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A Petit Bain, insertion sociale et électro minimaliste se rencontrent sur le rooftop

Chaque semaine, Socialter vous fait découvrir un lieu solidaire de Paris. Depuis cinq ans, Petit Bain propose des concerts, des soirées DJ, des repas et bien d'autres choses. En plus de son animation culturelle, le lieu a été créé avec des valeurs sociales fortes. Un engagement que l'équipe dirigeante veut remettre en avant.

Des péniches amarrées le long de la Seine, un après-midi d’août, le long des berges du quartier de Bercy. De loin, on aperçoit de grandes lettres blanches sur l’une d’elle : “Petit Bain”. L’embarcation rassemble un restaurant, une salle de concerts, et un “rooftop” avec bar et DJ set.

15 heures :  quelques clients prennent le soleil sur les transats disposés à quai tandis que l’équipe du Petit Bain s’active tranquillement sur la péniche. L’établissement se démarque de ses voisins flottants par son statut : c’est une SCIC, (société coopérative d’intérêt collectif), dont le capital est détenu en partie par des salariés selon le principe une personne = une voix. Attablé sur le pont principal, le directeur général de l’établissement, Ricardo Esteban, raconte : “sept salariés sur 17 font partie de la SCIC. Certains ont un attachement fort au projet, d’autres gardent leurs distances, mais il y a un ancrage : 75% de l’équipe est là depuis au moins trois ans et demi.” Une SCIC visant à “remettre l’économie au service de la personne”, Petit Bain essaye de concocter un cocktail équilibré : “dès l’acte fondateur, il y avait la volonté d’un projet avec trois cœurs : l’économie avec le bar et le restaurant, la culture avec toute la programmation, et l’aspect social”.

Cela passe notamment par l’activité d’insertion : l’équipe de Petit Bain accueille des personnes éloignées du monde du travail, “persuadée que l’entreprise est un espace pour se former”. “Le monde du spectacle est parfaitement normé, chacun a un poste précis, détaille Ricardo Esteban. Mais en même temps, ce sont des conditions particulières, cela peut être difficile pour ceux qui ont besoin d’être très encadrés”.

19 heures : le lieu s’anime. Les tables sur la berge s’emplissent après la journée de travail. Les serveurs enchainent les commandes. La terrasse sur le toit est pleine mais le brouhaha des conversations ne couvre pas le son de la DJ présente. L’aspect social de l’entreprise ne saute pas aux yeux. “Les cinq premières années, cela  a été du pilotage et du réglage, et on a lentement perdu le discours initial, reconnaît le directeur de la structure. Mais l’année qui vient sera une année charnière”. Sur le plan économique d’abord : le directeur veut “élargir les partenaires, conforter les fonds propres”, et pourquoi pas créer “sept ou huit postes”.

Mais pas seulement. Sur la terrasse, des cuisiniers assurent un buffet syrien sur un “food bike”. Ce sont les Cuistots Migrateurs, une entreprise fondée par Louis Jacquot et Sébastien Prunier, deux anciens d’école de commerce passionnés par la cuisine. Les cuisiniers, de sept nationalités différentes, sont tous des réfugiés. Les deux fondateurs sont venus frapper à la porte du Petit Bain en février “pour demander des conseils sur l’insertion sociale”, explique Louis Jacquot : “On pense que c’est par le travail qu’on peut s’intégrer”. Un discours qui fait écho à celui de Petit Bain : l’équipe se voit proposer une résidence de mai à  mi-septembre, avec un buffet le soir et des brunchs le week-end. “Cela nous a permis à la fois d’étoffer l’offre de la terrasse et de réagir à l’actualité, justifie Ricardo Esteban. Il y a souvent un regard anxiogène sur les réfugiés. Comment traiter cette question depuis un lieu de spectacles ? Il nous ont servi sur un plateau la réponse idéale.” “La relation entre les deux structures est cohérente, renchérit Louis Jacquot, car notre ADN est proche.”

Un jeu de lois géant

Ricardo Esteban veut remettre les valeurs fondatrices de Petit Bain au centre de son action, “ s’affirmer comme un lieu d’engagement. Les Cuistots Migrateurs et la Grande Colo sont la première partie de la mutation”. La Grande Colo, c’est un projet estival “hommage à la grande épopée des congés payés” instaurés par le Front Populaire en 1936. “C’est un très chouette prétexte, assure Ricardo Esteban, on est confortés sur la pertinence par un contexte qui ressemble beaucoup à celui de 1936 (crise, montée du fascisme, arrivée des migrants…)”.  Jusqu’au 2 octobre, concerts, expos,  albums de coloriage, piques-niques, croisières,débats se déroulent de Bercy à Pantin.  L’agenda de la Grande Colo s’affiche en grand à l’entrée de la péniche  tandis que sur la mini-terrasse du pont principal, au-dessus des clients sirotant leur apéritif face à la Seine, le mur se pare d’un “jeu de lois” géant qui retrace l’histoire des congés payés sous la forme d’un jeu de l’oie.

21 heures : tandis que des clients sont attablés au restaurant, dans la cale, un concert de punk bat son plein. La salle, d’une jauge de 400 places, accueille environ 200 spectacles par an, avec en moyenne de 250 personnes par soir. Les Polonais de Pipes and Pints ont beau retourner la fosse à grands coups de guitares et de cornemuses, selon Ricardo Esteban, la salle est conçue pour que pas un décibel ne filtre à l’extérieur. En revanche, elle est équipée d’une boucle magnétique, qui permet aux personnes malentendantes (jusqu’à un certain point) de ne rien rater des concerts.

Du vétéran punk Jello Biafra au trio heavy electro I Am Un Chien aux rappeurs sud africains de Dookoom en passant par des soirées électro, musiques du monde ou speed metal, la programmation musicale mise sur la diversité. Sans la renier, le directeur veut  se recentrer sur les musiques du monde et les musiques contemporaines urbaines, une “épine dorsale” pour montrer “la lisibilité et la cohérence du projet”.

23 heures : alors que le concert s’achève, dans le bar - restaurant les assiettes ont laissé place à un DJ set. Après le Front Populaire, place aux clubbers du week-end. “Cela peut paraître étrange de parler d’engagement social sur un rooftop avec de l'électro minimaliste en fond, reconnaît le directeur. On s’est longtemps demandés ‘comment être un lieu branché si on est un lieu social?’, mais il ne faut peut-être pas se poser la question”. Sur la terrasse, des clients discutent dans un carré entouré de plans de tomates. “Ce sont les jardins du futur”, détaille Ricardo Esteban. Ils font partie de La Grande Colo : l’idée était de savoir à quoi ressemblerait un jardin ouvrier en 2016. C’est comme la cuisine avec les Cuistots Migrateurs : ce sont des moments spécifiques qui fabriquent un véritable lien”. Comme Petit Bain, en somme.

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Numéro 41 AOÛT SEPTEMBRE 2020:
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