Pensées décroissantes

Bernard Charbonneau, premier objecteur de croissance

Partisan dès les années 1930 d’une limitation volontaire de la croissance, Bernard Charbonneau demeure relativement méconnu du grand public comme des militants écologistes. Patrick Chastenet, professeur émérite de sciences politiques à l’université de Bordeaux retrace la vie de celui qui avait identifié deux des grands maux du siècle : l’accélération de la consommation et le solutionnisme technologique.

«On ne peut poursuivre un développement infini dans un monde fini. » La formule est familière des cercles écologistes et décroissantistes, mais qui connaît son véritable auteur ? Bernard Charbonneau l’employait dès 1944 selon son ami le penseur libertaire Jacques Ellul.

En raison de sa proximité intellectuelle et géographique avec ce dernier, on a eu tendance à les confondre dans une même « école de Bordeaux », au point de faire perdre de vue l’originalité de son œuvre. Charbonneau reprend cette maxime à partir du début des années 1970 dans ses différentes chroniques pour Foi & Vie, La Gueule ouverte et Combat nature

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En 1935, son texte Directives pour un manifeste personnaliste fait de lui le premier objecteur de croissance du XXe siècle en Occident. Pas moins ! Ce manifeste de jeunesse – coécrit avec Ellul, à respectivement 25 et 23 ans – réclamait une limitation volontaire de la croissance pour fonder une « cité ascétique » et « équilibrée aux plans matériel et spirituel ». 

Le protestant Ellul et l’agnostique Charbonneau adhèrent aux deux organes qui composent alors le mouvement personnaliste1 – Esprit et Ordre nouveau – et partagent la même conception de la « personne ». Celle-ci est aussi différente de l’individu des libéraux que du soldat politique des régimes totalitaires. Mais ils s’en distinguent par la tonalité libertaire, antijacobine et décroissantiste de leurs propositions.

La même année, dans un article de la revue Esprit, Charbonneau propose de « couper le nerf publicitaire » : extirper la publicité de notre environnement compte plus, selon lui, que de changer de gouvernement. Dans les années 1930, Charbonneau veut que le sentiment de nature soit au personnalisme ce que la conscience de classe a été au socialisme : la raison faite chair. Mais, pour ne pas se muer en son contraire, explique-t-il, ce sentiment doit échapper tant au « retour à la terre » qu’à « l’organisation des loisirs ».

Avec Le sentiment de la nature, force révolutionnaire (1937), texte de 70 pages diffusé dans les cercles personnalistes du Sud-Ouest, Charbonneau amplifie la tonalité décroissantiste du manifeste personnaliste et systématise ses réflexions sur le rapport de l’humain à son environnement, s’imposant ainsi comme le premier théoricien français de l’écologie politique du XXe siècle. 

À la suite du géographe anarchiste du XIXe siècle Élisée Reclus, il dit en substance que l’humain n’a pas besoin d’un « dimanche à la campagne » pour s’extirper du quotidien mais d’une vie moins artificielle. La technique moderne assure le confort mais supprime la joie des plaisirs simples. Ce qui est gagné en sécurité est perdu en liberté.

Charbonneau souligne ainsi l’essence foncièrement démocratique du sentiment de la nature, « personnel, donc particulier à chacun de nous et commun à nous tous ». Ce qui veut dire que quand bien même il existerait des solutions purement techniques à la crise écologique, tels aujourd’hui l’ingénierie climatique ou le tout-électrique, elles seraient inaptes à satisfaire l’unique façon pour l’individu d’éprouver concrètement sa liberté : se confronter physiquement à la nature.

Le premier théoricien décroissant de la France du XXe siècle

Né à Bordeaux en 1910, Charbonneau racontait bien volontiers qu’il avait pris conscience de la nature en voyant arriver dans sa rue « la civilisation de la bagnole ». Enfant rebelle, il n’a de cesse de s’évader de la ville, par tous les moyens, à pied à l’époque du scoutisme, puis à vélo ou en train lors de ses escapades de lycéen ou d’étudiant. Une fois sa tente plantée, il pêche au bord des étangs et des lacs, le plus souvent en montagne des deux côtés des Pyrénées, toujours en petit comité. Il anime ainsi des camps de discussion en pleine nature avec d’autres intellectuels qui, sans lui, ne seraient jamais sortis de leur bibliothèque. 

Conscient d’assister à ce qu’il appelle une « Grande Mue », c’est-à-dire à une profonde transformation de l’espèce humaine causée par l’accélération des sciences et techniques, il est à la recherche d’un mouvement anticapitaliste, antifasciste et antistalinien. Sa boussole le conduit vers le philosophe Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit, qu’il rencontre à Paris en 1933 en compagnie d’Ellul. Dès l’année suivante, Charbonneau décide de rallier le mouvement Esprit. Avec ses amis, il rédige un bulletin interne, multiplie les conférences dans tout le Sud-Ouest, publie régulièrement dans Esprit et anime la tendance la plus girondine, fédéraliste, écologiste et libertaire de cette mouvance personnaliste très marginale dans l’Europe des années 1930. 

L’être humain a autant besoin de nature que de liberté, mais la civilisation industrielle menace la première autant que la seconde.

La guerre et l’Occupation mettent fin aux groupes de discussion, et au projet de changer la société par le bas. Sa volonté de s’éloigner toujours davantage des grands centres urbains l’isole peu à peu. En 1943, il commence ce que sa femme appellera sa « carrière à l’envers ». Professeur d’histoire-géographie à Biarritz, il passe par Bordeaux et Pau avant de se faire muter en 1945 à Lescar, dans une petite école normale d’instituteurs. Seul moralement et intellectuellement, c’est pourtant dans ces années qu’il rédige l’essentiel d’une œuvre publiée à compte d’auteur, à l’exception de Dimanche et Lundi (Denoël, 1966), L’Hommauto (Denoël, 1967), et surtout du Jardin de Babylone (Gallimard, 1969).

L’année de publication de ce dernier, son maître livre, correspond également à celle de l’amplification des mobilisations environnementalistes et à la naissance du mouvement écologiste. À 60 ans, Charbonneau peut enfin se faire entendre.

On le trouve sur tous les fronts. Il s’engage notamment au sein du comité de défense du Soussouéou qui parvient à empêcher la construction d’une station en altitude. Il cofonde la Sepanso Pyrénées-Atlantiques2 en 1971 et inaugure la même année dans Foi & Vie sa première « Chronique de l’an deux mil », consacrée à l’écologie. En 1972, il est aux côtés de Pierre Fournier, journaliste à Hara-Kiri puis Charlie Hebdo, qui vient de fonder La Gueule ouverte, un « journal qui annonce la fin du monde » et se réclame d’une écologie « radicale et globale ». Charbonneau tient la « Chronique du terrain vague » et plaide en faveur d’une alliance entre écologistes et agriculteurs contre ce qu’il appelle le « totalitarisme industriel ». Puis, à partir de 1974 jusqu’à sa mort en 1996, il écrit dans Combat naturerevue des associations écologiques et de défense de l’environnement, une revue de terrain qui éprouve le besoin de se doter de bases théoriques. 


En parallèle, il s’engage contre le projet de bétonisation de la côte aquitaine portée par une mission gouvernementale voulant faire dans le Sud-Ouest ce qui avait été fait dans le Languedoc. Pour décourager l’ardeur des promoteurs et des aménageurs désireux d’exploiter ce « gisement vert », Charbonneau créé le Comité de défense de la côte aquitaine (CDCA, 1973-1982) pour s’opposer à la balnéarisation du littoral avec son cortège d’hôtels, de voies rapides, de marinas et de golfs, au mépris des équilibres écologiques et de l’avis des habitants. Sans recourir à la violence, mais aidé par la conjoncture économique et un rapport défavorable de la Cour des comptes, le CDCA l’emporte.

Charbonneau est âgé de 70 ans lorsqu’il publie Le Feu vert. Autocritique du mouvement écologique (1980), livre plus actuel que jamais puisqu’il décrit, de l’intérieur, les contradictions d’un mouvement amené à se diviser, mais aussi parce qu’il pointe le risque de voir un jour l’élite à l’origine du chaos imposer sa dictature au nom de la protection d’une nature qu’elle aura en partie détruite.

Désireux depuis toujours de placer la question du rapport de l’humanité à la nature au cœur de la politique, il préfère la voie associative et les comités de défense à la voie électorale et partisane. Au plan théorique, et en simplifiant à l’extrême, son œuvre se résume en une phrase : l’être humain a autant besoin de nature que de liberté, mais la civilisation industrielle menace la première autant que la seconde.

L’amour de la nature et de la liberté

Charbonneau fustige la standardisation des goûts et les méfaits d’une agro-industrie qui provoque la triple éradication des paysans, des paysages et des nourritures savoureuses en lien avec un terroir. Il souligne le paradoxe du tourisme de masse qui correspond à un authentique désir d’échapper à l’enfer urbain, mais qui saccage les espaces découverts par les pionniers, et finit par engendrer exactement ce à quoi le touriste citadin voulait échapper : la promiscuité, la réglementation et le béton. À quoi bon fuir chaque année, à heures fixes, les contraintes de la vie urbaine si c’est pour la retrouver, en modèle réduit, sous d’autres latitudes ? 

Les derniers espaces « naturels » étant petit à petit conquis par l’industrie touristique, la société industrielle finit par englober la totalité de l’espace et de la population. Le tourisme moderne est un fait social qui suppose une organisation, donc le contraire de ce que l’on vient chercher dans le contact avec la nature : le sentiment de liberté. L’organisation de la production touristique est devenue une pièce maîtresse de la société techno-industrielle. « Parce qu’il y a des machines, sur sa machine l’homme fuit la machine », résume Charbonneau, qui prétend que de toutes les industries, l’industrie touristique est la plus destructive car elle a pour moteur la recherche et la consommation d’espace.

Avec la société capitaliste, le tourisme est devenu une industrie lourde fabriquant à la chaîne des produits standardisés, à l’image de la nourriture industrielle. Au-delà d’un certain seuil, le progrès n’enrichit plus les nourritures, pas plus que celui des transports n’enrichit les voyages. « La diffusion de l’élevage du touriste de batterie combinée avec la généralisation de l’agrochimie est en train d’abolir toute diversité alimentaire », constate en 1977 l’auteur d’Un festin pour Tantale. Charbonneau veut néanmoins éviter l’éclatement du marché entre la nourriture chimique pour tous et une alimentation bio réservée à une élite. 

Il s’en prend également au poids écrasant de l’automobile : « C’est en machine que nous allons servir les machines », puisque nous travaillons pour acheter et nourrir la bête objet de tous nos soins.

Ralentir le tempo, respecter des limites

Charbonneau ne propose aucune solution miracle mais invite à ralentir le tempo, respecter des limites, fixer des repères, savoir s’enraciner dans le temps et dans l’espace. La nature est lente et, comme elle, l’humain a besoin de temps pour évoluer. En douceur. Une véritable culture locale suppose une agriculture vivante autant qu’un tourisme maîtrisé. On ne peut pas tout faire sur cette petite planète. Sa conservation suppose le respect de règles librement choisies mais, malheureusement, le culte du changement ignore la nature et présuppose que l’être humain peut indéfiniment bouleverser son habitat terrestre. 

Dans Le Feu vert en 1980, Charbonneau invite à l’autolimitation. Reconnaître la finitude de l’espace-temps terrestre signifie fixer des seuils pour les îles, les grottes, les sites et les monuments. Ce qui est devenu depuis l’une des solutions trouvées par certaines municipalités en France et dans le monde pour limiter le tourisme. 

Le rapport de l’être humain à l’espace étant lié au temps, la vitesse l’anéantit alors que la lenteur le développe. C’est pour cette raison qu’il défend le vélo ou la marche. La visite qui nous « prend du temps » nous le rend en « connaissances ». Au lieu des immeubles au bord des plages ou des pistes, il faudrait encourager le camping et la construction en bois plutôt que la tour de verre et d’acier, le petit hôtel existant au détriment du complexe hôtelier, la route aux dépens de l’autoroute.

Il faut privilégier la sédentarisation aux dépens du nomadisme. Pourquoi le plaisir consisterait-t-il à se laisser transporter comme un colis pour se « rincer l’œil » devant un spectacle de plus en plus superficiel et stéréotypé ? Mieux vaut cultiver son jardin si l’on en a un, ou arranger son appartement, peindre, sculpter ou jouer d’un instrument. Il faut promouvoir tout ce qui calme, ralentit et qui peut faire du touriste « un habitant fixé ». Car si Charbonneau veut lutter contre la spéculation en interdisant le rachat des fermes et des chais par les agences, il pense qu’au lieu de tirer à boulets rouges sur la résidence secondaire, il vaudrait mieux l’aider à devenir principale. 

En matière énergétique selon lui, il faut éviter de passer du tout nucléaire au tout solaire, au risque de l’invasion d’espaces fragiles et non extensibles. La solution ne viendra pas d’une technique miracle mais d’une combinaison entre plusieurs sources d’énergie, et surtout d’une réduction de la consommation. Il faut soustraire à l’impérialisme du marché tous les biens jusque-là gratuits pour les rendre à la nature, rompant ainsi avec un monde où tout s’achète et tout se vend, une idée antérieure à la notion de « communs » développée depuis.

Les forêts et les terres devraient appartenir à ceux qui les entretiennent. Il faudrait faire éclater l’économie capitaliste en petites unités autogérées et autarciques, permettant ainsi d’atténuer l’une des plaies de l’économie mondialisée : la destruction de la nature par le transport des marchandises d’un bout à l’autre de la planète. Il faudrait aussi atténuer la dissociation entre la ville et la campagne, et diminuer ainsi les motifs d’évasion. 

Lorsqu’on l’interrogeait sur le degré de réalisme de certaines de ses propositions, Charbonneau répondait – lors de conférences et dans son ouvrage (Le Feu vert) – qu’il n’était pas chargé de fournir les ados en rêves et les vieux en somnifères car la « question du possible et de l’impossible ne vient qu’après celle du vrai et du faux ». 

1. Mouvement qui se développe en France dans les années 1930.

2. Association de défense du milieu naturel et humain.

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NUMÉRO 72 : OCTOBRE-NOVEMBRE 2025:
L'industrie de la destruction : comment les guerres accélèrent la catastrophe écologique
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