seulement. « La vie ici est impossible l’été, il fait beaucoup trop chaud et nous sommes souvent obligés d’aller en ville la journée pour nous réfugier dans des espaces climatisés », soupire Sayed, un jeune maadan.
La ville de Chibayish est située à dix kilomètres du cœur des marais, accessible uniquement en pirogue. Elle accueille de nombreuses familles maadans qui ont abandonné les marais. Lorsque la température monte au-dessus de quarante-cinq degrés, Sayed est le seul de la famille à revenir s’assurer que les bêtes ne sont pas en train de mourir desséchées. « Il y a deux ans, je me suis évanoui à cause de la chaleur, j’ai bien cru que j’allais y laisser ma peau moi aussi », souffle-t-il, son visage encore juvénile partiellement dissimulé sous un turban vert.

Mudhif sur l’îlot de Halab, marais du centre.
Qu’il s’agisse des humains ou des animaux, il est presque impossible de prendre en charge rapidement les maladies ou les blessures dans les marais – il n’existe aucun service de soin avant d’atteindre la ville. Pourtant, dans les années 1970, les Maadans bénéficiaient de dispensaires, d’écoles, d’épiceries et d’un accès à l’eau potable. Les infrastructures ont toutes fermé au fil du temps et des départs provoqués par la répression sous le régime baasiste d’abord, par la dégradation des conditions de vie avec la sécheresse ensuite, emportant avec elles coutumes, connaissances et rituels.
À l’époque, les méthodes d’élevage traditionnelles et les mythologies familiales se transmettaient le soir, à la chaleur d’un feu dans le mudhif des chefs tribaux, où quelques curieux tentaient de capter les ondes de la BBC avec une radio de fortune. Mais « la vie a totalement changé, les gens ont déserté les lieux », reprend Sayed, amer.
Or, le savoir-faire maadan est difficilement transposable. L’écosystème des marais est une enveloppe, fragile, qui façonne cette proximité unique entre les éleveurs et leurs bêtes. Ceux qui se sont résolus à changer de vie peinent à trouver place sur le marché du travail. Les jambes recourbées près de son buste, assis sur un petit tapis posé au sol, Abu Shedag fixe les images muettes défilant sur un petit écran de télévision. « Je suis un éleveur de buffles sans buffles », dépose-t-il comme si cette phrase suffisait à tout résumer. L’année dernière, la plupart de ses bêtes sont mortes de soif ou de faim, puis il a dû vendre les autres pour survivre lui-même.

Le troupeau d’Abu Hassan sur l’îlot de Halab, marais du centre.
Depuis, Abu Shedag passe ses journées, oisif, dans sa petite maison achetée en 2004 autour de laquelle s’étend un immense désert autrefois recouvert d’eau. À 60 ans passés, il n’a plus l’âge des emplois précaires dans le bâtiment ou le service. Ses seuls revenus viennent de ses fils, travailleurs journaliers dans les cultures agricoles proches de la ville, et 80 dollars de subventions de la municipalité.
Il rumine, toujours incrédule : « Nous avons survécu à Saddam Hussein, à la guerre Iran-Irak, mais la sécheresse, elle, nous a terrassés... » Soudain, un accès de colère lui rappelle que la sécheresse n’est pas qu’une histoire de malédiction : « Mais comment peut-on avoir un gouvernement incapable de nous fournir de l’eau ?! »
Partage des eaux
Pour Jassim Al-Assasi, un ingénieur hydrologue et fondateur de l’ONG Nature Iraq, né au cœur des marais il y a soixante ans, la sécheresse n’a en effet rien d’inéluctable : la baisse du niveau de l’Euphrate qui alimente les marais serait, entre autres, la conséquence d’une mauvaise gestion des ressources hydriques par le gouvernement irakien. « Les méthodes d’irrigation employées par les propriétaires terriens et encouragées par les autorités n’ont pas évolué depuis l’époque sumérienne », s’agace Jassim en référence aux paysans qui détournent les eaux de l’Euphrate, en amont des marais, pour inonder les parcelles cultivables. L’activiste regrette que le ministère de l’agriculture n’encourage pas une transition vers des méthodes d’irrigations modernes. Mais il souligne également la passivité coupable des autorités face aux pays en amont.
« J’ai été torturé. Ils m’ont reproché d’attirer l’attention sur la dégradation environnementale des marais à travers mes actions et ont menacé de me supprimer pour en avoir fait un espace protégé. »
En effet, le partage des eaux de l’Euphrate est régulé par des accords internationaux signés dans les années 1980 entre la Turquie, la Syrie et l’Irak. En dépit des nombreux barrages qu’elle a construits en amont, la Turquie est légalement tenue de laisser s’écouler 500 mètres cubes d’eau par seconde en Syrie. De cette quantité d’eau, l’Irak et la Syrie se partagent respectivement 58 et 42 % des ressources4.

Oum Rathy dans son mudhif, marais de l’ouest Hammar.
Mais ces accords ne sont pas respectés. Jassim condamne la rétention d’eau opérée par Ankara : « Le volume d’eau qui filtre de la Turquie à la Syrie n’excède pas, aujourd’hui, les 100 mètres cubes par seconde. » En juillet dernier, alors que les marais de Mésopotamie traversaient leur quatrième sécheresse estivale d’affilée, les délégations turque et irakienne se rencontraient à Bagdad sous la houlette du premier ministre Mohammed Chia Al-Sudani pour discuter d’une meilleure coopération autour de l’eau. D’un revers de la main, Jassim balaie ces pourparlers diplomatiques creux : « C’est vide, il n’y a rien, ce ne sont que des mots ! »
Torture
Calmé, le visage facétieux, Jassim couvre mystérieusement sa bouche : « À l’époque du régime de Saddam Hussein, nous étions muselés », mime-t-il en souriant. « Aujourd’hui, nous pouvons nous exprimer librement, mais personne n’écoute les Maadans ! » lance-t-il alors en se bouchant les oreilles. Les populations des marais sont délaissées par les autorités irakiennes.
Après des années de va-et-vient cadencés par les lenteurs de la bureaucratie locale, la municipalité a concédé la construction d’une station d’épuration pour la ville de Chibayish et pour limiter ainsi le déversement des eaux usées des citadins dans les canaux qui alimentent les marais. Une doléance ancienne des Maadans portée par Jassim. La cuve a fini par être creusée – mais les attentes des Maadans vite douchées : « Sans avertir personne, la municipalité a aussitôt connecté la station à une seconde ville, le système s’est vite retrouvé débordé », explique Jassim en pointant du doigt les eaux stagnantes et odorantes qui s’accumulent aux abords de la cuve.
Face à cette inertie, il a depuis longtemps décidé d’agir de son côté, malgré l’immobilisme des notables locaux et l’absence d’organisation au sein de la communauté. En 2016, les efforts de Jassim Al-Assadi ont permis l’inscription des marais de Mésopotamie au patrimoine mondial de l’Unesco. Un label prestigieux, mais également une garantie partielle de protection contre les projets d’extraction, notamment pétrolière. En effet, le delta du Tigre et de l’Euphrate regorge de pétrole : 5 % des réserves mondiales selon certaines estimations5.

Abu Hassan lors de la traite matinale. Îlot de Halab, marais du centre.
L’exploitation de ces immenses gisements a déjà entraîné le drainage d’une partie des marais. Or, la préoccupation de la communauté internationale pour la survie des marais est un obstacle à l’extractivisme débridé des puissants groupes pétroliers. De quoi contrarier les ambitions des puissantes milices associées à l’appareil d’État et qui opèrent une véritable prédation sur les ressources du pays. Le 1er février 2023, alors qu’il conduisait sur la voie express qui remonte vers Bagdad, l’automobile de Jassim est stoppée net par un groupe d’hommes en armes aux visages dissimulés. Pendant quinze jours, Jassim disparaît. « J’ai été torturé, pendu au plafond, on m’a appliqué de l’électricité », liste-t-il doucement.
Les ravisseurs, très au fait de la problématique, lui ont posé beaucoup de questions techniques sur le système hydrique et sur sa démarche. « Ils m’ont reproché d’attirer l’attention sur la dégradation environnementale des marais à travers mes actions et ont menacé de me supprimer pour en avoir fait un espace protégé », confesse-t-il, encore bouleversé par les sévices qu’il a endurés6. Depuis sa libération, il continue de recevoir régulièrement des menaces sur son téléphone ou sur les réseaux sociaux.
Depuis le vieux pont de fer qui surplombe l’Euphrate, Jassim Al-Assadi suit du coin de l’œil l’ombre d’une pirogue glissant dans la nuit. À son bord, un pêcheur solitaire éclaire ses filets grâce au faisceau d’une petite lampe cernant son front. Une tache de lumière bercée par les flots tranquilles. Au loin, un étrange soleil rougeoie de mille feux dans la nuit noire. Impossible d’y échapper. C’est la torchère des champs de pétrole de Basra qui bordent la frontière méridionale des marais – comme un rappel, comme une menace.
Dans la pénombre, Jassim concède un triste sourire : « Mon rêve, ce serait de faire des marais un véritable parc national. Ce serait l’unique moyen de les protéger tout à fait. »
Sources et notes
1. « Drought in Iraq: Part 2 - Impact of the Current Drought on Livelihoods and Food Security », WFP, Reliefweb, juillet 2024.
2. Unité de mesure de la salinité des eaux : on considère que l’eau est potable jusqu’à 400-500 ppm.
3. Certains membres de sa famille exilés en ville vivent de petits boulots, principalement dans la construction, et subviennent aux besoins de ceux demeurés dans les marais
4. « Inventory of Shared Water Resources in Western Asia – Euphrates River Basin », UN-ESCWA and BGR, Beirut, 2013.
5. Paolo Mastrocola, « Iraqi Marshes », Water Fanack, 2017.
6. « Un écologiste de premier plan enlevé par des hommes armés, selon sa famille », L’Orient - Le Jour, 5 février 2023.
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