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À la rencontre des SDF qui se lèvent tôt

Dans le cadre du partenariat entre Socialter et l'IEP de Lyon, des étudiants du master Journalisme, Médias et Territoires, nous embarquent à Lyon pour une série de reportages. Dans cet épisode : les sans-abris. Un SDF sur dix est diplômé de l'enseignement supérieur, selon l'INSEE, et au moins un quart d'entre eux ont un travail. À Lyon, le 115 n'en recense pas moins de 1700, dont la moitié sont des femmes et des enfants. Des chiffres surprenants qui révèlent une population beaucoup plus hétéroclite qu'elle n'y paraît, loin des stéréotypes de l'individu en marge de la société.

Une réalité palpable dans les centres d'hébergement, comme la Maison de Rodolphe dans le 8ème arrondissement de Lyon. Reportage.

Depuis 2010, ce centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), dépendant du Foyer Notre Dame des Sans Abris, héberge des jeunes de 18 à 28 ans, des hommes avec leurs chiens et des familles avec enfants.

Contre toute attente, la structure, composée de trois grandes maisons en bois blond, ne correspond pas du tout au stéréotype de l'hébergement d’urgence. Jouxtant un lycée et des pavillons résidentiels, le foyer est entouré de jardins baignés de lumière, sur la pelouse desquels gisent quelques jouets d’enfants, au pied de tables rondes, sur lesquelles des hommes discutent avec entrain. Dans la cour, une ribambelle de vélos sont accrochés aux barrières métalliques. En passant la porte vitrée du réfectoire, on peut voir les bénévoles s’activer pour distribuer tous les midis plus de 150 repas chauds. Dans la salle commune, des fauteuils club en cuir rouge sont dispatchés entre des plantes vertes et un baby-foot. Accrochés au mur dans des cadres colorés, les chiens des résidents se sont fait tirer le portrait et veillent sur ce petit monde de leur œil vif et fidèle.

"Aujourd’hui, vous pouvez prendre le métro, aller au restau, boire un coup et même travailler avec une personne sans savoir qu’elle est SDF."

Hassan Walli, 35 ans, éducateur et directeur du foyer, nous accueille chaleureusement. L’ecchymose violacée qui entoure son œil gauche n’obscurcit en rien l’infinie douceur de son regard. Dans son bureau, des dessins d’enfants sont accrochés au mur. Couvrant le ronronnement de la machine à café, il nous explique : "Aujourd’hui, vous pouvez prendre le métro, aller au restau, boire un coup et même travailler avec une personne sans savoir qu’elle est SDF. Vous seriez surpris de constater que des gens qui vous ressemblent sont dans cette situation." Contrairement aux idées reçues, la précarité ne saute pas aux yeux…  

Greg, 25 ans, arrivé au foyer il y a 8 mois après avoir vécu dans la rue et dans divers squats le confirme : "à une époque, j’avais une copine en école de commerce, en côtoyant son cercle d’amis, j’ai repris confiance en moi - des gens d’un niveau social bien supérieur au mien me voyaient comme une personne qui fait des choses extraordinaires, parce que j’étais engagé dans tout un tas de projets bénévoles".

Autrefois chef de rayon dans la grande distribution, il s’est fait "congédier comme un malpropre" et s’est retrouvé à la rue après 6 mois de chômage. Vivotant de squats en squats, il rencontre des artistes et s’engage bénévolement dans un certain nombre de structures de la scène électronique lyonnaise. Chargé de projet pour un webzine, il monte des partenariats, organise des soirées, gère la pré-distribution de labels, fait du community management… Ces expériences l’enrichissent intellectuellement mais ne lui permettent pas de vivre confortablement : "ça reste précaire, vraiment. En festival, tu es arrosé de champagne en backstage, mais le lendemain au squat, tu n’as même pas de quoi prendre une douche, ça suscite beaucoup de remises en question…"

L’été dernier, cet autodidacte a décroché son premier contrat salarié dans un festival. Aujourd’hui, animé de nombreux projets, il consolide son réseau professionnel et espère gagner en autonomie. Il reconnaît en tout cas que le foyer lui a permis de "se poser" : "J’ai commencé à pouvoir dormir douze heures, à avoir le temps de réfléchir et de mieux structurer mon quotidien".

"Ici, on retrouve une stabilité et une adresse postale pour effectuer les démarches administratives nécessaires à la réinsertion."

Ce confort minimal mais salutaire, la plupart des résidents du foyer qui ont connu la rue nous en parlent. Emmanuel, 37 ans, a l’air jovial et le regard franc. Il nous raconte avoir passé tout un hiver dans la rue avant d’intégrer la Maison de Rodolphe : "Dehors, on ne peut rien faire du tout, on perd la notion du temps et le contact avec les gens. Avec un chien, c’est très difficile de se faire accueillir en foyer, de passer un entretien, d’obtenir un appartement… Ici, on retrouve une stabilité, un peu de repos, et une adresse postale pour effectuer les démarches administratives nécessaires à la réinsertion".

Il y a deux ans, il était patron de sa propre entreprise multiservices en bâtiment. Il a fait faillite et a tout perdu du jour au lendemain. Dans la rue, il croise d’autres destins brisés : un homme qui gagnait 2500 euros nets par mois avant de se retrouver ruiné par un divorce, et même des avocats : "ils se sont retrouvés à la rue après avoir été licenciés par leur cabinet parce qu’ils avaient perdu une grosse affaire. Dans ce monde très fermé, quand on sait qu’un avocat perd trop d’affaires, il n’est plus embauché nulle part."

Depuis 3 mois, il est fier d’avoir signé un CDI comme gardien concierge d’immeuble. Il a depuis trouvé un logement et est sur le point de quitter le foyer. Son prochain combat ? Revoir son fils, Matisse, 6 ans, dont il a perdu la garde et le droit de visite.

Lutter contre les préjugés : un combat permanent

Sarah, assistante sociale, nous affirme que son cas est loin d’être isolé : "C’est un phénomène nouveau mais croissant : de plus en plus de pères revendiquent leur droit à élever leur enfant. En tant qu’assistante sociale, j’ai longtemps vu des pères qui voyaient leur paternité d’abord comme une charge fiscale. Aujourd’hui, j’en rencontre qui sont très impliqués et qui demandent à ce que la structure leur permette de recevoir des visites de leurs enfants. En 18 mois, nous avons vu quatre pères dans cette situation. Nous n’avons jamais pu héberger leurs enfants, mais nous y travaillons, avec l’Etat et avec notre direction."

Un combat parmi d’autres pour cette jeune femme archi-dynamique qui travaille à la maison de Rodolphe depuis 3 ans. Elle qui est en contact avec des propriétaires d’appartement ou de potentiels employeurs nous confie : "il y a toujours une image extrêmement stigmatisante des personnes hébergées avec chien. Ce ne sont pas que des soixanthuitards, des jeunes punks, ils ne sont pas alcooliques ni toxicomanes et leurs chiens ne sont pas des pitbulls enragés". Mais parfois, des tentatives concluantes changent le regard des gens : "Notre meilleure carte de visite, c’est l’expérience". Ici, les jeunes sont préparés aux entretiens d’embauche lors de petits ateliers de groupe. "On les forme pour qu’ils puissent eux-mêmes convaincre les propriétaires ou les employeurs, et ils deviennent leurs meilleurs avocats", nous assure-t-elle dans un sourire.

Manu, 36 ans, est hébergé au foyer avec ses deux chiens depuis 2 ans. Titulaire d’un CAP menuiserie, il reconnaît l’utilité de ces ateliers. "J’ai pu refaire mon CV, des lettres de motivation, travailler sur l’estime de soi. C’est très utile, surtout quand ça fait longtemps qu’on n’a pas vu un patron…" Il vient de décrocher un contrat de 7 mois en ébénisterie grâce au Parcours Evolutif de Retour au Logement par l’Emploi (PERLE). Si tout se passe bien, il sera prolongé sur deux ans.

Hassan Walli est fier de ces succès, mais il insiste : "les gens qui arrivent ici ont tous un parcours singulier, il faut vraiment travailler au cas par cas. Quand ils arrivent au foyer, il faut leur laisser le temps de prendre leurs repères, faire leur connaissance et attendre qu’un lien de confiance se créée. Sur les 10 jeunes du foyer, 5 d’entre eux travaillent. Pourtant, ils étaient loin de reprendre une activité quand ils sont arrivés. Ça prend du temps et en aucun cas on exige des gens qu’ils trouvent un travail au bout de 6 mois sinon ciao. C’est pas le pôle emploi ici !"

Un accompagnement humain et personnalisé, hautement nécessaire à en croire Sarah qui insiste sur le fait qu’il y a autant de situations possibles qu’il y a de personnes à aider. Reconnaître la singularité de ces gens, et comprendre qu’ils nous ressemblent nous confronte à une dure réalité : en France, exercer un travail ne prémunit pas contre la précarité. Pour preuve, depuis 6 ans, le nombre de SDF recensé a augmenté de 40%.

 

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Numéro 41 AOÛT SEPTEMBRE 2020:
Qu'est-ce qu'on attend pour effacer la dette ?
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