Face à l’extrême droite

Les campagnes, territoires perdus pour la gauche et l’écologie ?

Illustration : George(s)

Dans les campagnes, l’extrême droite engrange les suffrages, tandis que la gauche et l’écologie semblent trop souvent hors champ. Les communes rurales, où vit un tiers de la population française, sont-elles devenues un terrain politiquement miné ? À quelles conditions écologistes des champs et gauchistes (néo-)ruraux peuvent-ils reconquérir les ruralités ?

Il y a les selfies et les vidéos de bain de foule de Jordan Bardella devant les étals de fromages de la foire de Poussay (Vosges) ou de Vesoul (Haute-Saône)… Et ceux de tous ses épigones, comme le nouveau député Rassemblement national de la Drôme Thibaut Monnier, proche de Marion Maréchal, postant sur ses réseaux une photo tout sourire aux côtés des membres de la « Noble Confrérie de la Truffe Noire ».

Article issu de notre n°67 « Résistances rurales », disponible sur notre boutique.


Sur tous les écrans, l’extrême droite se donne inlassablement à voir comme la représentante naturelle de la France rurale, présentée comme le conservatoire de l’identité nationale. Et de fait, le Rassemblement national, désormais premier parti de France en nombre de voix, comme en nombre d’élus (124 députés, contre 89 en 2022), surperforme en moyenne dans les territoires ruraux, où réside un électorat plus âgé et moins diplômé. Au premier tour des législatives de juin 2024, sept des dix millions de voix captées par le RN proviennent ainsi de communes de moins de 10 000 habitants, où le parti rafle autour de 40 % des suffrages.

La gauche rassemblée domine quant à elle dans les métropoles, où elle reçoit l’adhésion massive des étudiants, des jeunes diplômés mais aussi des banlieues populaires. Mettant en perspective cette structure sociale clivée des électorats dans leur livre Une histoire du conflit politique (Seuil, 2023), Julia Cagé et Thomas Piketty aboutissent au constat d’une « nouvelle division entre classes populaires urbaines et rurales, d’une ampleur inconnue depuis le XIXe siècle ».

Aux premiers temps de la IIIe République, les campagnes étaient en effet sous la coupe des conservateurs et des monarchistes. Et des socialistes, sortis de leurs bastions urbains, s’attelaient à réunir tant bien que mal les aspirations des mondes agricoles et ouvriers – à l’image de Jaurès, élu en 1893 à Carmaux par les voix combinées des mineurs et des paysans du Tarn. Ce travail serait-il aujourd’hui à refaire ? 

La gauche invisible

« Le vote Mitterrand en 1981 était quasiment aussi populaire en ville qu’à la campagne. Certaines campagnes ont depuis réussi à maintenir un niveau de vote important en faveur de la gauche. Mais il y en a d’autres où ça s’est effondré », explique le sociologue Benoît Coquard, spécialiste des campagnes en déclin. Dans ces zones rurales, la gauche est devenue tout simplement invisible. « Il n’y a pas de leaders d’opinion locaux, et personne dans les sociabilités, dans les groupes d’amis, qui puisse l’incarner, et contredire la parole de droite et son hégémonie. C’est dans ce vide que se déploie l’extrême droite. »

Cette absence de la gauche, souligne Benoît Coquard, est d’abord le fait de dynamiques socio-économiques – métropolisation, retrait des services publics – qui concentrent les emplois qualifiés en ville et vident les campagnes des soutiens traditionnels – diplômés, fonctionnaires – de la gauche. De fait, les jeunes issus des classes moyennes ou populaires qui partent faire des études ne reviennent jamais, laissant place à un entre-soi populaire dominé par des figures de droite. « Au bureau de tabac, le matin, il y a l’ouvrier, l’auto-entrepreneur, l’artisan, le gendarme, le chômeur, et tout le monde parle en bien du RN quand il est question de politique, parfois sans le dire tout à fait explicitement », a pu observer le sociologue. Reprendre ce terrain désormais acquis de longue date au RN sera forcément un travail de longue haleine…

« Il y a une destruction méthodique de ce que peut être l’écologie et la gauche rurale, populaire, pour en faire un truc qui ne serait bon que pour les “bobos woke” des centres-villes. » Marie Pochon

À l’origine pourtant, le Rassemblement national (alors FN) n’a aucun ancrage rural. Lors de sa première percée aux élections législatives de 1986 (9,6 % des voix), le vote frontiste est concentré dans les banlieues et les métropoles. Mais le parti à la flamme se « ruralise » peu à peu à partir des années 1990, en recueillant les suffrages croissants d’une classe ouvrière peu syndiquée travaillant sur des sites industriels ou des centres logistiques distants des métropoles, à proximité de nœuds autoroutiers, précarisée, menacée par les délocalisations, à laquelle la gauche néolibérale du PS ne s’adresse plus.

La tendance s’accélère avec l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti en 2011. Le FN opère alors, selon le politiste Guillaume Letourneur, un repositionnement opportuniste en direction des territoires ruraux. Le parti fait plusieurs fois sa rentrée politique dans le petit village de Brachay en Haute-Marne (600 habitants) et organise en 2013 le « tour de France des oubliés ». Ultralibéral du temps de Jean-Marie Le Pen, émule de Reagan, le parti d’extrême droite se targue désormais de défendre les services publics ruraux.

Toutes les campagnes ne sont pas pour autant devenues des fiefs de l’extrême droite. Et une géographie des ruralités de gauche se dessine des Alpes (Isère, Drôme, Hautes-Alpes), à l’Occitanie (Tarn, Ariège) en passant par une partie du Massif central, sans oublier l’ensemble des départements bretons. Ces territoires ruraux attractifs, parfois anciens bastions du communisme rural ou terres d’accueil des premières vagues de néoruraux des années 1970, conservent une mixité sociale grâce à l’installation de professions intermédiaires ou intellectuelles favorables à la gauche.

Le vote en faveur du « pôle éco-socialiste » y progresse, selon Simon Audebert, responsable Opinion et territoires à la Fondation de l’écologie politique, qui a comparé les résultats des européennes de 2019 et de 2024. Mais ces zones rurales sont aussi âprement disputées. De nombreux duels NFP-RN, parfois serrés, y ont eu lieu au second tour en juillet 2024. C’est donc pour partie dans ces espaces que se joue la bataille contre la progression de l’extrême droite.

Champs de bataille

Or, face au Rassemblement national qui laboure politiquement le terrain depuis des années, la gauche est aujourd’hui dans les choux, alertent certaines voix, dont celle de François Ruffin. « Dans ma Picardie, c’était 0 député RN en 2017, 8 en 2022, 13 sur 17 désormais. Hors cœur des métropoles, je suis la dernière circonscription de gauche dans tous les Hauts-de-France », rage le député de la Somme sur son blog.

L’ancien journaliste a acté avec fracas en septembre dernier sa rupture avec La France insoumise, dont la stratégie abandonne selon lui la France « des villages, des bourgs et des sous-préfectures » au RN, en se concentrant exclusivement sur l’électorat urbain. Ruffin est loin d’être le seul à s’alarmer du sort politique des campagnes. La députée écologiste Marie Pochon, réélue en juillet sous la bannière NFP dans sa circonscription rurale de la Drôme, a lancé en 2023 les Universités des ruralités écologistes, pour contrer la tendance du parti des Verts à ne s’adresser qu’aux habitants des grandes métropoles.

L’événement, dont la seconde édition a eu lieu en octobre, rassemble les tenants d’une « écologie des champs » et vise à remettre au cœur de la parole écologiste des thématiques telles que la lutte contre les déserts médicaux, le développement du vélo ou des transports en commun en milieu rural, ou encore le maintien des services publics de proximité.

Trop tard ? Pour l’éditrice, autrice et militante Juliette Rousseau, ancrée en Loire-Atlantique, la « fracture [est] quasiment totale » entre le monde de la gauche partisane, intellectuelle et culturelle, et les ruralités. « Les ruralités sont, depuis trop longtemps, un espace que [la gauche] ne pense pas, qui ne l’intéresse pas, dénonce-t-elle dans une tribune parue en juin. Les discours et les stratégies de la gauche reflètent une dimension insulaire dont elle ne semble même pas avoir conscience. » Si les campagnes restent « hors champ » pour une partie des militants de gauche, retranchés dans leurs bastions urbains, ce n’est cependant pas le cas au sein des luttes concrètes de l’écologie politique.

Depuis le mouvement des ZAD et l’occupation emblématique de Notre-Dame-des-Landes, la ruralité est redevenue un théâtre majeur des combats écologistes contemporains – de Sainte-Soline à l’A69. Elle constitue aussi un horizon de vie pour une partie croissante des jeunes engagés. Un nouveau désir de « retour à la terre » travaille ainsi les milieux militants, qui réactivent l’utopie néorurale des années 1970. « La multiplication des espaces politiques où renouer avec le travail et les travailleurs de la terre ouvre des ponts vers l’installation paysanne », se félicitent ainsi les Soulèvements de la Terre dans leur ouvrage collectif Premières secousses (La Fabrique, 2024). Le collectif entend en effet susciter une vague de vocations chez les « déserteurs » en rupture professionnelle. Au-delà des installations néo-paysannes, de nombreuses initiatives, plus ou moins marquées politiquement, foisonnent par ailleurs pour ouvrir épiceries coopératives, cafés, et autres « tiers lieux ruraux » dans les bourgs désertés.

Rompre avec l’entre-soi ?

Mais l’écologie est-elle encore la bienvenue dans les territoires ruraux ? « Les médias de Bolloré banalisent un anti-écologisme primaire, s’agace la députée écologiste Marie Pochon, Il y a une destruction méthodique de ce que peut être l’écologie et la gauche rurale, populaire, pour en faire un truc qui ne serait bon que pour les “bobos woke” des centres-villes. »Avec des effets très perceptibles dans la Drôme lors de la campagne de 2024 : « On pouvait lire du mépris, voire de la haine, dans les yeux de certaines personnes quand on se disait écologiste ou de gauche. »

Pour déjouer les caricatures, l’élue s’implique dans des dossiers où on ne l’attendait pas forcément en tant qu’écologiste, comme la défense du pastoralisme ou les abattoirs paysans, et sillonne les lotos et les fêtes de village où la majorité des gens n’ont pas voté NFP. « C’est plus difficile d’aller se confronter avec des gens avec qui on n’est pas d’accord, confie-t-elle. Ça prend énormément d’énergie. »

D’autant qu’à la différence des métropoles, où ils font face à la bourgeoisie, les représentants de la gauche écologiste – élus ou simples militants – peuvent être perçus dans les espaces ruraux populaires comme des dominants, du fait de leur capital culturel et scolaire. « Il faut être réflexif sur ce qu’on est, insiste Benoît Coquard. Comment est-on perçu ? Avant de vouloir changer les gens et changer le monde, il faut déjà essayer de comprendre ce qu’on est aux yeux des personnes avec lesquels on entend tisser des alliances. » Dans tous les cas, ajoute le sociologue à l’attention des aspirants néo-ruraux, « il ne suffit pas d’aller à la campagne, il faut refaire groupe. Ce qui veut dire refaire des affinités avec les classes populaires ». 

Un enjeu clef, évoqué en octobre lors d’une rencontre en ligne entre militants installés en zone rurale organisée par le réseau Terres de luttes. « On a tendance à arriver avec nos tracts, à dire aux autres ce qu’on pense, plutôt qu’à les écouter », déplore Joël Domenjoud, installé à Commercy dans la Meuse, qui propose, contre ce travers de l’action militante, une métaphore : le sachet de thé. « Le sachet de thé, il absorbe d’abord l’eau, c’est-à-dire ce que nous racontent les gens du territoire. Et après seulement, on infuse. C’est une action lente, plus douce. » D’autres suggèrent pour tisser de nouveaux liens de s’investir dans les sociabilités locales – amicales de parents d’élèves, clubs de sport, ou de rejoindre les vieilles organisations de solidarité, comme le Secours populaire ou catholique.

Dans Premières secousses, les Soulèvements de la Terre théorisent un savoir-faire précieux, auquel ils doivent une grande partie de leur efficacité politique, et qui pourrait en inspirer d’autre : la « composition ». Soit la capacité de mobiliser côte à côte des jeunes d’Extinction Rebellion, des paysans de la Conf’, des militants autonomes et des collectifs d’habitants, en dépassant les identités politiques figées et les « gestes ritualisés ».

Face à l’inaction climatique, à la répression, aux passages en force des gouvernements, « tout dans la séquence historique que nous traversons incline à la composition, écrit le collectif. Face aux clivages que l’extrême droite s’attache à exacerber, l’époque nous presse de redéfinir ce que seraient un camp commun et des antagonismes prioritaires. » Imposant de déjouer les caricatures comme les réflexes militants, de sortir de l’entre-soi pour nouer de nouvelles alliances, les campagnes, terrain politique difficile, pourraient bien être le laboratoire d’une gauche écologiste (enfin) populaire. 

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