La maison de Paraschiva Mateiu, éleveuse bovine d’une soixantaine d’années, sera engloutie d’ici deux ans. La menace, d’apparence inoffensive, se trouve au pied de chez elle : un lac aux reflets azur à certains endroits, épais et boueux à d’autres qui, jour après jour, s’infiltre progressivement dans l’herbe sèche de son jardin. Sous cette épaisse couche d’eau, qu’elle guette avec inquiétude depuis la fenêtre de sa cuisine où elle fait couler du café noir, gît ce qui était autrefois son village, Geamăna. Un petit bourg de 400 âmes au cœur des monts Apuseni, dans les Carpates, célèbre chaîne de montagnes en Roumanie. Le front perlé de sueur, Paraschiva s’assoit au bord d’un muret à l’ombre sans quitter des yeux les poules qui déambulent dans son jardin. Elle se retrousse les manches. L’histoire de l’ensevelissement de Geamăna est longue.
Reportage issu de notre numéro 65 « Fric fossile ». Disponible sur notre boutique.

Tout commence au début des années 1980, sous la dictature communiste de Nicolae Ceaușescu. Le chef d’État affiche son ambition de mettre en place des projets économiques pharaoniques pour faire rayonner la Roumanie à l’international. La découverte inattendue de gisements de cuivre sur les hauteurs du village sans histoires de Geamăna soulève d’abord l’espoir d’une prospérité nouvelle pour ses habitants, qui vivent modestement de l’agriculture, de la poterie et du tissage.
Face à ce qui se révèle être la plus grande réserve de cuivre du pays et la deuxième plus vaste d’Europe, Nicolae Ceaușescu, lui, salive. En 1985, l’entreprise Roşia Poieni Copper Mining Combine, subordonnée au ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Environnement, obtient officiellement le droit d’exploitation de la mine – qui représente 60 % des réserves naturelles de cuivre de la Roumanie. Comme promis, elle génère d’abord de nouveaux emplois, contribuant à élever le niveau de vie d’une centaine d’habitants. Reste toutefois un détail d’ampleur à régler : que faire des déchets miniers une fois que la machine est lancée ?
La société d’État, rachetée par une entreprise privée canadienne en 2012, trouve à l’époque une méthode simple : installer des kilomètres de tuyaux pour acheminer les déchets, soit une mixture de roche, de boue, d’eau et de produits chimiques, hors de la mine. Les dirigeants de l’entreprise minière martèlent alors aux habitants qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter : les résidus se dirigent vers le village voisin, Poieni… Mais le volume des déchets s’avère incontrôlable, et les résidus toxiques de la mine avancent inévitablement vers Geamăna, engloutissant peu à peu les maisons et les terres agricoles.

Paraschiva Mateiu devant sa maison dans le village de Geamăna.
La bénédiction économique brandie par le gouvernement se transforme rapidement en un véritable scandale environnemental. Mais à la fin des années 1980, dans les médias, l’entreprise minière impose ses éléments de langage. On parle alors de la prétendue « catastrophe naturelle de Geamăna ». En à peine cinq ans, tout le village est sacrifié. « Environ 400 familles ont été expropriées. L’entreprise leur a fait miroiter une grosse somme pour s’installer dans la grande ville voisine, à Alba Iulia. Ils n’ont finalement récupéré qu’un faible pourcentage de la somme promise. Moi, je resterai jusqu’à la fin dans ce village devenu la proie de l’avidité », lâche Paraschiva Mateiu, sourcils froncés.
Un bassin acide et toxique
Pour ce dommage, Paraschiva a reçu une proposition de compensation financière de 25 000 euros de la part de l’entreprise minière. Offre qu’elle a refusée, comme la vingtaine de voisins restants, encore épargnés. « Aucune somme d’argent ne peut réparer le fait que toutes nos maisons ont été recouvertes de résidus résultant de l’exploitation des minerais », justifie-t-elle. Par ailleurs, elle est lucide sur ce qui adviendra dans le futur. Avant elle, d’autres habitants ont connu la désillusion du déclassement, l’impossibilité de retrouver le même confort de vie dans la grande ville voisine. Profondément attachée à sa maison, propriété de ses parents où elle est née, elle y a élevé ses trois enfants et s’occupe désormais de son mari souffrant d’un cancer du poumon.
« Aucune somme d’argent ne peut réparer le fait que toutes nos maisons ont été recouvertes de résidus résultant de l’exploitation des minerais. »
Plus de quarante ans après le début de l’exploitation minière, la vallée de Şesii s’est transformée en un gigantesque lac de décantation de 250 hectares. Désormais, ne reste du village de Geamăna que le pic du clocher de l’église et quelques toitures de maisons, que l’on peut voir dépasser des eaux colorées par la pollution. Mais, à l’heure où s’envole la demande mondiale de cuivre, indispensable aux équipements électriques, la mine de Roşia Poieni, toujours en exploitation en 2024, n’est pas près de fermer ses portes.
Jusqu’à présent, 400 millions de tonnes ont été extraites, soit un tiers du gisement, qui en compte un milliard et demi. Un barrage en béton, dont tout le monde sait qu’il est un pansement inutile, a été construit pour éviter que toute la vallée ne connaisse le même sort que Geamăna. Quant au lac, il est toujours la déchetterie de la mine et continue à prendre 90 à 100 centimètres de surface par an. « Quand les déchets de la mine arrivent dans le bassin, des réactions chimiques sont provoquées par la quantité d’acides que les minerais contiennent. Le PH relevé dans la rivière Arieş (à quelques kilomètres sous le barrage du lac) s’élève à 2,5, quand l’eau potable doit avoir un PH compris entre 6,5 et 9,5 », explique Zeno Cornea, topographe impliqué dans la lutte contre l’entreprise minière depuis 1996.

La boue et les déchets toxiques provoqués par la mine de cuivre de Roşia Poieni.
Pour contrer cette acidité, la société Cupru Min déverse chaque jour trente tonnes de chaux dans le bassin. « C’est ce produit qui dessine des stries blanches et laiteuses à la surface », explique Zeno Cornea. Quant à cette étonnante couleur turquoise à certains endroits du lac, on l’explique par le cuivre déversé qui s’y oxyde. Pourquoi se priver d’un lac bleu azur dans cette région attractive qu’est la Transylvanie ? Quelques médias locaux comparent maladroitement le lac aux eaux tropicales des Maldives, attisant la curiosité des touristes étrangers. Sur TikTok, le village englouti est même devenu une attraction touristique virale pour les jeunes Roumains en quête de frissons, d’aventures ou de photos artistiques.
Un scandale environnemental commun en Roumanie
On l’oublierait presque, mais autour de ce lac pollué, la vie continue. Une vieille dame au dos courbé, qui semble mutique, prépare minutieusement son fromage. Paraschiva vérifie au moins une fois par jour si ses trois vaches se portent bien. Autour d’elles, l’eau stagnante du lac se réchauffe et s’évapore, or elle contient toujours du cuivre et tout un tas de résidus miniers, déplacés par le vent dans les champs de la vallée, où les vaches continuent de paître. « Les familles sur les hauteurs qui ont refusé de partir conservent leur mode de vie : elles ont toujours eu des animaux et vivent de ce qu’elles produisent, leur viande, leur lait et leur fromage », ajoute Zeno Cornea, le topographe. S’il n’existe aucun recensement officiel, les infections pulmonaires seraient légion parmi les derniers habitants.
La santé de la société Cupru Min, quant à elle, est bonne. L’entreprise a doublé ses principaux indicateurs financiers sur la période 2016-2020 (+120 % de chiffre d’affaires) et se targue en 2024 sur son site web d’être engagée dans la protection de l’environnement. Elle ne semble pas avoir informé les derniers habitants de Geamăna de la toxicité du lieu. Pourtant, la mort des végétaux environnants semble crier le contraire. En mars 2023, des experts de l’Institut géologique de Roumanie ont prélevé des dizaines d’échantillons d’eau et du sol sur plusieurs sites pollués en Roumanie, y compris dans le ruisseau Geamăna Mare. « Les polluants totaux d’azote, de phosphore et d’ammonium présentent des excès dans tous les échantillons, influençant considérablement l’état de vie aquatique », précise le rapport « Tout est empoisonné, l’eau, l’herbe, les arbres, les fruits, les légumes, les animaux et à terme les humains. C’est une vraie bombe écologique », expliquait en 2019 le photographe Cristian Lipovan à l’agence de presse anglaise Media Drum World.

Village de Geamăna.
Le scandale environnemental de Geamăna, tristement spectaculaire, est loin d’être un cas unique en Roumanie. Plusieurs régions ont payé cher les frais de l’exploitation minière. En témoigne la catastrophe environnementale de Baia Mare, en janvier 2000, qui s’est traduite par un déversement de cyanure dans les rivières du Someș et de la Tisza à la suite de la rupture d’une retenue d’eau contaminée par l’exploitation minière aurifère. Résultat : une quantité de poudres industrielles et de dioxyde de soufre contenue dans l’air largement supérieure à celle admise au niveau mondial ; un niveau de métaux lourds dans les sols dépassant également les seuils admis ; et des centaines de poissons morts flottant à la surface des eaux.
Les responsables : la société Aurul, entreprise australienne et roumaine spécialisée dans l’exploitation de l’or, condamnée en 2009 à la suite de cet événement par la Cour européenne des droits de l’Homme2. Malgré sa qualification de pire désastre écologique en Europe de l’Est depuis Tchernobyl, le chapitre des mines n’est pas fermé en Roumanie, pays qui se classe au dixième rang mondial en termes de diversité des minéraux produits – environ 60 minéraux différents – et où les mines et leurs industries représentent 28,9 % du PIB en 20223. Depuis 1999, 150 permis ont été attribués pour des gisements d’or et d’argent, selon l’association française Systèmes extractifs et environnements (SystExt)4. Mais cette ruée vers l’or suscite parfois de fortes résistances.
L’exception Roşia Montană
Sur la route qui mène de Geamăna vers la commune voisine de Roşia Montană, on peut lire en grosses lettres noires sous un pont : « N’oubliez pas Geamăna, sauvez Roşia Montană. » Ici, pendant vingt ans, une poignée d’habitants ont mené une lutte acharnée contre l’exploitation d’une mine d’or sur les hauteurs de leur village, un projet anachronique qui aurait détruit quatre massifs forestiers, contaminé de nombreuses rivières et rasé plus de 900 bâtiments5, dont des maisons comme à Geamăna. L’entreprise canadienne Gabriel Resources comptait extraire entre 800 et 4 000 tonnes d’or. Le prix à payer : l’utilisation de 40 tonnes de cyanure par jour et 250 millions de tonnes de déchets cyanurés engendrés par la lixiviation de l’or.

Au dessus du village de Roșia Montană, les mines d’or inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco.
Malgré les intimidations, les menaces téléphoniques et la pression pour pousser les résidents à vendre leurs maisons, les opposants ont fini par obtenir gain de cause grâce à une décision historique prise par l’Unesco en 2021 : inscrire d’anciennes mines d’or présentes sur le site au Patrimoine mondial, décision qui a définitivement enterré ce projet controversé6. Une bonne nouvelle arrive rarement seule : le 8 mars dernier, le gouvernement roumain a gagné le procès d’arbitrage intenté par la société canadienne qui souhaitait obtenir une compensation de 5,7 milliards de dollars après l’échec de son projet de construction de la plus grande mine d’or à ciel ouvert d’Europe.
Si l’euphorie de la victoire est encore intacte, la lutte de Roşia Montană a néanmoins laissé quelques traces. Plus de 80 % des habitants (2 000 personnes) ont quitté le village en échange d’une compensation financière alléchante. Les commerces en pâtissent. Dans certaines rues, règne une atmosphère de village fantôme. Les banderoles accrochées par l’entreprise canadienne font encore partie du paysage. « L’exploitation minière, la seule solution pour Roşia Montană », peut-on lire sur la place centrale. Une affirmation que ne contredit pas Simona, 31 ans, gérante d’un bar au premier étage de sa maison. Derrière son comptoir désuet éclairé au néon, cette jeune femme aux yeux verts décorés de faux cils noirs regarde d’un air exaspéré les deux joueurs aspirés par les machines à sous. Elle l’affirme sans hésiter : elle aurait préféré que cette exploitation minière voie le jour, pour partir loin de la ville où elle a grandi et réinventer son quotidien avec son mari. Mais à l’époque de la proposition d’argent, ils ont préféré faire monter les enchères et sont désormais « bloqués ici », déplore la jeune femme.

Sorin Jurca, figure de la lutte contre le projet minier de Roșia Montană.
Naturellement, le village s’est scindé en deux groupes qui ne se fréquentent plus. « J’ai reçu des milliers de messages de félicitations provenant de dizaines de localités. Mais ici, certaines personnes restent persuadées que travailler dans une mine les aurait rendus plus riches », souffle Sorin Jurca, figure de la lutte choisie par les avocats roumains du procès comme représentant de l’opposition sur le dossier de Roşia Montană. « Maintenant, nous devons nous concentrer sur le futur, le potentiel touristique du village. Il y a des sentiers de randonnée et un artisanat local à valoriser », ajoute avec enthousiasme Tica Darie, 31 ans, qui espère devenir le futur maire de la ville. En juin, il a ouvert les portes de son café au centre du village avec le désir de réactiver du lien social dans la commune. Les habitants sont unanimes : il faut rester vigilant. Les quatre collines cernant Roșia et les hameaux aux alentours ont toujours été l’objet de convoitise et le resteront. « Avant même l’époque communiste de Ceaușescu, le gouvernement exploitait la colline de Cetate, à quelques kilomètres, détruisant des châteaux pour quelques tonnes d’or », raconte Sorin Jurca.
Non loin de là, près de sa maison condamnée par l’ensevelissement, Paraschiva a pris soin de déposer quelques pots de fleurs sur la terrasse quand a sonné le début du printemps en Roumanie. En caressant son chien dans ce décor qui est le sien depuis toujours, elle profite des dernières années qu’il lui reste à vivre ici. Les bruits des travaux d’agrandissement du barrage la font doucement sourire, amère. « L’entreprise va devoir trouver un autre endroit où déverser les déchets, et donc exproprier de nouveau », nous écrit-elle sur Facebook, quelques semaines après notre reportage. Quant à l’option évoquée par la société minière de recouvrir le lac pollué avec une bâche en guise de réparation, elle irrite les concernés. « Ce genre de bassin est actif au bas mot pendant 100 ans, les acides et les métaux là-dedans ne disparaissent pas sous une bâche. Une industrie d’extraction minière non toxique, ça n’existe pas », termine Sorin Jurca.
1. « Ouvrir de nouvelles mines en Europe, un pari risqué », Perrine Mouterde, Le Monde, 10 mai 2024.
2.Cour européenne des droits de l’Homme, affaire Tătar c. Roumanie.
3. « Roumanie : activités économiques », article du Larousse en ligne.
4. « Séjour minier Roumanie 2016, de la “vallée des larmes” de Jiu au village englouti de Geamăna », SystExt.org.
5. « La mine roumaine Roșia Montană, un des sites européens les plus menacés », Le Taurillon, 2013.
6. « Paysage minier de Roșia Montană », site de la Convention du Patrimoine mondial de l’Unesco.
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