Économie de la décroissance

Se libérer de la dette pour financer une société décroissance

Illustrations : Vincent Bergier

La dette au XXIe siècle est le lieu d’un paradoxe saisissant. Parvenir à financer massivement la bifurcation écologique et ancrer nos sociétés dans un régime de décroissance suppose un endettement massif. Mais, pour ne pas ployer sous le poids des intérêts associés, il est indispensable de penser la monnaie après la dette, comme le suggèrent plusieurs travaux récents d’économie.

La dette est un sujet radioactif. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les débats sur le sujet – en France comme ailleurs dans le monde – et analyser les réactions qu’ils suscitent, de part et d’autres du spectre politique. À droite, on s’affole de la « spirale du déficit », l’orthodoxie néolibérale réduisant la dette à un excès de dépenses ou à une insuffisance de recettes tout en plaidant pour une gestion équilibrée « en bon père de famille ».

Au niveau européen, les institutions se chargent de veiller à ce que les États ne s’endettent pas au-delà du seuil de 3 % du PIB, sous peine de se voir sanctionnés pour non-respect des règles budgétaires. La solution à ce supposé laisser-aller se trouvant le plus souvent dans la mise en place de « cures » d’austérité. Une expression qui laisse peu de place au doute : pour les économistes orthodoxes, la dette est une maladie dont il s’agit de se purger.

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Le sujet divise également la gauche. Alors que la nécessité de s’endetter pour financer les investissements pour une justice écologique et sociale semble faire l’objet d’un consensus, la question des seuils d’endettement et des conséquences économiques de tels choix suscite la discorde. Un climat de suspicion autour de l’idée d’endettement que l’on retrouve jusque dans le mouvement décroissant : l’augmentation de l’endettement public ne serait-il pas contraire au besoin de décroissance des flux financiers, matériels et physiques ?

Mais que sait-on véritablement de la dette ? Bien peu de choses, si l’on en croit l’économiste et haut fonctionnaire Nicolas Dufrêne. « Rien n’est à l’endroit en matière de dette », s’amuse autant que se désole l’auteur de plusieurs ouvrages qui alimentent la réflexion sur ce sujet dans les cercles de gauche, par exemple sur le sujet de l’annulation sous conditions des dettes publiques. Le dernier en date, La Dette au XXIe siècle. Comment s’en libérer (Odile Jacob, 2023), est un essai proprement radical, en ce qu’il s’attache à prendre le sujet à la racine afin de proposer des solutions neuves pour « bâtir un nouvel ordre monétaire qui nous émancipe enfin de notre rapport sacrificiel à la dette ».

Une faute morale

Cette réflexion originale s’inscrit dans la continuité des travaux de l’anthropologue anarchiste David Graeber. Dans son ouvrage Dette. 5 000 ans d’histoire (Les Liens qui libèrent, 2013), cette figure de la pensée contemporaine, disparu en 2020, rappelait la filiation judéo-chrétienne de notre rapport à la dette, celle-ci étant communément associée à la faute morale et le défaut de remboursement au péché1. Ce qui n’a pas empêché la multiplication des cas de défaut de la part de cités ou d’États au cours de l’histoire, soulignait-il, sans effets majeurs sur les grands équilibres économiques.

En sacrifiant à la nature morale de la dette, c’est l’humanité que nous sacrifions.

David Graeber y voyait l’illustration que, contrairement à un préjugé ancré dans l’opinion, pour dépenser de l’argent, il n’est pas nécessaire de le gagner au préalable et donc de le mériter. « Nous n’avons pas “tous” à payer nos dettes, écrit-il. Seulement certains d’entre nous. Rien ne serait plus bénéfique que d’effacer entièrement l’ardoise pour tout le monde, de rompre avec notre morale coutumière et de prendre un nouveau départ. »

Comment justifier une telle approche que d’aucuns jugent hérétique, voire dangereusement révolutionnaire ? Au nom de l’autodestruction vers laquelle la machine capitaliste nous entraîne chaque jour plus inexorablement, répond David Graeber. « La mesure ultime de l’humanité en tant qu’espèce est son aptitude à accroître la production mondiale de biens et services d’au moins 5 % par an. Si nous le faisons, il est probable que nous allons tout détruire. Cette machine géante de la dette qui, pendant les cinq siècles derniers, a réduit un pourcentage croissant de la population mondiale à être l’équivalent moral des conquistadors, se heurte clairement à ses limites sociales et écologiques. » En sacrifiant à la nature morale de la dette, c’est l’humanité que nous sacrifions, nous dit l’anthropologue.

Verrou de la dette

Pour le comprendre, il faut observer à la loupe le lien qui unit monnaie et dette dans les économies néolibérales. « Dans notre modèle, la création monétaire se fait en contrepartie d’une dette, pointe Nicolas Dufrêne. Or pour la rembourser, il est nécessaire de générer un surplus de profit, la rentabilité et la solvabilité étant à la base du principe de crédit bancaire. »

Ce lien consubstantiel entre création monétaire et émission de dette, dans un contexte d’extractivisme économique, a fait le lit d’un paradoxe : nous devons investir massivement pour financer la reconstruction écologique, mais mobiliser les ressources financières ad hoc (510 milliards d’euros par an d’investissements publics pour atteindre la seule neutralité carbone, selon l’institut Rousseau2) nous expose à un accroissement exponentiel de notre dette et des intérêts qui lui sont associés. Parfois même, ces projets peinent à être financés. Car la protection de la biodiversité, les efforts de rénovation thermique et de construction de nouvelles infrastructures décarbonées ne sont pas rentables pour les créanciers.

Cet endettement massif – et pourtant nécessaire – est aussi fréquemment associé à un « fardeau pour les générations futures » que les économistes orthodoxes s’empressent de mobiliser pour justifier leurs coupes franches dans les budgets, en particulier celui de l’écologie. Début 2024, le gouvernement Attal a ainsi décidé d’amputer le budget du ministère de l’Écologie. Celui-ci est passé de 2,5 milliards à 1 milliard pour l’année 2025.

« Tous nos débats sont placés sous le signe de la contrainte financière avant d’être placés sous le signe de l’utilité sociale, des besoins », se désole Nicolas Dufrêne. Et de résumer : « Le verrou du remboursement de la dette nous contraint à faire des choix de court terme qui nous orientent dans la direction inverse de celle que nous devrions collectivement prendre. »

Alors comment dépasser ce statu quo terrible qui nous condamne à l’inaction climatique et aux reculs sociaux ? Une partie de la réponse pourrait tenir en une boutade : il faut créer de « l’argent magique », pour reprendre l’expression d’Emmanuel Macron3. C’est-à-dire mettre sur pied un canal de création monétaire libre de dette, placé sous strict contrôle démocratique.

Monnaie libre de dette

En tant qu’outil privilégié du financement écologique, la monnaie libre de dette est au cœur de plusieurs travaux économiques récents. « Monnaie écologique » chez Alain Grandjean et Nicolas Dufrêne ou encore « monnaie émancipatrice ». « Monnaie volontaire » chez Jézabel Couppey-Soubeyran, Pierre Delandre et Augustin Sersiron4. Toutes et tous convergent autour de l’idée que, pour parvenir à la sobriété, il faudra des investissements massifs, et donc s’endetter. Mais différemment ! C’est-à-dire en injectant dans l’économie un surplus monétaire, sans obligation de remboursement mais avec l’impératif de financer des investissements utiles à la société.

Ce nouveau paradigme est aux antipodes du principe de l’austérité, qui consiste à réaliser des saignées dans les finances publiques pour les « assainir » et retrouver un équilibre budgétaire conforme aux règles édictées par l’Union européenne. « L’austérité ne fonctionne pas », assure Nicolas Dufrêne. C’est un mécanisme qui consiste à « pratiquer des saignées sur un corps déjà malade. Et revient donc à l’affaiblir encore plus. » Les politiques austéritaires conduisent généralement à une dégradation de l’action publique, les services publics étant moins financés et le budget de fonctionnement des collectivités territoriales restreint. 

Les politiques austéritaires sont inadaptées car le propre de nos économies est que la « charge » de la dette (c’est-à-dire la progression des intérêts à rembourser) progresse plus vite que la création de richesses susceptibles de permettre ce remboursement. Pour ne pas étouffer sous son poids – qui s’alourdit depuis la remontée des taux d’intérêts décidée par la Banque centrale européenne5 –, il faut donc se dégager de cet étau, en annulant le remboursement d’une partie des titres de dette émis par les États. Mais aussi ouvrir un nouveau champ de financement grâce à la monnaie libre de dette.

La Banque centrale est le seul acteur qui peut se permettre de mettre en œuvre cet outil monétaire. Pourquoi ? Parce qu’en tant qu’institution encadrant la création monétaire, elle ne craint pas les effets sur son bilan comptable. Si l’on s’extrait du corset doctrinal qui régit son action depuis des dizaines d’années, on constate qu’une banque centrale ne peut pas faire faillite, elle peut théoriquement s’endetter à l’infini et a la capacité d’annuler certains titres de dette qu’elle détient. Mais une telle action ne peut pas s’effectuer sans conditions. Aussi, dans l’approche hétérodoxe de la monnaie libre de dette, il est fondamental que son action soit placée sous contrôle démocratique strict.

Parlement du crédit et de la monnaie

Nicolas Dufrêne l’affirme haut et fort : la notion d’équilibre budgétaire est un totem du passé. Les défis contemporains nous obligent au contraire à assumer le déséquilibre budgétaire. Ce qui suppose toutefois de nombreuses innovations, à la fois institutionnelles et politiques. Car dans le paradigme de la « monnaie émancipatrice », la monnaie est envisagée comme un bien commun placé sous contrôle démocratique. En clair, il est nécessaire que les projets financés par cet « argent magique » soient délibérés collectivement par des assemblées de citoyens, de collectivités territoriales et de décideurs publics.


L’idée n’est pas neuve. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) envisageait la création d’un « Parlement du crédit et de la monnaie », rappelle le haut-fonctionnaire. Une institution qui n’a connu qu’une brève existence liée au contexte de sortie de guerre, mais dont la vocation était d’associer les citoyens aux grandes décisions de politique économique.

Réhabiliter et faire advenir une telle institution semble plus que jamais nécessaire. Mais parvenir à ce renversement complet de la perspective suppose toutefois de penser contre nombre de certitudes, en particulier celles gravées dans le marbre de la doxa néolibérale.

Panique morale

Chaque année, la rentrée du mois de septembre inaugure les discussions à propos du budget pour l’année à venir. Chaque année, la panique morale autour d’une possible « faillite de l’État français » reprend et les cris d’effroi quant à la « spirale du déficit » font la une des médias de tous bords. Illustrant le fait que la dette est un sujet éminemment politique, à la merci de toutes les manipulations, comme celle qui consiste à brandir devant les citoyens une menace aux contours flous, dont ils peinent à se saisir.

« La dette est un argument d’autorité idéal qui permet de refuser universellement tout ce qui va dans le bon sens. Elle permet de justifier toutes les réformes structurelles et d’autoriser tous les sacrifices », se désole Nicolas Dufrêne. Parfois, elle est même instrumentalisée pour faire passer des politiques d’austérité au nom de l’impératif de sobriété. L’économiste et haut fonctionnaire en est pourtant convaincu : la dette et la monnaie ne sont pas le cœur du problème, mais bien la solution pour faire face aux défis contemporains. Parvenir à imposer cette idée suppose toutefois de mettre au rebut deux siècles de pensée économique. Un programme décroissant autant que révolutionnaire. 


1. En allemand, le mot Schuld signifie à la fois « dette » et « culpabilité », rappelle David Graeber.

2.Road to Net Zero, rapport de l’Institut Rousseau, juin 2024.

3. L’argent magique existe. Pour faire face à la pandémie de Covid-19 qui menaçait de faire ployer les économies mondiales, l’État français a injecté des centaines de milliards d’euros, notamment sous la forme d’aides directes aux entreprises accordées sans contreparties, rappellent les économistes Maxime Combes et Olivier Petitjean dans leur essai Un pognon de dingue mais pour qui ? L’argent magique de la pandémie(Seuil, 2022).

4. Jézabel Couppey-Soubeyran, Pierre Delandre et Augustin Sersiron, Le Pouvoir de la monnaie. Transformons la monnaie pour transformer la société, Les Liens qui libèrent, 2024.

5. Les taux directeurs de la BCE étaient très faibles, voire nuls au milieu des années 2010. Ils sont remontés pour s’établir à 3,75 % depuis le mois de juin 2024.

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