Elle nous barre le chemin, plantée au milieu d’une route bitumée. En position défensive avec ses grosses pinces levées et ouvertes, elle semble nous défier de toute sa couleur rouge vif. Le gros plan de la photo donne à voir ses antennes longues et fines, ses yeux noirs, et ses pièces buccales retroussées et patibulaires.
Depuis l’été dernier, ce type de cliché d’écrevisse de Louisiane (Procambarus clarkii) abonde dans la presse française et sur les réseaux sociaux. Avec des titres alarmants et soulignant souvent la volonté prétendument machiavélique de l’animal venu d’Amérique : « Près de Nantes, les écrevisses débarquent dans les bourgs », « Les écrevisses profitent des orages pour envahir la Loire-Atlantique et la Vendée », « Elles sont partout ! », et même « Ça faisait crac, crac, crac sous les pneus ».
Article issu de notre n°67 « Résistances rurales », disponible sur notre boutique.

Et pour cause. Les pics de population semblent, localement au moins, et le plus souvent dans l’ouest de la France, spectaculaires. Deux unités de mesure sont utilisées pour les décrire. La tonne d’abord, puisque les gestionnaires et naturalistes ne comptent plus le nombre d’individus mais les milliers de kilos d’écrevisses sortis par cours ou plan d’eau. La poubelle en plastique, ensuite, puisque les pêcheurs amateurs – dotés d’un permis, c’est obligatoire – racontent à la presse avoir délaissé leurs seaux habituels pour ces contenants permettant de repartir à la maison avec plusieurs centaines d’individus.
« Pêcher et manger ces écrevisses » est décrit comme la « seule solution pour limiter cette invasion ». Voilà qui est à première vue tout à fait rationnel, puisque cette écrevisse est un mets apprécié quand on sait le cuisiner. L’auteur de ces lignes a ainsi vu au menu de chics restaurants de Nantes des écrevisses américaines pêchées dans le lac de Grand-Lieu, à environ 25 kilomètres de là. La pratique demanderait seulement un peu de prudence, à savoir les tuer avant de les acheminer : la loi interdit de les transporter vivantes pour éviter qu’un individu ne s’échappe et colonise de nouveaux espaces.
Les manger ne sert à rien
On peut tout de même questionner le postulat qui consisterait à dire que, face à ce crustacé, l’être humain n’aurait le choix qu’entre deux options : le pêcher et le tuer pour diminuer les effectifs ou… le pêcher et le tuer pour diminuer les effectifs et s’en nourrir. Premier problème : dans les deux cas, cela ne fonctionne pas. C’est ce qu’a constaté Jean-Marc Gillier, directeur de la réserve naturelle du lac de Grand-Lieu, deuxième plus grand lac de plaine d’Europe. Les premiers spécimens y ont été détectés en 1999. Depuis, les épisodes de prolifération ont alterné avec des périodes plus calmes. Le naturaliste confirme que l’installation de cette espèce a eu un impact important sur l’écosystème déjà malmené par de nombreuses pollutions.
« Les pêcheurs en sortent des dizaines de tonnes chaque année. On a mené des études, l’effet est négligeable. Tout au plus, cela limite les plus gros individus dans certaines zones précises. »
Le crustacé érode les berges en les creusant, trouble l’eau et y réduit la teneur en oxygène, nuit à certaines espèces en consommant les têtards, alevins et tritons, contribue à la disparition de certains végétaux, peut être porteur sain de maladies nuisibles aux écrevisses autochtones… Pour autant, Jean-Marc Gillier assure que les pêcher n’est pas une solution efficace : « Les pêcheurs en sortent des dizaines de tonnes chaque année. On a mené des études, l’effet est négligeable. Tout au plus, cela limite les plus gros individus dans certaines zones précises. » Les dynamiques de population de l’espèce semblent évoluer essentiellement en fonction de la météo. Ainsi, les conditions humides de l’été 2024 étaient visiblement idéales pour sa reproduction et son expansion, qui repose entre autres sur l’énorme fertilité des femelles pouvant pondre plusieurs centaines d’œufs par an.
Un succès adaptatif remarquable
Second problème, de taille puisque c’est tout de même l’objet de cette rubrique : aucun de ces choix n’invite à laisser une place à ces écrevisses. Elles sont certes non autochtones, mais elles ont le mérite d’exister et de proliférer « malgré le capitalisme » comme le formule l’anthropologue Anna L. Tsing, et ce en dépit de l’extinction de masse de la biodiversité. Est-il alors possible de faire un pas de côté et de considérer ces écrevisses non comme une espèce ennemie mais comme un groupe d’êtres vivants au succès adaptatif remarquable ? Rappelons d’ailleurs que ces crustacés, comme d’autres mollusques, ressentent des émotions et font preuve de sentience, soit la capacité de percevoir de façon subjective leur environnement, une caractéristique confirmée par plusieurs publications scientifiques récentes.
Dernier problème, ce faux dilemme risque de nous faire oublier les causes de la prolifération de l’animal. D’abord, ce sont bien des êtres humains qui ont choisi de déplacer et d’accueillir des individus appartenant à cette espèce américaine. L’histoire est bien documentée. Tout commence à la fin du XIXe siècle, quand les écrevisses européennes autochtones sont frappées par la « peste de l’écrevisse », une épizootie liée à un parasite. Des pisciculteurs et des astaciculteurs tentent alors d’introduire diverses espèces d’origine américaine, porteuses saines de cette peste afin de pallier le déclin des populations locales. Dans les années 1970, l’écrevisse de Louisiane est choisie pour la création d’une ferme astacicole en Espagne : 500 spécimens sont placés dans un bassin réputé infranchissable.
En 1974, des individus s’enfuient. Dès 1977, les écrevisses capturées dans le milieu sauvage en Espagne se pèsent en dizaines de tonnes. La même année, une expérimentation d’astaciculture d’écrevisses de Louisiane démarre en Brière (Loire-Atlantique), avec des individus arrivés d’Espagne. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ? Certains s’échappent et rejoignent le milieu naturel. Quinze ans plus tard, ces Procambarus clarkii se retrouvent sur les deux tiers du territoire français, comme le souligne la biologiste Catherine Souty-Grosset, qui a publié un atlas de ces populations à travers l’Europe. Les esprits les plus taquins pointeront que la prétendue solution – manger les écrevisses – est la raison de leur arrivée.
Un écosystème dégradé favorable à la prolifération
Son expansion est, elle aussi, la conséquence d’actions humaines. Ces écrevisses prolifèrent en effet dans les milieux mis à mal par les êtres humains et en mauvais état écologique. C’est le cas de la majorité des bassins des affluents du Marais poitevin, d’une partie des bassins de la Garonne, mais aussi de la réserve naturelle du lac de Grand-Lieu, comme le confirme Jean-Marc Gillier qui la décrit comme « située au bout d’un bassin versant qui cumule une artificialisation des terres, une simplification du trajet de l’eau, une agriculture consommatrice de produits phytosanitaires, des pollutions chimiques… ».
Si bien que, pour le naturaliste, ces écrevisses sont peut-être davantage l’une des conséquences que la cause majeure des déboires écologiques de la région : « Il est plus simple de pointer du doigt les espèces exotiques envahissantes. Mais dans un écosystème en bon état, elles auraient beaucoup moins de facilités à s’installer. »
Spécialiste des conflits entre les êtres humains et la faune sauvage, le géographe Farid Benhammou ajoute que, comme beaucoup d’espèces exotiques, l’écrevisse de Louisiane est trop souvent utilisée comme « pare-feu », voire bouc émissaire permettant d’éviter de « se poser les bonnes questions au sujet des dégradations des écosystèmes ». Farid Benhammou propose d’employer le néologisme « bioxénophobie », qui désigne l’hostilité de principe qui semble dominer face aux espèces animales exotiques en général, et face à cette écrevisse en particulier : « Je ne dis pas qu’il faut se réjouir de sa présence mais il faut l’accepter, puisque de toute façon on ne peut plus s’en débarrasser, et on peut aussi percevoir sa démographie pour ce qu’elle est, à savoir une indication de la perturbation du milieu. »
« Il est plus simple de pointer du doigt les espèces exotiques envahissantes. Mais dans un écosystème en bon état, elles auraient beaucoup moins de facilités à s’installer. »
Par ailleurs, rappelle-t-il, l’évolution du règne animal est une longue histoire de migrations. S’y opposer par principe peut relever davantage d’une posture morale que d’un point de vue scientifique ou naturaliste. Pourrait-on plutôt remettre en question les choix politiques et économiques qui nous conduisent à vivre dans un environnement dégradé propice à la prolifération des écrevisses dites exotiques ? Et peut-être alors accepter qu’elles sont désormais nos voisines, après tout présentes depuis plusieurs décennies.
D’autres espèces que la nôtre l’ont déjà fait. À commencer par toutes celles qui les mangent, dont les loutres, les renards, certains poissons ou de très nombreux oiseaux. La spatule blanche aux allures de héron et qui pointe sur la liste rouge des espèces menacées en France a même vu ses effectifs croître en Loire-Atlantique grâce à l’abondante nourriture disponible que représentent les écrevisses de Louisiane. Elle voisine désormais dans les airs locaux avec l’ibis sacré, un autre volatile considéré comme exotique et invasif. Originaire d’Afrique, ce dernier s’est implanté après s’être échappé d’un parc zoologique du Morbihan. Des campagnes d’élimination ont depuis été menées, avec l’abattage de centaines d’individus, afin de limiter les populations.
Certaines voix se font tout de même entendre localement pour préserver cet oiseau à l’occasion renommé « ibis breton », comme un clin d’œil pour souligner sa bonne intégration. Les arguments ? Il est certes venu de loin, mais il s’est fait une place, ne menace pas les autres oiseaux et a pour atout d’arborer les couleurs noir et blanc du drapeau breton. Enfin, il se nourrit d’une autre espèce invasive encore plus mal aimée : l’écrevisse de Louisiane, bien sûr.
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