Adaptation et idées reçues

Derrière les préjugés, l'intelligence de la corneille

Ces oiseaux parviennent depuis plusieurs décennies à survivre et à s’adapter malgré l’antipathie, voire le dégoût qu’ils inspirent et les préjugés qu’ils véhiculent. La valorisation de leur intelligence leur vaut, surtout en ville, un regain d’intérêt. Faut-il s’en réjouir ?

En apparence, la corneille est entièrement noire. Son plumage est un manteau d’encre, son bec a la couleur d’une nuit sans lune. Est-ce cela qui lui vaut une réputation aussi sombre ? De longue date, en Europe, on dit que cet oiseau symbolise la mort et les âmes damnées, qu’il se nourrit de nos cadavres, que son chant métallique est annonciateur de malheurs.

À la campagne, on la chasse. On lui reproche, comme à d’autres corvidés, d’être en surnombre et de manger les graines semées dans les champs. Certes, mais des alternatives pourraient être envisagées, comme des semis sous couvert ou comme l’utilisation de semences avec des enrobages au goût qui leur déplaît(1).

Article de notre n°68 « Le grand complot écolo », disponible sur notre boutique.

En ville, où elles se sont adaptées depuis les années 1970, nous les blâmons surtout en raison des poubelles déchirées et éparpillées – mais peut-on vraiment leur en vouloir au vu du gaspillage commis par nos congénères ? – et les tenons pour responsables de l’effondrement des populations de certains petits oiseaux des jardins dont ils mangeraient les oisillons. Même si, en vérité, les corneilles se nourrissent surtout de végétaux ou d’insectes et peu de charognes et de jeunes oiseaux.

Pour toutes ces raisons, la corneille relève d’un statut d’« espèce susceptible d’occasionner des dégâts » (Esod, nouveau terme pour « nuisibles »), ce qui peut entraîner, selon les départements, l’autorisation permanente d’abattre les individus. Une mesure largement mise à profit : un million de corneilles et corbeaux sont tués chaque année en France, sans diminution démontrée des effectifs de population ni des dégâts qu’on leur impute.

Une cervelle d’oiseau

Quand on croise un oiseau tout noir qui croasse, on pense au corbeau. En vérité, surtout si vous êtes en ville, c’est la plupart du temps une corneille. Pour en avoir le cœur net, regardez-le se déplacer. S’il saute, c’est bien une corneille. S’il marche ou s’il plane, c’est un corbeau. Et à bien l’observer, le plumage de la corneille, lui, est légèrement irisé. Son noir manteau a des reflets lumineux ou colorés. Comme si sa lumière et ses couleurs n’étaient données qu’à celles et ceux qui veulent bien lui accorder un peu d’attention.

Et celles et ceux qui s’y essayent sont en général frappés par l’ingéniosité de cet oiseau. L’une des fables attribuées à Ésope et écrites entre le VIIe et le VIe siècle avant J.-C., La corneille et la cruche, raconte comment une corneille fait tomber des cailloux dans une cruche pour y faire grimper le niveau de l’eau et parvenir à y boire. La passionnante bande dessinée La Femme corneille(2) relate des expériences scientifiques très complexes, qui poussent des corneilles à résoudre plusieurs énigmes successives et à utiliser des outils pour accéder à de la nourriture. Sur son blog, la docteure en éthologie et vulgarisatrice scientifique Agatha Liévin-Bazin atteste d’autres expériences ayant mis en lumière les capacités intellectuelles des corvidés.

Elle décrit à Socialter comment la recherche a depuis au moins une décennie mis en lumière une autre capacité fascinante de ces oiseaux, appelée « théorie de l’esprit »(3) : « Les corvidés cachent leur nourriture avec des stratégies complexes. Cela a permis de mettre en place des expériences qui confirment qu’ils disposent d’une capacité à se projeter, à comprendre et à anticiper les pensées des autres. » Et concrètement, on constate aussi que ces corvidés savent créer de fausses cachettes de nourriture quand ils se savent observés, avant de changer de caches une fois les importuns partis.

Anticipation d’un événement et des intentions d’un congénère ou prédateur : ces deux compétences étaient pourtant considérées comme le propre de l’humain jusqu’au milieu du XXe siècle. Une expérience menée en Autriche en 2016 a même démontré que des corvidés sont capables de comprendre le principe de l’œilleton sur une porte et de dissimuler leur nourriture avec davantage de prudence quand ils se savent potentiellement observés par ce biais(4).

Un million de corneilles et corbeaux sont tués chaque année en France, sans diminution démontrée des effectifs de population ni des dégâts qu’on leur impute.

De nombreux indices signalent par ailleurs que les corneilles parviennent à reconnaître les êtres humains et à adapter leur comportement en fonction de ces derniers. L’ornithologue Frédéric Jiguet (auteur de Vivent les corneilles, Actes Sud, 2024) qui défend le droit à une vie sauvage en ville et la cohabitation apaisée avec les corneilles, assure que bon nombre des individus qu’il capture pour ses observations poussent un cri dès qu’elles le voient afin d’alerter leurs congénères. La « corneilliste » et Parisienne Marie-Lan Taÿ Pamart, personnage sur lequel repose en partie La Femme corneille, décrit de son côté la relation amicale qu’elle a nouée depuis plusieurs années avec deux corneilles du jardin des plantes de Paris, sans connaissances préalables sur cette espèce.

Celles qu’elle a nommées Bob et Alice la retrouvent chaque jour devant une balustrade bien précise. S’ils gagnent parfois des cacahuètes (non salées), des croquettes, voire des frites, les corvidés viennent aussi pour « autre chose », note Marie-Lan Taÿ Pamart, qui ne leur donne pas à manger de façon systématique. La corneilliste les apprécie et apprend beaucoup à leurs côtés, notamment sur leur relation les uns aux autres. Ainsi, observe-t-elle, leur quotidien est fait d’alliances, de négociations et de marquage de territoire.

Son enthousiasme et les photos et informations qu’elle partage sur les réseaux sociaux ont conduit d’autres amateurs à se passionner pour ces oiseaux. « Ça a changé la façon dont je perçois les animaux en ville. Des gens me demandent, “qu’est-ce qu’elles font là, ces corneilles ?”. Maintenant, je me dis que c’est plutôt moi qui habite ou qui me déplace sur leur territoire. J’ai réalisé ça en écoutant un enfant qui s’intéresse aux corneilles et qui a fait un exposé dans sa classe. Il a commencé en disant : “Notre école est sur le territoire de telle corneille et telle corneille”. C’est très rare, cette vision des choses », confie-t-elle.

Un décentrement fertile et riche de sens. Depuis 2022 elle anime, avec le Muséum national d’histoire naturelle, un programme de sciences participatives intitulé « Corneilles Paris »5 qui invite tout un chacun à mener des observations de corneilles baguées. Le but étant de documenter et de comprendre la dynamique des populations et les déplacements des corneilles dans et autour de la capitale puis, in fine, d’imaginer des solutions pour mieux cohabiter avec cet oiseau.

« N’importe quel animal est fascinant »

Voilà qui donne envie de crier au monde que ces oiseaux ne méritent pas de mourir, puisqu’ils sont intelligents et puisque les fréquenter nourrit notre intellect. L’argument est toutefois à double tranchant : ne revient-il pas à légitimer la mort d’animaux dont l’intelligence est moins évidente à nos yeux ou moins proche de la nôtre ?

Marie-Lan Taÿ Pamart est vigilante sur ce point : « Les corneilles m’ont attirée parce qu’elles sont intelligentes et ont aussi l’air intelligentes. Ensuite, cela m’a poussée à réfléchir aux autres espèces pour lesquelles ce n’est pas le cas. Les pigeons ont par exemple la réputation d’avoir l’air stupides, mais ils sont en réalité capables de prouesses qu’on peine encore à comprendre. On peut aussi avoir de bonnes relations avec eux, j’ai des liens affectifs riches avec un couple de pigeons qui vient sur le bord de ma fenêtre. » L’éthologue Agatha Liévin-Bazin partage cette prudence.

« Ça a changé la façon dont je perçois les animaux en ville […]. Maintenant, je me dis que c’est plutôt moi qui habite ou qui me déplace sur le territoire d’une corneille. »

En tant que vulgarisatrice scientifique, elle explique souvent au grand public que les corvidés témoignent de facultés méconnues et fascinantes, comme le soutien entre individus, ou des comportements qu’on pourrait interpréter comme de l’empathie ou de la consolation. Mais, nuance-t-elle, elle met un point d’honneur à souligner le fait que « n’importe quel animal est fascinant et mérite le respect en tant que tel : on ne devrait pas avoir à démontrer qu’il a des traits qui nous ressemblent et/ou que nous considérons comme des qualités ».

L’intelligence des bêtes est-elle un argument éthique et légitime pour encourager leur préservation ? La controverse est passionnante et mérite bien des débats. Certains n’attendent pas de réponses tranchées pour s’organiser : l’association Les amis de Lazare qui, en plus de sensibiliser le grand public à la défense des corvidés, a créé pour eux un sanctuaire en 2013 dans les Bouches-du-Rhône. Environ 400 individus y sont accueillis et soignés chaque année, ce qui dénote avec les pratiques d’autres refuges ornithologiques où l’accès est encore restreint pour les êtres vivants labellisés Esod et suspectés d’occasionner des dégâts.

Pour limiter leur imprégnation et éviter qu’ils et elles ne s’habituent aux êtres humains, les corvidés sont relâchés dans la nature une fois remis sur pattes. Mais dans la majorité des départements, cela signifie aussi être de nouveau considéré comme « nuisible » et donc susceptible d’être exterminé sans discernement et tout à fait légalement. 


1. Expérimentation réalisée par l’ornithologue Frédéric Jiguet et le Muséum d’histoire naturelle.

2. Camille Royer et Geoffrey Le Guilcher, Futuropolis, 2023.

3. « Les corbeaux sont-ils si intelligents que ça ? », The Conversation, 14 juin 2020.

4. Thomas Bugnyar, Stephan A. Reber, Cameron Buckner, « Ravens Attribute Visual Access to Unseen Competitors », Nature, 2016.

5. Le programme a été initié en 2012 : www.corneilles-paris.fr

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