Tribune

Inégalités socio-spatiales et santé : pour que les sciences comportementales informent les politiques publiques

"Faites du sport", "Fumer tue", ""Ne pas manger trop sucré"... Les campagnes de prévention en matière de santé publique sous-estiment l'impact de la qualité de vie sur la confiance en l'avenir. Sur le long terme, ce levier est pourtant décisif dans l'adoption de comportements plus sains, selon Emma Vilarem, docteure en neurosciences cognitives.

La crise sanitaire a révélé de profondes inégalités socio-spatiales entre les territoires, devenues incontestables en France devant la surmortalité exceptionnelle qu’ont connu certains départements. Le taux de pathologies respiratoires accru, les déserts médicaux ou encore la pollution des logements et des quartiers où vivent les plus vulnérables sont autant de preuves manifestes de ces inégalités. Face aux carences de certains territoires en matière d’accès aux soins et de qualité de vie, que penser des politiques publiques de prévention de la santé, qui incitent les habitants à prendre soin d’eux-mêmes ? La recherche sur le comportement humain pointe en effet du doigt l’incapacité potentielle de telles politiques à s’adresser aux populations modestes, car la prévention ne compense pas le poids de l’environnement chaotique auquel elles sont confrontées.


Des politiques publiques qui méconnaissent les vulnérabilités ?

En matière de stratégie nationale de santé, la priorité est généralement donnée à la promotion et à la prévention de la santé, avec des campagnes qui incitent à adopter des comportements individuels plus sains (se mettre à l’activité physique, arrêter de fumer, etc.). De telles campagnes impliquent que les citoyens investissent des efforts dans le présent, avec la contrepartie de profiter de retombées bénéfiques futures sur leur santé. Or, sommes-nous tous égaux face à ce genre de choix ? Les sciences comportementales indiquent que le niveau socio-économique d’un individu est susceptible d’influencer la confiance qu’il a en l’avenir. Chez les individus de niveau socio-économique inférieur, on observe notamment une tendance accrue à adopter des comportements bénéfiques sur-le-champ, plutôt qu'opter pour ceux qui auront un résultat futur hypothétique, même s'ils sont potentiellement plus rentables sur le long terme. Ceci découlerait notamment de deux mécanismes concomitants : d’une part, une moindre capacité à renoncer au gain immédiat (par nécessité matérielle par exemple) ; d’autre part, une moindre confiance en l’obtention de gains futurs. Cette méfiance vis-à-vis de l’avenir découlerait du fait que ces populations sont souvent exposées à des environnements plus chaotiques (habitats précaires, quartiers plus pollués, etc.) et ont des possibilités réduites dans l'amélioration de leur cadre de vie (déménager vers des quartiers plus confortables). Subir ces contraintes, sur lesquelles elles n’ont pas de prise, serait associé à une perception plus élevée du risque de mourir, et donc à un avenir plus incertain. Cette perception n’a rien d’une distorsion de la réalité : on observe dans certaines villes un écart d’espérance de vie de plus de dix ans entre les habitants des quartiers pauvres et ceux des quartiers riches.

En matière de comportements liés à la santé, adopter des pratiques plus saines peut passer pour un investissement superflu lorsque l’on ne pense pas vivre suffisamment pour en bénéficier. De tels comportements orientés vers le présent, que les politiques publiques tentent bien souvent de conjurer sur un ton quasi-paternaliste, apparaissent en réalité assez rationnels lorsque l’on juge son avenir incertain. Dans ce cadre, les campagnes de promotion de comportements plus sains semblent insuffisantes. En revanche, rendre prioritaire l'amélioration des conditions de vie de ces populations, de la sécurité des quartiers, des logements et des lieux de travail, ainsi que des revenus pourrait leur permettre de regagner confiance en l’avenir et promouvoir ainsi leur santé sur le long terme.


Le support social pour penser l’avenir

La lutte pour la réduction de ces inégalités peut être soutenue par des actions locales dont l’inclusivité et l’efficacité sont appuyées par les connaissances scientifiques sur le bien-être et la santé mentale. Parmi ces moyens d’actions, un levier doit être privilégié : celui du capital social local. Ce concept désigne les ressources sociales de proximité qui permettent aux individus d’être soutenus et d’agir ensemble. En 2020, une étude menée  sur plus d’un million de personnes réparti sur trois continents démontre qu’en présence d’une communauté protectrice, les individus aux revenus modestes seraient plus susceptibles de demander de l'aide lorsqu'ils rencontrent des difficultés financières. 

Bénéficier du soutien de la communauté locale réduirait alors l'impact négatif des besoins financiers sur la santé mentale, et permettrait d’appréhender l'avenir avec moins d'anxiété. En matière de santé, soutenir la création de communautés locales, par le financement d’espaces physiques de rencontre ou d’institutions qui stimulent la vie de quartier, peut être une voie véritablement efficace. Et cela serait d’autant plus important dans les territoires où les inégalités économiques (perçues ou réelles) sont importantes : plus les inégalités se creusent, moins les personnes vivant dans la précarité ont le sentiment qu’elles peuvent se reposer sur leur communauté en cas de difficultés financières, notamment par peur d’être stigmatisé·e·s. Dans ce contexte, la capacité de la communauté à agir comme une soupape diminue, et il apparaît d’autant plus indispensable de soutenir la fabrication d’un tissu social local.


Le rôle des politiques publiques dans le soutien aux communautés

Au-delà des carences environnementales et infrastructurelles, la lutte pour la réduction des inégalités en matière de santé peut aussi s’opérer en soutenant activement le développement de communautés plus fortes. Une récente étude montre notamment qu’il est possible de stimuler la confiance en la communauté et en l’avenir, en incluant les individus dans la prise de décision locale via des relais entre habitants et décideurs. Financer le développement d’infrastructures sociales (jardins partagés, bibliothèques, etc.) peut permettre aux habitants des quartiers plus précaires de surmonter plus facilement les crises, grâce aux rencontres et à la solidarité qui s’y établit. Également, le tissu associatif local, dont le rôle de catalyseur d’interactions sociales est précieux, doit être activement soutenu pour prospérer et permettre au capital social de se renforcer. Enfin, l’intérêt d’intégrer l’expertise des sciences du comportement aux politiques publiques grandit face aux crises répétées et à la nécessité de renforcer l’adéquation de l’action publique avec les besoins des citoyens. Il devient en effet urgent d’accompagner les territoires dans la construction de sas de résilience humaine et urbaine, pour aider les habitants à faire face aux difficultés qu’ils rencontrent, et à les surmonter.