Déforestation et chantage

Huile de palme durable : la grande illusion

Champs d’huile de palme dans le district de Kunak, à Sabah, en Malaisie. 2015.
Champs d’huile de palme dans le district de Kunak, à Sabah, en Malaisie. 2015. ©CEphoto, Uwe Aranas

Huile la plus consommée au monde, l’huile de palme entraîne des ravages pour les forêts équatoriales et pour les droits humains. Officiellement, l’Europe la boude, ou tente d’en favoriser une version plus durable. Mais la graisse végétale pourrait bien opérer un retour en force.

Dans un village du Togo, des hommes déversent des cascades de fruits rouges et luisants dans un tronc d’arbre creux. Ces noix oblongues proviennent du palmier Elaeis guineensis, originaire de Guinée. En chauffant puis en écrasant les noix, les habitants en tireront un liquide rougeâtre et visqueux : la fameuse huile de palme.

Dans sa version traditionnelle, cette huile est colorée et source de carotène pour les populations des zones équatoriales. Dans sa version transformée, en revanche, elle est blanchâtre, pâteuse, et mauvaise à la fois pour la santé, les forêts et les populations voisines des plantations. Entre 2000 et 2021, la production d’huile de palme a été quasiment multipliée par quatre, passant de 22 à 80 millions de tonnes. Un marché mondial estimé à plus de 50 milliards de dollars.

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Subventionnée comme carburant écologique

Il faut dire que cette plante est un trésor de productivité, fournissant sept à dix fois plus d’huile à l’hectare que le soja ou le tournesol. « Le problème n’est pas l’huile de palme en soi mais la consommation qu’on en a, souligne Flavia Fabiano, chercheuse en économie politique au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Dans les années 1990, on a voulu remplacer le gras animal par du gras végétal dans un tas de produits alimentaires – biscuits, crèmes, glaces, plats cuisinés… L’huile de palme est idéale pour les process industriels car elle est très peu chère et résistante à la chaleur. »

Sans elle, par exemple, le Nutella serait bien plus liquide. Et puisque les usages du gras sont innombrables, elle se cache également dans les savons, rouges à lèvres, croquettes pour chiens, encres d’impression, peintures… L’huile de palme est aussi utilisée dans les agrocarburants comme le biodiesel en France et a, à ce titre, longtemps été subventionnée pour ses vertus écologiques. Une aberration, tant le fossé entre l’huile de palme agro-industrielle et l’écologie est abyssal.

Depuis le golfe de Guinée, sa terre natale, le palmier d’abondance a été exporté par des hommes d’affaires vers l’Asie du Sud-Est au début du XXe siècle. Là, il a été cultivé en monocultures monstres, ses plantations dévorant la forêt à grands coups d’abattage d’arbres centenaires et d’incendies volontaires. En Indonésie, qui fournit 56 % de l’huile de palme mondiale, le palmier à huile a causé un tiers de la perte des forêts anciennes entre 2001 et 2019. Une déforestation plus étendue… que la superficie de la Belgique.

Déserts verts et terres confisquées

« Depuis l’avion, quand on arrive en Indonésie, on se dit qu’il y a des arbres partout, que les écologistes s’affolent pour rien, raconte Boris Patentreger, fondateur de l’ONG Mighty Earth, qui défend les écosystèmes en danger. Mais plus on s’approche, plus on réalise qu’il s’agit de déserts verts : des palmiers à perte de vue, et rien qui pousse dessous. » En effet, les cultivateurs utilisent massivement des herbicides, dont la vedette est le paraquat. Interdit dans l’Union Européenne (UE), il est, d’après l’ Institut national de recherche et de sécurité (INRS), mortel par inhalation et toxique en cas de contact cutané, très dangereux pour la santé des ouvriers et ouvrières des plantations qui le côtoient.

« Non seulement la déforestation contribue à la crise climatique mais elle tue les tigres, les éléphants et les orangs-outans de nos forêts, raconte Sayyidatiihayaa Afra, chercheuse au sein de l’ONG Satya Bumi. Il y a aussi énormément de conflits fonciers. De grandes sociétés profitent de la corruption pour confisquer les terres de communautés locales et de groupes autochtones. » Ces derniers se mobilisent et tentent des actions en justice. En mai 2024, des tribus papous de l’est de l’Indonésie ont déposé des recours devant la Cour suprême pour protéger leur forêt ancestrale, menacée sur l’équivalent de la surface du Val-d’Oise.


Source : USDA -  2023/2024

Partout où les plantations de palme s’étendent, du Cameroun à la Malaisie, des villageois doivent affronter des compagnies privées ultra-influentes, et des autorités souvent complices. « Ils subissent des intimidations de la police, de l’armée ou de miliciens engagés par les compagnies d’huile de palme, parfois avec des armes à feu », poursuit Sayyidatiihayaa Afra. Ainsi en octobre 2023, dans le sud de Bornéo, des villageois ont bloqué l’accès à une plantation qu’ils estimaient illégale. Intervention de la police, gaz lacrymogènes, tirs à balles réelles. Un villageois est mort, deux ont été gravement blessés. Boris Patentreger se souvient d’une ambiance oppressante : « Quand j’arrivais en Indonésie pour travailler sur l’huile de palme, on me mettait en garde : “Ici, supprimer une vie, ça ne coûte que 100 euros.” »

Kit Kat sanglant et effet Streisand

Dans les années 2000, campagnes et pétitions contre l’huile de palme se multiplient, et l’Occident finit par prendre ses distances avec cette substance décidément glissante. Avec un argument supplémentaire : l’huile de palme industrielle contient 50 % d’acides gras saturés (contre 14 % en moyenne pour l’huile d’olive) ce qui en fait une excellente alliée du cholestérol et des maladies cardio-vasculaires. Certaines marques se convertissent au colza, au tournesol ou à l’huile de coco, fondant leur marketing sur la mention « sans huile de palme ». Entre 2005 et 2020, ses importations en France ont baissé de 33 %(1).

Mais elle reste incontournable pour certains produits ultra-transformés comme les confiseries. Alors, au printemps 2010, Greenpeace fait dans le trash. Dans une fausse pub, on voit un employé de bureau s’offrir une « pause Kit Kat » en croquant… dans un doigt d’orang-outan. Nestlé commet l’erreur de faire retirer le clip de YouTube. L’« effet Streisand » est immédiat : indignés par la censure, les internautes partagent frénétiquement la vidéo. « Ça a tellement bien fonctionné que l’action Nestlé a chuté en bourse, se remémore Boris Patentreger, lui-même ancien de Greenpeace. Ils ont été obligés de réfléchir à une filière de palme moins liée à la déforestation. »

Des critères et des failles

Sauf qu’assurer la traçabilité d’une goutte d’huile, de la plantation jusqu’au supermarché, n’est pas une mince affaire. Les principaux acteurs du secteur se sont regroupés dans la RSPO, alias « table ronde pour l’huile de palme durable », créée en 2004. Parmi les participants, on trouve bien des ONG comme le WWF, mais les planteurs de palmiers à huile constituent la délégation la plus nombreuse, suivis des mastodontes acheteurs d’huile comme Unilever, Nestlé, L’Oréal… Même Syngenta, le fabricant du dangereux paraquat, a fait partie des convives, avant d’être évincé. Comme le label FSC pour le papier, les critères de durabilité de la RSPO sont donc en partie fixés par les producteurs eux-mêmes, avec les ambiguïtés que cela entraîne.

Premier écueil : les critères ont longtemps eu des failles. Pour qu’une plantation obtienne la certification RSPO, il suffisait qu’elle ne détruise pas de forêt primaire ; aucun souci en revanche pour raser des forêts secondaires ou incendier des tourbières –  alors que ces deux écosystèmes sont des trésors pour la biodiversité ainsi que pour le stockage de carbone et de méthane. « Notre vision de la soutenabilité est très différente de celle que nous avions il y a cinq ans, admet Inke van der Sluijs, de la RSPO. Lors de la révision de nos critères, en 2018, nous avons étendu le périmètre aux forêts secondaires. Et lors de la révision de fin 2024, nous avons pris en compte les droits de l’Homme, l’implication des petits producteurs ainsi que le “consentement préalable libre et éclairé” des communautés locales. »


Survol des plantations d’huile de palme à Kalimantan Est, la partie indonésienne de l’île de Bornéo. Juin 2019. ©European Space Agency

Autre doute : les audits de terrain peuvent-ils avoir lieu sereinement, au milieu de la jungle, malgré les pressions ambiantes ? Des entreprises membres de la RSPO comme Socfin, détenue en partie par le groupe Bolloré et qui opère au Cameroun ou en Côte-d’Ivoire, sont régulièrement accusées de confiscation de terres ou d’intimidations.

Une autre ambiguïté tient au fait que la certification RSPO se décline en quatre niveaux, plus ou moins exigeants. L’huile de palme certifiée représente 20 % des échanges mondiaux, mais seule la moitié peut réellement être tracée depuis des plantations et moulins qui ne sont pas liés à la déforestation. C’est via ces filières que s’approvisionne par exemple Ferrero, maison-mère de Nutella, mais aussi les marques de Carrefour, Intermarché ou Auchan. Le reste de l’huile certifiée RSPO obéit à des standards plus laxistes et se retrouve par exemple mélangée à de l’huile conventionnelle.

La déforestation associée diminue en Indonésie

Pour Audrey Morice, de l’ONG foodwatch, la simple certification RSPO ne suffit donc pas à revendiquer une huile de palme durable. « Il faut qu’elle soit produite en agriculture biologique, prenne en compte les droits humains et respecte le standard RSPO le plus exigeant, estime-t-elle. À ce jour, on ne trouve une telle huile que chez des petits acteurs engagés, comme Biocoop. »

Malgré tout, Boris Patentreger, témoin de la déforestation sous bien des latitudes, délivre plutôt un satisfecit aux efforts du secteur. « Puisque 90 % du secteur publie la liste des moulins où il s’approvisionne, nous pouvons alerter Unilever ou Nestlé lorsque les images satellite révèlent de la déforestation sur les plantations qui les concernent, expose-t-il. Il existe un système de plainte en cas d’abus, l’Indonésie a déclaré un moratoire sur les zones de tourbières… On aimerait voir une telle maturité dans d’autres secteurs, comme le soja ou le bœuf. »

Restent les réalités du marché. La Chine et l’Inde, respectivement premières importatrices et consommatrices, valorisent peu la mention « durable ». Quant aux acheteurs occidentaux, ils ne sont pas toujours prêts à mettre le prix pour une huile certifiée. Pendant longtemps, la moitié de l’huile RSPO ne trouvait pas preneur et était vendue comme huile conventionnelle. Aujourd’hui, ce chiffre tourne autour de 20 %.

Toujours est-il que ces pressions conjuguées semblent avoir un peu freiné les bulldozers en Indonésie : la déforestation associée à l’huile de palme a chuté de 82 % entre les périodes 2008-2012 et 2018-2022, alors même que sa production continuait d’augmenter.

Agrocarburants et chantage aux Rafale

Pour échapper à la substance controversée, on peut déjà éviter les aliments ultra-transformés et les plats préparés. Faut-il pour autant la remplacer totalement par du tournesol, du colza ou du soja ? La réponse est non : le palmier à huile est si productif qu’il faudrait occuper sept fois plus de terres pour compenser sa production actuelle. « Le plus raisonnable serait de réduire la consommation d’huile en général, et avant tout dans les carburants », estime Flavia Fabiano, du Cirad. En 2019, en effet, un tiers de l’huile de palme utilisée dans l’UE était destinée à faire rouler des véhicules.

Depuis, le sujet avance cahin-caha. Bruxelles a annoncé l’interdiction de l’huile de palme pour les agrocarburants à l’horizon 2030(2). Cette mesure et d’autres ont mené à la baisse de son utilisation dans le biodiesel en France. Sauf que, là encore, des fraudes sont probables. « Cette huile de palme a été remplacée notamment par les huiles de cuisson usagées (UCO), indique Nicolas Raffin, de l’ONG Transport et Environnement France. Mais nous avons publié une analyse qui montre que la Malaisie exporte trois fois plus d’UCO que la quantité officiellement collectée. On a de forts soupçons que cette UCO soit mélangée à de l’huile de palme. »

Pour éviter que l’Occident ne réglemente trop leur trésor liquide, Kuala Lumpur et Jakarta pratiquent un intense lobbying géopolitique : financement de campagnes publicitaires pro-huile de palme, menace de ne pas acheter d’avions Rafale, plaintes auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)… Et même chantage à la peine de mort.


Vendeurs d’huile de palme sur un marché à Douala, au Cameroun. 2017. ©Minette Lontsie

En 2016, alors qu’un projet de loi propose de taxer davantage l’huile de palme dans l’Hexagone, l’Indonésie menace d’exécuter Serge Atlaoui, un ressortissant français emprisonné dans l’archipel. « Le ministère des affaires étrangères et Matignon m’ont demandé expressément de faire marche arrière, a raconté la rapporteure du projet de loi à Libération. Cela m’a beaucoup perturbée de savoir que la vie de cet homme dépendait de ma décision. » Le film La Promesse verte, d’Édouard Bergeon, s’appuie sur ce scénario pour déployer les conséquences tentaculaires de l’huile de palme.

En 2023, l’Europe semblait avoir résisté aux pressions, avec son règlement contre la déforestation importée (EUDR). Mais fin 2024, nouveau coup de théâtre : l’application du texte est repoussée d’un an. « Le règlement EUDR a le potentiel de protéger 2,6 millions d’hectares de forêt, actuellement dans les concessions d’huile de palme, alerte l’ONG Satya Bumi dans un communiqué. Imaginez-vous ce qui peut se passer pendant ces douze mois de délai ? »

Ailleurs qu’en Europe, l’huile de palme est toujours plus demandée, notamment pour les carburants. Le secteur se sent même pousser des ailes, imaginant fournir du carburant pour une future aviation « bas carbone ». 


Notes :

1. D’après la Food and Agriculture Organization of the United Nations, une baisse des importations pondérée sur trois ans entre la période 2007-2009 et 2021-2023.

2. Données visibles sur le site « Stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée », ministères des territoires, de l’écologie et du logement.

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