Grand reportage

Le système mutualiste : la solution pour faciliter le travail des éleveurs et des vétérinaires ?

Photos : Pablo Chignard

À partir des années 1970, au cœur du département de la Loire, un groupe d’éleveurs et deux vétérinaires, Marc Delacroix et Thierry Segreto, décident de s’associer : les éleveurs paieront une cotisation annuelle pour que les vétérinaires garantissent un suivi complet du cheptel et forment les paysans aux gestes de base. Quarante ans plus tard, le système mutualiste mis en place par ces pionniers perdure dans la région : preuve qu’en modifiant l’organisation du travail, paysans et vétérinaires peuvent être tous gagnants.

C’est une chaude journée d’été qui se profile à Marcoux, commune rurale de 750 habitants, située à quelques kilomètres de Montbrison dans le département de la Loire. Le soleil tape sur le paisible vignoble des côtes-du-forez et sur les habitations que l’on aperçoit, éparses, le long des routes menant au village. Qui aurait cru, il y a quarante ans, qu’une expérience sociale révolutionnaire se tiendrait ici ? À son arrivée à Marcoux en 1976, Marc Delacroix – vétérinaire désormais spécialiste des boiteries en élevage bovin – n’en est pas encore conscient, mais il va bousculer les codes de sa profession et transformer durablement les rapports entre paysans et vétérinaires. Aujourd’hui âgé de 68 ans, il vit sur les hauteurs du village, dans sa maison-bulle réalisée par l’artiste Antonio Benincà. Assis dans son salon, en face d’une baie vitrée où s’étendent jusqu’à l’horizon des coteaux dominant une plaine verdoyante, Marc Delacroix se remémore les événements qui ont façonné son imaginaire, comme Mai 68 ou encore la lutte du Larzac. Il se souvient également de son refus de participer au bizutage lors de son arrivée à l’école vétérinaire de Lyon et du désir de s’extraire rapidement de ce milieu. Peu de temps après son entrée à l’école, Marc Delacroix participe à la création du Centre d’étude et de formation appliquées à l’élevage (Cefale), une initiative portée par Michel Fontaine, professeur à l’école vétérinaire de Lyon, qui avait pour objectif de sortir les étudiants de l’école, mais surtout de les amener à questionner leur futur métier. C’est lors des enquêtes de terrain réalisées avec le Cefale que Marc Delacroix s’aperçoit qu’il est perçu différemment par les éleveurs. En tant que bénévole, il n’a plus l’étiquette du «futur médecin» et profite de la simplicité et de la convivialité des échanges. « À ce moment-là, nous commencions à comprendre l’inadéquation qu’il y avait entre les besoins des éleveurs et le service rendu par les vétérinaires. Les paysans en avaient marre d’être peu considérés. Ils avaient besoin et envie de partager un savoir minimum mais, à l’époque, il n’y avait pas de formation. Les vétérinaires étaient les seuls gardiens du savoir. » 

Rompre avec l’ancien modèle 

En 1977, Marc Delacroix et Thierry Segreto sont deux jeunes vétérinaires fraîchement diplômés. Sans savoir quelle forme prendra leur projet, ils proposent aux éleveurs des formations, avec l’ambition sous-jacente de transformer les rapports entre éleveurs et vétérinaires. Ce n’est que quelques années plus tard que les contours du système mutualiste se dessinent. En 1980, Marc Delacroix et Thierry Segreto mettent à profit ces années d’échanges pour construire, avec les éleveurs, un système mutualiste. Ils ouvrent un cabinet vétérinaire et créent, dans le même temps, la Convention paysans-vétérinaires (Copav), une association qui rassemble les éleveurs avec qui ils travaillent depuis leur arrivée. Ils signent, tous ensemble, une convention qui garantit aux éleveurs un service vétérinaire complet, comprenant les soins de base, le suivi d’élevage et les urgences. En échange, les paysans paient à l’année une cotisation dont le montant, fixé par l’assemblée générale, dépend du nombre d’animaux. Ils s’engagent également à se former a minima, de manière à devenir « les premiers infirmiers du troupeau »,c’est-à-dire être en mesure de réaliser certains gestes d’urgence. C’est dans cet esprit de réciprocité – dont le terme « mutuelle » tire sa racine (mutuus en latin signifiant « qui s’échange ») – que deux groupes voient le jour : la Copav, à Boën-sur-Lignon (département de la Loire), et l’Association des éleveurs des monts du Lyonnais (AEML), à Saint-Symphorien-sur-Coise (département du Rhône). « Nous nous étions inspirés du Sased [Syndicat d’action sanitaire des éleveurs du Don, ndlr], une expérience qui existait dans la Loire-Atlantique où les vétérinaires étaient salariés des éleveurs. Cela ne nous convenait pas, nous ne voulions pas être salariés mais créer un partenariat », raconte Marc Delacroix. « Notre devise était la “maîtrise de nos dépendances’’, car nous sommes tous interdépendants les uns des autres, poursuit-il. C’est en cela qu’il s’agit d’un projet politique. »


Le coût de la transparence

Dès le départ, les groupes conventionnés ont pour volonté de créer un système fondé sur la transparence : les revenus des vétérinaires, le montant du forfait annuel et des médicaments sont discutés en amont lors du conseil d’administration. En négociant les prix entre éleveurs et vétérinaires, les membres de la Copav ont même permis de vendre certains médicaments en dessous du prix d’achat officiel. Or, cette transparence des coûts entre adhérents – notamment celle du prix des médicaments – dérange. La Copav se heurte rapidement aux institutions professionnelles. « Il y a eu des pressions terribles au départ, déclare Marc Delacroix. Par exemple, les gérants de la coopérative vétérinaire de Lyon – chargée de distribuer les médicaments aux différentes cliniques – avaient décidé de ne pas nous livrer. Ils n’étaient pas d’accord avec notre système. Heureusement, nous avons été épaulés par des avocats, car il n’y avait aucune raison légale justifiant ce refus. Les gérants ont ensuite essayé de nous convaincre d’augmenter la marge de vente de nos médicaments, car en choisissant une marge de gestion de 15 % – qui ne nous permettait donc pas d’en vivre – nous cassions et révélions les marges des autres vétérinaires. » Face au manque de transparence, difficile, ensuite, de reprocher aux éleveurs leur manque de confiance. Claude Detour, membre du bureau de la Copav, a commencé sa carrière en tant que contrôleur laitier avant de reprendre l’exploitation laitière de son père. Il se souvient des éleveurs qui, par peur de trop dépenser, attendaient le dernier moment pour appeler : « Les vétos sont souvent considérés comme des voleurs. Les éleveurs n’osent pas appeler et, quand ils se décident, c’est déjà trop tard. » Des peurs malheureusement inhérentes au système, d’après Chloé Astruc, vétérinaire du groupe AEML : « Le libéral a la nécessité de maintenir les éleveurs dans l’ignorance pour survivre. » Lors d’une expérience dans une clinique conventionnelle, elle raconte sa stupeur face aux propos d’un collègue après une intervention dans la Creuse : « Nous sommes allés voir un éleveur deux hivers de suite pour des problèmes de toux. En remontant dans la voiture, je me rappelle lui avoir fait remarquer qu’il suffirait d’adapter la structure du bâtiment pour que les veaux ne soient plus malades. À ce moment-là, il m’a regardée et m’a répondu : “Oui, mais plus de problèmes, plus d’argent”. » Le système libéral coince même les vétérinaires les plus consciencieux. Ne pas trop parler aux éleveurs pour se rendre indispensables devient alors le seul credo possible. 

Créer des liens entre éleveurs

Réconcilier les mondes paysans, au passé différent et aux pratiques parfois opposées, est un enjeu de taille. Si les ponts semblent quelquefois rompus, des passerelles existent : le système mutualiste rassemble à la fois des exploitations conventionnelles et bio, mais aussi des individus de tout bord politique. Pari plutôt réussi, donc, pour Marc Delacroix qui tenait à regrouper des éleveurs de tous horizons et surtout à rassembler les deux professions : « Les fêtes de la Copav ont réuni des éleveurs et des vétérinaires issus de milieux socioculturels très variés, c’était du jamais-vu à l’époque. »

Au-delà des amitiés tissées au fil du temps, les éleveurs trouvent à travers la Copav un espace d’échange et de soutien. Dans son exploitation de soixante vaches laitières à Marcilly, Claude Detour peine à se dégager un Smic malgré un travail acharné. Alors, quand l’isolement s’ajoute aux dettes et à l’emploi du temps surchargé, son quotidien s’alourdit. « On est de plus en plus seuls aujourd’hui et, au bout d’un moment, c’est pesant, assure l’éleveur. Nous avons tous des structures énormes maintenant, nous n’avons plus le temps d’échanger. » En effet, les logiques néolibérales, qui engloutissent les petites exploitations, n’incitent pas à l’entraide, alors que le chiffre des suicides dans le milieu agricole – deux par jour, selon les données recueillies par la Mutualité sociale agricole (MSA) – n’a pas bougé depuis 2019. Pour le moment, faire partie du bureau de la Copav est le seul moyen qu’a trouvé Claude Detour pour retrouver du lien. Pour son voisin Jacques Chazal, lui aussi éleveur laitier, c’est lors du temps consacré aux formations délivrées par les vétérinaires qu’il tire sa plus grande satisfaction. « Ici, on peut apprendre et se former ensemble continuellement. Ce sont d’ailleurs les échanges de pratiques entre éleveurs sur le terrain qui m’ont le plus marqué. » Ces retours positifs ont encouragé l’équipe de la Copav à réaliser les contrôles sanitaires (normalement organisés individuellement) de manière collective. Une opportunité supplémentaire pour les éleveurs de partager leurs découvertes et leurs difficultés. 

C’est d’ailleurs de cette façon que Jacques s’est ouvert à des médecines alternatives pour soigner ses vaches, comme l’aromathérapie ou la phytothérapie. « Lors de la dernière réunion de la visite sanitaire, nous avons échangé sur la parasitose. Plusieurs éleveurs ont constaté que l’administration de kéfir [lait fermenté, ndlr] renforçait le système immunitaire des veaux et les protégeait mieux des infections. Nous utilisons pratiquement tous cette technique désormais. » 


La force du collectif 

Dans la ferme bio des Bourettes de Magali et Mathieu Razy, située au pied des monts du Lyonnais, des vaches Aubrac broutent dans les champs, des Shetland se reposent à l’ombre d’un arbre et un chaton trottine en direction de l’étable. Ici, tout se fait sur place, l’élevage, la découpe et la vente – soit directement à la ferme, soit via un réseau d’Amap. Magali s’est installée avec son compagnon lorsque ses parents ont décidé d’arrêter le travail à la ferme. Elle a toujours fonctionné avec les vétérinaires en convention, au sein de l’AEML que ses parents avaient d’ailleurs intégrée dès sa création. Elle s’est ensuite investie avec conviction dans la Fédération des éleveurs et vétérinaires en convention (Fevec), une structure qui rassemble la Copav, l’AEML et tous les autres groupes de la région Auvergne-Rhône-Alpes. « J’ai compris qu’il fallait prendre soin du collectif lorsque l’on construit un modèle différent, a fortiori quand on sort du modèle marchand et qu’on a pour horizon une transformation sociale. » À la Fevec, un animateur se charge de communiquer sur les formations, d’encourager la mutualisation des biens et de négocier les médicaments au taux le plus avantageux pour les éleveurs. Des programmes de recherche, émanant notamment de l’Institut de l’élevage (Idele), de l’Institut de l’agriculture et de l’alimentation biologiques (ex-­Institut technique de l’agriculture biologique -­ Itab) ou encore de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), voient également le jour en partenariat avec la Fédération qui détient une importante base de données. Et cette mutualisation n’est pas leur seul atout. Car, en se regroupant, les paysans construisent aussi leur garde-fou : « Dans le modèle libéral, l’éleveur est seul face au vétérinaire. Ici, nous sommes un collectif : face aux vétérinaires, nous sommes plus nombreux. C’est non seulement précieux pour les échanges, mais ça l’est également dans le rapport de force », confie Magali Razy. Les vétérinaires conventionnés ne sont pas non plus en reste. En créant une association paysanne, ils ont la possibilité de siéger à des institutions au même titre que les éleveurs : « Si je suis invité dans un groupement de prévention sanitaire avec la Copav, je représente une centaine d’exploitations. Aujourd’hui, il y a quatre groupes entre la Loire et le Rhône, cela fait environ 500 éleveurs. Cinq cents, ça commence à compter. C’est politique, ça », explique Marc Delacroix.

Lutter contre la désertification

Récemment, le ministère de l’Agriculture s’est intéressé à la démarche des vétérinaires en convention, « une belle reconnaissance après quarante ans de bâtons dans les roues »,relève Marc Delacroix. L’intérêt du ministère reflète l’inquiétude – comme pour la médecine humaine – de la difficulté des territoires ruraux à attirer des jeunes diplômés. Dans le rapport du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) datant de décembre 2019, les auteurs soulignent la nécessité de reproduire le dispositif des vétérinaires en convention « pour maintenir l’élevage dans les territoires ruraux où il est jugé souhaitable qu’il se maintienne et y stopper le processus de désertification vétérinaire en cours ».Si le groupe AEML, situé à Saint-Symphorien-sur-Coise, n’a pas eu de mal à recruter ces dernières années, cela n’a pas empêché les membres de la Fevec de tester un nouveau dispositif pour attirer les vétérinaires : « Il y a trois ans, nous avons créé Terre d’accueil, un réseau avec lequel nous organisons une sorte de speeddating entre les fermes et les étudiants. Nous travaillons même sur une application », partage avec enthousiasme la présidente de la Fevec, qui précise qu’il faudra attendre encore quelques années pour se rendre compte des avancées du dispositif. Quant au renouvellement des générations d’éleveurs, cela reste une préoccupation majeure, même si, d’après l’animateur de la Fédération, Philippe Sulpice, « les effectifs des éleveurs de la Fevec sont restés plutôt stables depuis sa création ». Après quarante ans d’existence, les collectifs qui ont émergé dans la région Auvergne-Rhône-Alpes n’ont en effet plus besoin de prouver leur bonne santé. Encore peu nombreux (une dizaine en France), ils restent pour le moment très localisés. Ils portent néanmoins en eux l’espoir d’une organisation du travail différente, où la convivialité, l’entraide et l’horizontalité des échanges prennent à revers le modèle libéral.