Enquête

Face aux pressions politiques et climatiques, le dernier peuple autochtone d'Europe lutte pour ses droits

Aili Keskitalo, Présidente du Parlement sami de Norvège
Aili Keskitalo, Présidente du Parlement sami de Norvège © Alberto Grohovaz/Arctic Frontiers 2019.

Les Samis vivent au nord de la Norvège, de la Suède, de la Finlande et dans la péninsule de Kola en Russie. Peuple aux connaissances et au mode de vie étroitement liés à la nature, héritier d'une culture ancestrale, il subit aujourd'hui les contraintes des changements climatiques en Arctique, une région de plus en plus convoitée pour ses ressources naturelles.

« C’est parce que nous dépendons de la nature que tous les changements sur l’environnement ont un impact sur notre mode de vie », explique Aili Keskitalo, présidente du Parlement sami de Norvège lors du congrès The Arctic Frontiers en 2019. « Il y a de moins en moins de toundra à certains endroits, l’eau monte et se réchauffe et les poissons d’eau glacée s’éloignent des côtes à cause du réchauffement. » Les hivers subarctiques sont de moins en moins stables, et pour les Samis, ces repères, hérités de traditions et d’observations millénaires, sont essentiels. « En janvier, il n’est pas censé pleuvoir, l’hiver est normalement long et stable », explique la présidente du Parlement sami. 
 
Le temps des saisons des Samis n’est pas rythmé par un calendrier écrit et daté comme le nôtre, mais par des modifications, observées au fil du temps dans l’environnement. Il peut s’agir de micro-changements, comme l’évolution de la texture de la neige, ou encore des déplacements des rennes à la recherche de nourriture… Les changements climatiques, à mesure qu’ils s’intensifient, perturbent cette lecture fine des saisons et rend le quotidien des Samis plus déroutant et instable, avec des conséquences qui varient en fonction des villages. 


Une lutte permanente 

Et il ne s’agit pas là de la seule menace à laquelle ils font face. En Suède, en Norvège et en Finlande – les pays où ils sont le plus présents – ils n’en finissent pas de se confronter à des projets qui empiètent sur leurs territoires, polluent leurs terres, et malmènent la biodiversité. En février 2019, la Norvège a par exemple donné son feu vert à l’implantation d’une mine de cuivre en Arctique, qui génère des boues toxiques pour la faune et la flore aquatique ; en Finlande, les Samis se battent contre la construction de lignes ferroviaires ; et en Suède, la communauté résiste à de nombreux projets miniers. Cet empiétement progressif des États et des entreprises sur les terres des Samis altère sérieusement leur capacité à s’adapter aux changements climatiques. 

« Pour être capables de s’adapter aux changements climatiques, nous avons besoin d’un certain contrôle des terres et des ressources. En perdant du terrain, nous perdons dans le même temps notre capacité à nous adapter. » Aili Keskitalo

Et cette adaptation n’est pas une mince affaire, car la région arctique, très sensible aux perturbations du climat, est la première à en subir les conséquences. Selon une étude publiée dans la revue Nature le 10 janvier 2019, la température moyenne de l’Arctique augmenterait plus rapidement que celles d’autres régions du monde, en partie à cause de la fonte des glaces. Les changements de climat sont donc plus soudains qu’ailleurs, et les Samis sont parfois obligés de stopper leurs activités économiques.


© Alberto Grohovaz/Arctic Frontiers 2019.

Une étude publiée en 2018, menée par Jouni Jaakkola, Suvi Juntunen et Klemetti Näkkäläjärvi des universités de Laponie et d'Oulu en Finlande montre l’impact des changements climatiques sur l’élevage sami. Pilier de leur mode de vie, l’élevage de rennes repose sur un équilibre fragile. Les troupeaux ont de plus en plus de mal à trouver du lichen, leur source principale de nourriture, car les pluies anormales d’hiver créent une fine couche de glace sur le sol qui les rend inaccessibles. Les éleveurs Sami sont alors obligés de se procurer du fourrage qui rend les rennes malades et altèrent la qualité de la viande. La bonne santé des rennes est pourtant centrale, tant pour les Samis que pour le climat ; car lorsque les rennes pâturent, ils rasent une partie du lichen, diminuent la taille des arbustes et la hauteur de la végétation en générale, et retardent ainsi la fonte des neiges et, in fine, les effets du réchauffement...


La disparition d’une culture 

Plus que les Samis eux-mêmes qui sont, par rapport à d’autres peuples autochtones dans le monde, très au fait du fonctionnement des pays limitrophes – et qui pourraient, si leur survie en dépendait, s’y adapter –, c’est leur culture, intimement liée au vivant, qui est menacée. Cette société a en effet construit, au fil des siècles, un système linguistique adapté au milieu, des savoirs-faires artisanaux, des mythes et des traditions qui se transmettent oralement. 

Dans son étude, le chercheur finlandais Jouni Jaakkola et son équipe ont largement démontré, en rassemblant la littérature scientifique produite sur le bien-être des Samis, quel était l’impact de la disparition de leur culture sur leur santé mentale. « Malheureusement, les résultats indiquent que la perte culturelle et linguistique chez les Samis, en raison des politiques d'assimilation, crée des problèmes mentaux et sociaux qui se transmettent aux générations futures. » 

Changer de mode de vie affecte également leur santé : les Samis, qui pour diverses raisons, adoptent un régime alimentaire moderne, sont plus sensibles aux maladies cardiovasculaires et aux diabètes. Sont également à prévoir toutes sortes de complications engendrées par les changements climatiques : les maladies transmises par les tiques et les campagnols, en plus des maladies infectieuses susceptibles de migrer au Nord ; et l’augmentation des précipitations et des inondations qui pourraient favoriser le développement d’allergies. 


Vers une prise de conscience identitaire : l'autodétermination du peuple Sami 

Pourtant, la prise de conscience des dangers auxquels ce peuple est confronté a déjà permis la mise en place d’institutions juridiques et politiques spécifiques. La politique d’assimilation, qui consistait à obliger les Samis à renoncer à leur langue, leurs croyances et leurs habits traditionnels, s’est peu à peu transformée en une politique d’acceptation des différences culturelles après la Seconde Guerre mondiale. 

C’est la construction du barrage d’Alta en 1974, dans le Finnmark en Norvège, qui marque symboliquement l’émergence des revendications du peuple autochtone. Les Samis de Norvège et de Finlande se regroupent alors pour contester la construction du barrage qui, s’il prend forme, les obligerait à quitter leurs terres et abandonner leur métier d’éleveurs. Suite à cet événement, qui prend une portée internationale, ils obtiennent la création d’un parlement sami norvégien en 1987, puis, plus tard, le titre de membre permanent au Conseil de l’Arctique.

© Alberto Grohovaz - Arctic Frontiers 2019 De gauche à droite Mme Aili Keskitalo, Présidente du Parlement sami de Norvège / M. Ásthildur Sturludóttir, maire d’Akureyri, Iceland / Mme Madeleine Redfern, Maire de Iqaluit, Canada / M. Sergey Kungurtsev, Membre du Barents Committee / Mme Alexia Galloway-Alainga, artiste Canadienne.

Les outils juridiques qui sont par la suite créés sont pourtant insuffisants – pour ne pas dire contradictoires et hypocrites. En 1989, la Convention ILO 169 (Convention relative aux peuples indigènes et tribaux), censée être une arme juridique fournie par l’ONU pour permettre aux peuples autochtones de protéger leurs terres et leurs ressources des prédations, n’a finalement qu’un pouvoir très restreint contre les volontés des États. L’Article 15 reconnaît par exemple aux autochtones le droit de « (...) participer à l'utilisation, à la gestion et à la conservation [de leurs] ressources » ainsi qu’à revendiquer l’appartenance à leurs terres (Art. 14). Seul bémol : la gestion des minéraux n’est pas incluse dans le champ d’application du droit. Les États peuvent donc prélever les ressources naturelles sur seule consultation des peuples autochtones concernés. Une mesure symbolique plus qu’effective, car la consultation n’est pas gage d’un quelconque pouvoir sur les décisions finales. 


Quelles autres pistes ?

Malgré les avancées en la matière, les outils juridiques sont aujourd’hui davantage au service des États que des peuples indigènes. C’est pour cette raison que plusieurs universitaires de l’Université de Victoria au Canada, membres d’association et de la communauté indigène, ont mis en place une méthode de travail pour reconnaître les lois autochtones qui consiste à rassembler les savoirs oraux et s’en servir de matière pour la construction de nouvelles lois. Des règles cette fois-ci à l’initiative des peuples eux-mêmes, et non plus imposées par le système juridique international et relatif aux États. L’idée est de suivre le mouvement inverse et de laisser aux peuples autochtones la possibilité de s’autodéterminer.  

À défaut d’outils juridiques, les Samis attirent l’attention et gagnent en reconnaissance, à mesure que la communauté internationale reconnaît l’importance de cette culture dans la capacité d’adaptation aux changements climatiques. Leur connaissance des territoires, leur capacité d’adaptation et la façon de nommer leur environnement sont autant de savoirs précieux : le système de classification de la neige, par exemple, regroupe une centaine de termes. Geardni signifie « fine croûte de neige » et guoldu désigne un « nuage de neige qui s’élève du sol lorsqu’il y a de fortes gelées et un vent plutôt faible ». La précision est telle que certaines recherches scientifiques sur la neige et la glace s’effectuent dans la langue Sami. Pour Margherita Paola Poto, chercheuse à l’Université de Tromsø sur les droits des peuples autochtones : « La disparition du langage Sami serait une perte immense car il est construit très étroitement en lien avec la nature. En perdant la langue, nous perdons aussi les connaissances liées à ces milieux. » De quoi encore souligner l’importance de ces savoirs, et la nécessité de protéger la culture Sami.


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Numéro 41 AOÛT SEPTEMBRE 2020:
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