Baptiste Morizot

Nouer culture des luttes et culture du vivant

Atelier Bingo

Dans ce texte publié dans notre hors-série Renouer avec le vivant (décembre 2020) et amendé depuis, le philosophe Baptiste Morizot théorise une alliance inédite, capable d'enchâsser une culture des luttes et une culture du vivant. De tels nouages sont déjà en cours de réalisation, notamment à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Avant-propos. J’avais imaginé ce texte au début de l’été 2020, pour défendre un nouage qui me semblait important. Je voulais accompagner et donner de la force à des tendances, des alliances, des sensibilités déjà là, mais peu visibles, et dont le sens profond échappait. Ce nouage, c’est celui d’une culture des luttes contre ce qui détruit l’habitabilité du monde ; et d’une culture du vivant qui nous rende enfin capable de sentir qui habite avec nous ce monde, et de savoir qui nous sommes (parce qu’on ne sait pas quel monde défendre si on ne sait pas qui nous sommes), à savoir des vivants parmi les vivants, uniques par nos puissances et interdépendants – comme tant d’autre formes de vie. (Et j’écris toujours « vivant » sans majuscule, parce que la majuscule sert dans la langue française à hypostasier et sacraliser sous des formes qui mettent à distance, qui sont excluantes, ou transcendantes: toutes choses qui ne font pas justice au vivant dans sa pluralité diffuse, omniprésente, profane, en nous et hors de nous, sans tambour ni trompette.)

C’est aux Zadenvies fin août que j’ai été frappé de voir s’élaborer et se formuler un projet d’ « École des tritons » à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, qui se veut en même temps « école du vivant », et « maison de l’écologie de de la résistance », pour donner un lieu à cette puissante tradition des naturalistes en lutte qui a joué un rôle décisif à la ZAD. La justesse des formulations du projet, pédagogique et politique, la pertinence de la recherche d’un front commun entre tous les acteurs d’un territoire qui contribuent au tissage, pour lutter contre ceux qui le détruisent, tout cela donne confiance. Cette école des tritons, c’est encore une fois l’intelligence collective qui fait en dur et pour les gens ce que les philosophes n’arrivent jamais à penser qu’après coup et pour les têtes. C’est un projet où se joue ce nouage entre culture des luttes et culture du vivant, et pour cette raison, si cette alliance vous parle, c’est un lieu qu’il faut soutenir (il a besoin d'un coup de pouce financier), et surtout, défendre.

Pour donner un lieu de vie à ce visage du vivant qui se défend.
1er janvier 2021


Rien ne résiste à la crise écologique : aucun projet théorique n’est à la hauteur, aucune proposition macroéconomique n’a de solution miracle, toutes les mesures de réforme ou de révolution agricoles, d’aménagement, de production, d’économie financière, se heurtent à des inerties, des infrastructures techniques et symboliques, et des groupes d’intérêts extrêmement puissants. C’est un fait aussi solide que les glaciers sont mous. Peut-on déplacer le problème à un niveau plus labile, plus infrastructurel et certes plus nébuleux, que celui de la politique économique de l’Europe, de la géopolitique onusienne du carbone ? Pour voir s’il n’y a pas de marge de manœuvre, dans une logique de moyen terme, discrète, travaillant à bas bruit, celle d’un travail de mitage du monde qu’on doit détruire, et d’archipelisation progressive des alternatives pour le monde à faire ? (Et disons-le d’emblée : non, ce ne sera toujours pas une solution toute seule à la hauteur – vivre c’est faire ce qu’on peut, et tisser.)

Pour commencer à répondre à cette question, je propose d’imaginer ici une nouvelle alliance : une convergence entre deux cultures, la culture des luttes dont nous héritons, et une culture du vivant d’un genre ­nouveau. Je propose d’imaginer ce que pourrait être une culture des luttes pour le tissu du vivant. En un sens, celle-ci est déjà présente un peu ­partout. L’enjeu de ce texte est simplement de la ­nommer, de la ­profiler, de l’accompagner, de le soutenir avec les moyens du bord. Mais pourquoi cette convergence ? Et en quoi constitue-t-elle une réponse à notre sentiment d’impuissance, en quoi nous restituerait-elle un pouvoir d’action face à la crise écologique systémique ? 

Notre culture des luttes

Qu’est-ce que la culture des luttes ? Certains semblent penser que c’est le fait de quelques récalcitrants qui choisissent de vivre en marge de la société. Mais non, en France, la culture des luttes est une disposition politique que nous avons reçue collectivement en héritage. On a pu en prendre la mesure au moment du mouvement des Gilets jaunes. Indépendamment des opinions contradictoires internes à la société française sur cette mobilisation, ce qui était intéressant résidait dans le traitement que les médias étrangers en ont fait. C’était pour eux comme une évidence (et peu importe la pertinence historique de leur diagnostic), la France était toujours ce pays de la Révolution, au sens philosophique, au sens suffisamment vague pour être fécond, du terme : celui du soulèvement collectif des gens contre un monde injuste qu’on leur impose et qu’ils refusent. Alors qu’on n’a pas tous les jours des raisons de se réjouir d’être Français, il y avait quelque chose d’intrigant à voir que les démocraties étrangères, conscientes du dérisoire de la France dans l’espace géopolitique, de ses errances politiques, continuaient à estimer que loin d’être seulement le pays désuet de la gastronomie et de l’industrie du luxe, celle-ci avait encore quelque chose à offrir au grand banquet des nations sur le front de la vie collective désirable. La culture des luttes dont nous héritons est peut-être la vraie grandeur de la France, s’il faut en trouver une, bien plus que la Patrie, l’ingénierie aéronautique, ou l’arc de Triomphe : une culture multiforme des luttes, avec pour fondement mythique 1789, avec pour imaginaire armé la Résistance, avec pour ­écosystème rêvé le maquis, mais c’est une culture toujours réinventée : en jaune sur les ronds-points, très jeune dans la génération climat, et relancée pour réclamer « Vérité et justice ». J’appelle culture des luttes tout ce qui active ce combat de la société pour se protéger des forces en elles et hors d’elles qui veulent la dévitaliser, pérenniser des inégalités, valider des injustices, et soumettre aux logiques du marché tout ce qui ne doit pas l’être, la terre, le soin, le vivant, le travail, l’éducation, la recherche, tout ce qui est essentiel en vérité. S’il faut vraiment assumer un héritage, c’est encore elle le plus désirable : cette culture des luttes contre toutes les formes d’injustice. 

Mais justement, c’est ce sentiment d’injustice qui bouge : longtemps, il n’incluait que les humains. Or, c’est un sens puissamment méta­morphique, une émotion morale qui a une histoire, capable de prendre en compte les laissés-pour-compte, d’ajuster ses égards à d’autres manières d’exister, à d’autres exigences, à d’autres réalités que des citoyens ou des personnes morales, par exemple des milieux, des interdépendances, des relations, des colonies d’abeilles et des forêts plurielles. Le sentiment de l’injustice est une émotion que nous héritons probablement de l’évolution (on la voit chez d’autres primates que nous), mais l’histoire et la culture le subvertissent, l’enrichissent (et parfois, l’atrophient). Et c’est parce que ce sentiment est métamorphique que cette culture des luttes peut s’ouvrir au tissu du vivant. Ce sens de l’injustifiable s’est fissuré désormais, et une brèche s’est ouverte, pour laisser pénétrer, encore obscurément, la vie. La vie plus qu’humaine. Notre héritage, puisqu’il faut bien en avoir un : une culture des luttes qu’il faut ouvrir au grand dehors, à la grande famille des vivants.

Qu’est-ce qu’une culture du vivant ?

Si nous avons une culture des luttes, nous n’avons pas en revanche de culture du vivant. C’est elle qu’il nous faut vivifier et inventer aujourd’hui. Une culture du vivant, comme on parle d’une culture de la Révolution : quelque chose qui lui confère une importance dans l’espace collectif et ­l’attention politique. Comme on parle d’une culture de l’hospitalité : avec des traditions, des pratiques, des imaginaires, des rituels. Comme on parle enfin d’une culture du jazz : comme réseau de savoirs, d’inter­prétations, d’anecdotes significatives, de récits des relations invisibles, de familiarité vécue. Une culture en ces trois sens tissés, c’est ce qui confère à l’entité qu’on rencontre dans l’expérience un halo de densité et de rayonnement qu’elle n’a pas autrement, qui lui confère de l’importance. Qui fait qu’elle existe fort dans le monde vécu. Une forêt férale, un essaim d’abeilles, un balbuzard migrateur au-dessus de Paris, la faune cosmopolite des sols agricoles, et les phytoplanctons des océans : créer une culture du vivant, c’est faire exister tout ce monde dans le champ de notre attention collective, en reconnaissant qu’ils habitent le monde et le rendent habitable. Pour cela, il s’agit de pluridimensionnaliser ce qu’on sait d’eux, comprendre que ce sont des manières d’être vivant, qu’ils incarnent une inventivité extraordinaire, c’est-à-dire que la forme de chaque feuille est le produit d’une invention inégalable de sa lignée. Que tout est du comportement dans le vivant. Et s’il y a comportement, il y a un être, il y a un point de vue sur le monde : une plante sauvage a une perspective sur le monde, elle a son point de vue. Elle le revendique en vivant. Il ne passe pas par la parole, par la conscience, mais elle a un haut et un bas, un sens du bon et du ­mauvais, de ce qui est important ou non. 

Pour faire exister cette culture, les savoirs sur les vivants sont nécessaires pour accéder à leur manière d’être vivant. Mais bien souvent, le style ­d’expression des sciences de la nature modernes pétrifie tout ce qu’il touche : ce sont des savoirs désanimants. Ce qui est salvateur, c’est que dans sa pluralité des formes d’enquête, les sciences ont simultanément inventé des styles de savoirs qui sont d’un autre ordre : des savoirs qui restituent aux vivants leur animation intrinsèque, des savoirs réani­mants. C’est d’eux que nous avons besoin dans une culture du vivant : des savoirs qui se tressent aux autres dimensions de la sensibilité, de la pensée, et de la pratique. C’est d’eux dont les sciences sociales, la littérature, les formes de création et de débat collectif peuvent s’emparer pour construire des enquêtes et des représentations qui nous tissent différemment au vivant.

Tous ceux qui ont lu Le Champignon de la fin du monde d’Anna ­Tsing, ont pénétré le temps d’un livre dans un monde où existe et palpite une culture du champignon, non pas au sens gastronomique faible, mais au sens d’un autre monde, dans lequel les relations entre humains et champignons sont tout aussi décisives sur la fabrique de nos existences que l’économie et la géopolitique. Pour ceux qui ont vu le documentaire Le Temps des forêts de François-Xavier ­Drouet, émerge et se balbutie quelque chose comme une culture de la forêt ; quelque chose comme un œil pour la distinguer d’une plantation de pin des Landes, quelque chose comme une boussole éthique pour déterminer quand on a des égards ajustés envers elle, et quand on n’en a pas, et une pluralité de relations possibles. Un monde dans lequel une forêt, ça existe, ça compte, c’est important, et c’est relié à nous par mille chemins qui eux aussi importent. C’est cela, une culture du vivant. Faire importer une situation, « c’est intensifier le sens des possibles qu’elle recèle et qui insistent en elle, à travers les luttes et revendications pour une autre manière de la faire exister (1). »

Une culture, c’est beaucoup plus qu’une accumulation de contenus ­culturels qui traitent de quelque chose. Ce n’est pas simplement une nébuleuse de références de savoirs, d’imaginaires, de connotations : c’est d’abord un dispositif qui fait entrer un pan de réalité dans le monde vécu, qui est un monde social. C’est ce qui confère une importance collective et politique au vivant dans son unité et sa diversité, dans la pluralité inépuisable des relations qu’on entretient avec lui. C’est ce qui le fait exister dans les cosmologies quotidiennes, les cabinets de ministre, les cours d’école et les amphithéâtres. C’est ce qui institue une entité comme un membre qui ne peut pas être négligé. Qui le fait émerger à la surface du regard et nous retient de le renvoyer dans le décor. Une culture de quelque chose, c’est ce qui permet d’empêcher que ça fasse partie des meubles. C’est un dispositif qui produit de la reconnaissance.

Deuxièmement, la force d’une culture, c’est qu’elle ne fait pas entrer le vivant dans le monde vécu comme quelque chose de séparé : elle le ­réticule, elle le saisit et le tisse dans un réseau de relations avec d’autres choses importantes, qui appartiennent à la sphère économique (au sens fort de mode de subsistance et de métabolisme social), politique (au sens noble de fabrique du monde commun). Une culture du vivant nous force à penser autrement ce que l’on mange, et toute l’agriculture. Cela reconfigure notre manière de concevoir l’architecture, l’urbanisme, l’aménagement du territoire, les infrastructures techniques et énergétiques : cela trame le vivant à toutes ces dimensions de ce qui nous semblait appartenir à notre monde humain quotidien, mais sans impliquer le vivant. Une culture du vivant fait entrer toutes voiles dehors une nouvelle dimension du cosmos dans ce qu’on croyait savoir, et dont on avait fermé les portes et les fenêtres. 

Troisièmement, une culture fait entrer une entité qui en était exclue dans la fabrique du monde commun. Non pas comme un acteur politique au même titre qu’un citoyen ou une institution, mais comme quelque chose qu’on ne peut pas laisser de côté dès lors que l’on pose la grande question collective : dans quel monde veut-on vivre ? Comment veut-on y vivre ? Comment veut-on entrer en relation avec l’altérité qui nous fait ? C’est en ce sens-là qu’une culture du vivant le fait entrer en politique, ce qui ne revient ni à donner un droit de vote aux bactéries ni à faire de la démo­cratie avec des orangs-outans.

Une culture du vivant, enfin, c’est une manière de repartir sur un chemin d’individuation qui va impliquer d’autres altérités. C’est se reconstituer comme individu et comme collectif, comme un autre type d’individu intrinsèquement tissé à du vivant, et comme un autre type de collectif qui respire du vivant, qui mange du vivant, qui habite dans un monde fait par les vivants. Une culture c’est ce qui, comme personne et comme corps social, te transforme, fait de toi un corps plus intelligent et plus sensible, plus à même d’avoir de la justesse à l’égard du monde qui te fait, que tu prends désormais mieux en compte. 

Lier les deux cultures

Pour faire face aux enjeux du monde qui vient, une culture des luttes, même vivace, ne peut pas nous aider si elle reste dans l’ignorance du vivant comme entité de premier ordre dans le champ de l’attention ­collective. Symétriquement, une culture du vivant n’a pas de mains si elle ne se politise pas, c’est-à-dire si elle ne se branche pas sur une culture des luttes qui revendique une énergie transformatrice, dans la propo­sition d’alternatives, dans l’imagination de politiques publiques, comme dans le rapport de force radical avec les destructeurs. C’est du tissage des deux dont nous avons besoin

Une culture de la lutte pour le tissu du vivant qui nous tient et nous anime, c’est un levier d’une puissance sous-évaluée dans la conjoncture contemporaine. Beaucoup le font déjà, mais comment donner de la force de traction à ce couplage entre culture des luttes et culture du vivant ? Comment créer des dispositifs pour apprendre à voir et sentir depuis le point de vue des interdépendances ? 

La force cachée, manquée par tous les analystes qui y voient au contraire la cause de la crise écologique, c’est la myriade des humains qui ne sont pas seulement des consommateurs, mais des vivants : c’est la formidable réserve d’énergie créative d’une population explosant, éduquée, avec du temps libéré par le droit du travail et la protection sociale (à protéger ici, à vivifier là). Elle a pu être orientée dans les pires directions, avec le consumérisme par exemple, mais elle est disponible, c’est le vrai trésor de l’avenir : le temps et l’énergie des gens pour sauver leur monde, et c’est ça que l’appel à vivifier notre culture des luttes, pour la brancher sur une culture du vivant, voudrait aller chercher – l’énergie infinie, cachée en pleine lumière, la vôtre tissée à celle des autres. Que ce soit la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) ou la ZAD, les paysans naturalistes ou tous les anonymes qui défendent le tissu du vivant qu’ils habitent, Sea Shepherd ou le Peuple des dunes, l’ASPAS ou Extinction Rebellion, les « Fridays for Future », la lutte « Loire Vivante », peu importe, c’est le même levier d’une culture des luttes, qui est présente, mais doit être vivifiée, branchée sur une culture du vivant dénaturalisé : non plus « protéger la nature » là dehors, mais défendre le tissu du vivant dont nous sommes des membres (2)

C’est le revers inexploré de l’explosion démographique humaine, présentée par les malthusiens comme le grand tabou : bien sûr, elle est ambivalente, car c’est elle qui, tant qu’un éthos de la sobriété dans tous les pans de l’existence économique n’aura pas triomphé, génère l’empreinte écologique des sociétés dites « développées » ; mais simultanément, cette humanité surnuméraire que nous sommes est une manne. 

Soit la quantité d’énergie prodigieuse engouffrée dans les loisirs, la consommation, les sports, la dévoration de produits culturels, les jeux vidéo et le tuning, imaginons qu’une fraction de cette énergie, de cette intelligence (parce qu’il en faut dans toute pratique) de désir, de ­produc­tion collective, se décale discrètement, l’air de rien, en sifflotant, vers la lutte multiforme pour le tissu du vivant, pour nos milieux de vie multi­spécifiques, dans des formats et des registres inépuisables encore à inventer, de la génération spontanée de ZAD jusqu’à l’écriture de politiques publiques précises, de la lutte juridique contre un extractivisme local par des citoyens devenus experts en fouillant sur Internet, à des expérimentations dans les manières d’habiter et de se relier au vivant. 

Il suffit de changer l’agencement du désir, la machine qui pousse ­spontanément dans une forme de vie plutôt qu’une autre (oui, je sais, quand quelqu’un dit « il suffit de », c’est souvent le signe qu’on parle des choses les plus inconcevables à accomplir…).

Parier sur la culture

La culture est une unité de réflexion pertinente et adaptée, trop peu vue dans la conjoncture qui est la nôtre. C’est un registre qui est sous-­évalué et qui a son effectivité propre, lié aux autres dimensions. Favoriser une culture des luttes, plutôt que cette lutte ou cette autre, plutôt qu’un ­système philosophique ou un parti politique, c’est parier sur le fait qu’une culture dépasse la finitude des autres formes évoquées, la limite de chaque énergie individuelle prise dans notre hyperprésent, qu’elle dure plus longtemps, qu’elle se diffuse en mycorhizes, qu’elle résiste mieux aux assauts des ennemis, qu’elle glisse et passe, se réticule, se répande, rayonne, jusqu’aux autres qui – chacun – peuvent inventer la bonne lutte au bon moment, là où ils vivent, avec des enjeux chaque fois uniques, les égards ajustés au vivant qu’ils défendent ici, le combat adapté. C’est la beauté d’une culture : elle est en même temps plus durable et plus souple qu’un dogme, plus résistante et plus plurielle qu’une philosophie, plus mobile qu’une cosmologie, plus ajustable qu’une économie politique, plus résiliente qu’un parti politique (ce n’est pas dire qu’il faut se passer de tous ces autres acteurs).

Il ne s’agit pas d’en appeler au grand soir, à la révolution, mais à quelque chose de plus bruissant et de plus drôle : une situation civilisationnelle où, ce soir, on n’aurait le sentiment de n’avoir rien de mieux à faire, même entouré de Netflix, de karaokés, de pubs clignotantes, de concerts, rien de mieux à faire que de passer la soirée à lire sur un pan local du vivant fragilisé, à organiser ensemble une action pour défendre des forêts ou des rivières, à critiquer une politique publique en contact avec des juristes, à proposer des alternatives à la PAC, à dialoguer collectivement sur comment on défend le tissu vivant qui nous tient, pourquoi, sous quelle forme, avec quelle puissance d’action. Le sentiment de n’avoir rien de plus intéressant et joyeux à faire que ça. C’est ce dont les succès de XR, de Vercors Vie Sauvage, de la lutte contre l’aéroport de NDDL, sont le nom. 

Comment on fait ? 

Comment vivifie-t-on une culture des luttes tissée à une culture du vivant ? Mais comme depuis toujours se sont faites les cultures : on en parle au café du coin. On lit. On découvre des choses nouvelles qui nous foudroient et nous reconstruisent. On lance un combat local, on toque à la porte d’une asso, on passe la nuit sur Internet, on côtoie un peu plus la vie qu’on veut défendre. On se retrouve tout à coup plusieurs. On échoue souvent, on perd beaucoup de batailles, on arrache quelques victoires, on les ­chérit. On subvertit les métiers qu’on a appris des Trente Glorieuses : les architectes deviennent concepteurs d’habitats multispécifiques, les ingénieurs en intelligence artificielle de Google détournent leurs algorithmes pour traduire le langage des cachalots, les paysans décalent leur sens du soin depuis leurs cultures jusqu’à la vie sauvage qui les habite, les tatoueurs dessinent pour les défenseurs des lynx et des ours, etc.

On se sent fragile et inutile, et pourtant quelqu’un un jour vous voit du dehors et estime que cette manière d’être vivant fait sens, qu’elle est puissante, que c’est une belle manière de vivre. Alors, il en parle au café, il toque à une porte, il détourne ses puissances propres dans cette même direction ; et demain, tissé à d’autres pour défendre le tissu des vivants, qu’est-ce qu’il va bien pouvoir inventer ?

Puisqu’il est si difficile d’être Marx, soyons des mites : mitons, mitons le tapis de l’extractivisme productiviste néolibéral destructeur qui recouvre le monde. À défaut d’avoir du génie, nous aurons de la main-d’œuvre, de l’énergie réalisatrice, pour détourner cet héritage d’une culture des loisirs, du temps libre et de l’éducation généralisée phagocytée par la consommation et le repli numérique sur soi, vers la lutte joyeuse et ­collective pour défendre le tissu du vivant.

Être plus politique

Mais ne faudrait-il pas être plus politique ? Plus concret, plus urgent, plus effectif : une culture, tout de même, c’est lent, c’est abstrait, c’est dépo­li­tisé, ça n’arrête pas le changement climatique… 

Politique, ça ne veut rien dire de précis : c’est juste le mot que chaque groupe d’intérêts utilise pour parler de sa manière de travailler le monde commun, en l’érigeant en la plus importante, pour discréditer les autres. Prendre de front les rapports de force et engager la conflictualité nécessaire est hautement politique, en un sens. Faire entrer dans l’espace de l’attention collective des êtres qui participent à la fabrication du monde commun est hautement politique, en un autre sens. Et c’est notamment ce que fait une culture du vivant. L’enjeu est de désamorcer l’usage du mot politique qui est analytiquement vide (il n’a pas de contenu conceptuel), mais sert juste à stigmatiser tous ceux qui ont l’air moins politisé que soi. 

Le politique, au sens de l’important collectivement, du prioritaire pour faire avancer les choses ensemble (puisque c’est là en vérité le sens vague, trouble, plus affectif que descriptif, qui recouvre l’usage omniprésent du mot « politique » aujourd’hui), ne doit pas être rabattu sur les formes les plus spectaculaires, conflictuelles, institutionnelles ou médiatiques. À mon sens, il y a un pluralisme des formes d’action : il faut lutter, militer et lancer l’alerte, faire pression au plus près du pouvoir, inventer de nouvelles formes d’habiter, désobéir, faire campagne, proposer des politiques publiques…

Mais on ne sait pas quel monde défendre si l’on ne sait pas qui nous sommes. C’est-à-dire de qui nous sommes faits. Et nous ne pouvons pas savoir de qui nous sommes faits sans culture du vivant. Nous sommes des vivants parmi les vivants, tissés dans des interdépendances constitu­tives – avant d’être des humains, des modernes, des producteurs. Ils sont nos parents aliens et font le monde qu’on habite. La question de qui nous sommes dans nos relations aux autres êtres de ce monde, c’est le problème d’une culture. Une culture n’est ni plus ni moins qu’une conception du monde, un sens partagé de qui nous sommes parmi le reste du monde, et c’est ce qui fonde le projet et l’identité d’un collectif humain dans son rapport avec le monde. Quand ces bougés de la sensibilité ­travaillent beaucoup d’entre nous de l’intérieur, cela contribue à rendre possible le passage d’un monde à l’autre, sur les plans juridique, économique, institutionnel. Il faut lutter sur tous les fronts en même temps, sur tous les modes, dans toutes les temporalités, mais ne pas négliger la bataille culturelle sous prétexte qu’elle n’est pas l’action directe. Nos adversaires l’ont compris, eux, et ne la négligent pas. 

La bataille culturelle pour restituer son importance au vivant, et notre affiliation, est la mère de toutes les batailles, non pas au sens où elle est suffisante à elle seule, ni même au sens où elle serait prioritaire temporellement (au contraire, il faut activer tous les modes de luttes suivant des objectifs précis et désynchronisés, car tous les fronts portent leur rythmique propre) ; mais au sens où si elle ne s’accomplit pas, toutes les autres sont orphelines : toutes les ZAD du monde, toutes les protections du tissu du vivant locales et arrachées de haute lutte contre la folie du projet moderne restent un hapax et un accident, si ne change pas le projet moderne lui-même dans son rapport au vivant.

Mais est-ce trop tard ? Au fond, c’est la question angoissée. Peu importe en vérité les prophéties sur ce qui aura lieu au xxie siècle, dates à l’appui : dépouillées de leur attirail aux allures scientifiques, elles sont aussi ­ridicules que les prophéties de Paco ­Rabanne ; le prophète est nu. Trop tard ou pas : la question n’a pas de sens ici pour évaluer la pertinence d’une culture des luttes pour le vivant. Car hormis l’hypothèse millénariste – et fondée sur rien ­– d’une disparition de l’humanité, dans tous les futurs imaginables, tous, du pire au plus chanceux, du plus préservé au plus catastrophique, cette culture des luttes pour le vivant sera ­nécessaire et pertinente, et rendra la vie plus vivable pour humains et non-humains, puisqu’il est temps de repenser nos relations.

Quelle coalition ? 

Ce qu’on peut collectivement vivifier, c’est une culture des luttes pour le vivant sans radicalisme rigide, sans hiérarchie du purisme, où donner vingt euros à une association de protection de la faune voisine avec ­risquer sa vie (et voisine ne veut pas dire être égale, cela veut dire que l’un ne méprise pas l’autre comme idiot utile de l’ennemi), où organiser un bingo en maison de retraités pour financer des alternatives aux pesticides dans le parc appartient à la même famille que s’enchaîner à une forêt ancienne, mettre fin à un projet inutile, poser des nichoirs pour aider une espèce déclinante à passer l’hiver. Où les formes les plus légalistes sont sur le même spectre que les plus « désobéissantes ». Changer la loi, lancer l’alerte, être élu, faire campagne, ralentir la machine, bloquer, et bien pire bien sûr, s’il le faut (3)

Une coalition multiforme, une famille, traversée de tensions, de discorde féconde, de dissensus à aiguiser, mais jamais au point que la lutte intestine se substitue à celle contre les vrais ennemis. On peut pour cela multiplier les formes et les groupes, inventer des modes d’action, débattre en discorde de non-violence ou d’action directe, mais ne pas s’épuiser pas dans ces débats, et évaluer son action aux effets qu’on produit pour raviver des braises du vivant, à toutes les échelles, du balcon à la biosphère.

La moindre initiative est bonne, tant qu’elle mène à une autre : c’est attirer mille manières d’être humain sur ce chemin qui est décisif, qu’ils fassent le premier pas, et ensuite l’action fera le reste. Pas d’opposition entre petits gestes et révolutions anticapitalistes : mais des rencontres sur des luttes précises qui, de proche en proche, se réticulent, prennent de l’ampleur, parce qu’à la fin on retombe toujours sur le même ennemi (par exemple, sur toutes les questions de nos milieux agricoles, si l’on veut changer le monde aujourd’hui, il faut changer la PAC ) (4).

Mais l’essentiel est de ne pas perdre cette précieuse énergie individuelle et collective canalisable dans ces luttes : nommer un ennemi trop large dès le début, une cause trop abstraite, une coloration trop anarcho-­révolutionnaire, et voilà retournés à leurs loisirs tous ceux qui n’ont pas pour héros personnel le Che ou le sous-commandant Marcos ; or, il faut de la place pour toutes les complexions, du plus révolutionnaire au plus ordonné, du plus poète au plus ingénieur, du plus caregiver non-violent au plus excité de l’action directe ; parce que c’est chérir comme une source dans le désert ce jaillissement en gerbe des énergies différentes, le recueillir et irriguer avec, qui fera la différence, et pas décréter quel est le Vrai Ennemi ou la Seule Manière de faire.

Chacun peut s’en emparer s’il partage une philosophie de la vie simple comme un cœur qui bat : avez-vous confiance dans les puissances du vivant qui nous ont faits, et font le monde qui nous donne la vie ? Ou vivez-vous votre ascendance vivante, bien de ce monde, comme un déclassement, un résidu primitif et avilissant ? Sentez-vous le monde vivant qui vous porte comme des contraintes à votre pure liberté, ou comme un milieu donateur qui appelle gratitude et réciprocité ? Habitez-vous votre corps comme une chair basse au-dessus de laquelle s’élever, ou un don prodigieux hérité de l’évolution du vivant, parent du corps des abeilles, des loups, des mousses et des baleines ? Avez-vous confiance et considération pour les dynamiques du vivant qui trament les forêts, la vie océane, la faune des sols agricoles (tout ce qui vous fait vivre), ou estimez-vous qu’elles doivent vous servir et être soumises à votre intelligence technologique pour être enfin accomplies ? 

Voulez-vous lutter pour célébrer la vie sous toutes ses formes ? 

(1) Didier Debaise, Isabelle Stengers. « L’insistance des possibles. Pour un pragmatisme ­spéculatif », Multitudes, vol. 65, no 4, 2016, pp. 82-89.
(2) Sur la lutte « Loire Vivante », voir la bande dessinée d’Alain Bujak et de Damien Roudeau, L’Eau vive. Un grand combat écologique aux sources de la Loire, Paris, Futuropolis, 2000, qui raconte ce combat extraordinaire et victorieux qui constitue, à beaucoup d’égards, un modèle de lutte féconde.
(3) Voir Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, Paris, La Fabrique, 2020.
(4) Voir sur ce point le travail admirable du collectif européen « Pour une autre PAC »