Désinformation internationale

De la manipulation du climat à la dictature climatique : Quatre exemples d'éco-complots

Illustrations : Xavier Lalanne-Tauzia

Chaque événement climatique extrême s’accompagne désormais d’une flopée de théories conspirationnistes qui se diffusent massivement sur les réseaux sociaux. Une étude souligne que les populations les plus exposées aux conséquences du dérèglement climatique ne deviennent pas toujours plus écolo, et peuvent même y répondre – consciemment ou non – par le déni. Socialter a choisi quatre exemples d’éco-complots qui ont circulé sur Internet.


Mégafeux : un complot des antifas ?

Entre le 16 août et le 15 septembre 2020, des mégafeux ont ravagé près d’un million d’hectares de forêt sur la côte ouest des États-Unis, dans l’État de l’Oregon. Bien que les scientifiques alertent depuis des décennies sur le risque d’augmentation des incendies dans cette région à mesure que le climat se réchauffe, plusieurs soupçons de complots se sont propagés. Dans le sud de Portland, « des rumeurs ont circulé selon lesquelles des militants antifas et du mouvement Black lives matter (BLM) [des manifestations d’ampleur ont lieu aux États-Unis durant l’été 2020, suite au meurtre de Georges Floyd, NDLR] auraient délibérément mis le feu et terrorisé les habitants des territoires ruraux par de la violence et des pillages », rapporte la sociologue et géographe états-unienne Laura Pulido.

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Si la plupart des posts sur les réseaux sociaux qui accusent des militants antifas d’avoir déclenché les feux viennent de comptes privés individuels, « un shérif, une association de police, des élus conservateurs et un candidat politique [le candidat républicain Paul Romero, NDLR] ont aussi répandu les rumeurs », écrit la chercheuse. Sur place, ces fausses informations créent davantage de chaos : certains habitants ont menacé des journalistes ou ont refusé d’évacuer les lieux lors des feux pour protéger leur communauté d’« envahisseurs imaginaires ».


Ville du quart d'heure : la dictature climatique ?

Il n’y a pas que les causes des catastrophes climatiques qui déclenchent un flot de théories conspirationnistes. L’urbaniste franco-colombien Carlos Moreno, professeur à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne, en sait quelque chose. En 2015, il propose le concept de « ville du quart d’heure » pour imaginer des villes où les services essentiels (logement, travail, nourriture, santé, éducation, culture et loisirs) seraient disponibles à pied ou à vélo. Le but ? Réduire l’utilisation des voitures, la dépendance aux énergies fossiles et la pollution atmosphérique dans les villes. La maire de Paris, Anne Hidalgo, en a fait un axe de sa campagne aux élections municipales de 2020 et d’autres villes, comme Copenhague ou Melbourne, s’en inspirent également.

Le C40 Cities, un réseau de villes engagées pour le climat, listait même cette approche dans son programme de 2020. C’est à partir de 2022 à Oxford, en Angleterre, que l’idée d’une conspiration des élites commence à circuler. En réaction à un plan de la municipalité qui vise à restreindre la circulation des automobilistes pour réduire les embouteillages, plusieurs publications sur les réseaux sociaux relaient que le comté aurait approuvé un plan de « confinement climatique », où les habitants « seront confinés dans leur quartier et devront demander une autorisation pour pouvoir le quitter, dans le but de “sauver la planète” ».

Malgré les nombreuses réfutations, la théorie d’un confinement climatique généralisé circule jusqu’aux États-Unis et ailleurs en Europe, déclenchant même une vague de cyberharcèlement envers le chercheur Carlos Moreno.

Ouragan Milton : la géo-ingénierie des élites ?

Début octobre 2024, deux semaines après le passage de l’ouragan Helene le 26 septembre 2024, l’ouragan Milton – le plus puissant enregistré aux États-Unis depuis 2019 – se dirige vers le sud-est du pays, en particulier vers la Californie. Cette catastrophe, en partie imputable au bouleversement du climat, est suivie de près par une autre tornade, cette fois-ci de désinformation. Sur Internet, principalement sur X et TikTok, des internautes suggèrent que l’ouragan serait le résultat d’une manipulation du climat orchestrée par le gouvernement de Joe Biden.

Un mensonge renforcé par le camp des Républicains qui accuse les Démocrates d’être responsables de la tornade et d’avoir réorienté les fonds d’aide destinés aux régions dévastées pour les consacrer à des programmes d’aide envers les migrants. Donald Trump sous-entend dans un post sur Truth Social, le réseau social qu’il a lancé en 2022, que le gouvernement fédéral et le gouverneur démocrate de l’État « font tout pour ne pas aider les habitants des régions républicaines ».

La députée républicaine Marjorie Taylor Greene ira jusqu’à insinuer sur X le 8 octobre 2024 que le gouvernement « contrôlait la météo ». Cette propagation de fausses informations, légitimées par certains élus républicains, a entraîné le cyberharcèlement de météorologues, parfois jusqu’à des menaces de mort, mais aussi des secouristes sur place. Une désinformation d’une telle ampleur que la Federal Emergency Management Agency, chargée de la gestion des situations d'urgence, a créé une page spéciale pour répondre à chaque rumeur.

Inondations de Valence : une manipulation des nuages ?

Les inondations meurtrières à Valence, en Espagne, qui ont fait plus de 216 morts le 29 octobre 2024 ont récemment donné lieu à de nouveaux récits complotistes. Peu de temps après la catastrophe, une vidéo et des photos d’un gigantesque bateau, surmonté de dizaines de panneaux électriques, circulent massivement sur les réseaux sociaux. Sur la vidéo – qu’on retrouve sur un compte X à plus de 200 000 abonnés, et sur de nombreuses autres publications, en particulier sur X et TikTok – le bateau apparaît près des côtes ; derrière la caméra, une femme parle en espagnol d’une « centrale électrique sur la mer » qui viendrait d’arriver.

En commentaires, plusieurs internautes accusent le navire d’être à l’origine d’une manipulation du climat responsable de l’inondation. D’autres, encore, incriminent le programme de recherche sur l’ionosphère (la couche supérieure de l’atmosphère) High frequency active auroral research program (Haarp), basé en Alaska. La vidéo est pourtant publiée le 25 septembre 2024 – soit bien avant les inondations – et indique être située sur l’île Gran Canaria, dans les Canaries, soit à plus de 1 800 kilomètres de Valence.

Une recherche par image inversée1 permet ensuite d’identifier le bateau : un navire turc de la compagnie Karadeniz Holding, une centrale électrique flottante dont le rôle n’est pas de manipuler les nuages pour provoquer des précipitations, mais de répondre rapidement aux besoins énergétiques d’un pays, en se rattachant au réseau électrique près des côtes. 

1. Google images ou encore l’outil européen Invid-project.eu permettent de retrouver l’origine d’une photo ou d’une vidéo. 

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