Tribune

La France accro aux pesticides

© Sharif Tarabay

L’utilisation massive de pesticides dans l’agriculture est le résultat de choix opérés par les pouvoirs publics après la Seconde Guerre mondiale, largement influencés par les lobbies. Une tribune signée Fabrice Nicolino, publiée initialement dans notre numéro "Sevrons l'agriculture", en février 2019.

Ainsi qu’une grenouille plongée dans une eau qui chauffe peu à peu, la France meurt à petit feu de l’exposition aux pesticides, sans apparemment concevoir le drame en cours. Une nouvelle ridicule – Laeticia Halliday, à moins que ce ne soit Laura Smet, veut tout le magot – chasse une information essentielle au point de la recouvrir totalement, et la confusion s’empare ainsi des esprits les plus fragiles. Or les choses sont désormais certaines  : la France qu’on croyait éternelle est en train de mourir. Des études sérieuses et concordantes (CNRS et Muséum national d’histoire naturelle) montrent qu’un tiers des oiseaux ont disparu des campagnes en seulement quinze ans, et que cet effondrement est de plus en plus rapide. On ne dispose pas de chiffres sur les populations d’oiseaux en 1960, mais il est probable que près des deux tiers nous ont quittés depuis cette date. Parallèlement, et le phénomène est évidemment lié, les insectes volants sont eux aussi victimes d’une hécatombe. Pire que celle des oiseaux ? Sans doute. Une remarquable étude allemande estime que près de 80 % des insectes volants ont disparu en vingt-sept ans dans des zones pourtant protégées.

Il ne fait aucun doute que les pesticides épandus depuis des dizaines d’années sur les cultures – dont d’innombrables molécules sont toxiques, reprotoxiques, mutagènes, cancérogènes – sont les grands responsables de ce qu’il faut bien appeler une Apocalypse. Pour mieux comprendre où nous en sommes, il faut résolument se tourner vers l’histoire. Et celle des pesticides est décidément une bien éclairante histoire française.


Un miracle nommé « chimie de synthèse »

Quand notre pays sort du cauchemar, en 1945, la nourriture est rationnée. Dans les campagnes, les agronomes d’avant le conflit ont échoué à vaincre les ravageurs des récoltes, qui font des dégâts considérables. Outre les rongeurs, les oiseaux, les insectes, les moisissures et les champignons attaquent constamment les plantes cultivées. Avant-guerre, le doryphore – un coléoptère – posait des problèmes insolubles dans nos immensités de pommes de terre. Dans les années 1930, la France comptait 1 500 000 hectares de patates, et les doryphores prélevaient une dîme devenue insupportable.

Que faire ? Oui, que faire ? Les agronomes d’avant-guerre, les bras ballants, avaient échoué. Et puis vinrent de prodigieuses molécules chimiques, souvent synthétisées dans des laboratoires américains sur fond de guerre. La question des ravageurs n’était-elle pas une guerre elle-même ? En 1945, par exemple, le DDT est partout. Il a été « inventé » – c’est-à-dire assemblé chimiquement – en 1874. Puis la formule a été oubliée sur une étagère, car on ne lui trouvait aucune utilité. En 1939, le Suisse Paul Hermann-Müller découvre ses fantastiques propriétés insecticides, et dès lors, c’est l’extase. On l’utilise en Italie dès 1943, quand les Anglo-Américains débarquent chez Mussolini, en Asie face aux troupes japonaises, et jusque dans les camps nazis libérés en 1945. Il y fait merveille contre le typhus, cette horrible maladie très souvent véhiculée par une puce du rat. Le grand écrivain Primo Levi a ainsi été sauvé in extremis de l’enfer d’Auschwitz par des fumigations de DDT.

En France, en 1945, tout le monde est d’accord : les nouveaux pesticides sont des miracles. Chez les paysans, chez les agronomes, chez les responsables publics du ministère de l’Agriculture, massivement liés à l’esprit de la Résistance, c’est l’euphorie. L’un d’eux, l’ancien ingénieur agronome Fernand Willaume, va devenir sous les applaudissements le premier lobbyiste des pesticides, sans doute le plus brillant de tous. En quelques années, il crée des comités où tous les acteurs de l’aventure qui commence se retrouvent. Et un journal qui existe toujours, Phytoma, vrai réacteur nucléaire de la dissémination des pesticides en France. En pionnier clairvoyant, il réunit dans sa toile d’araignée une centaine de ce qu’on appellerait de nos jours des décideurs. Tout le monde monte à bord : les agronomes de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), né en 1946 ; les chefs de l’administration centrale du ministère de l’Agriculture ; les tout jeunes responsables de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), ce syndicat paysan apparu en 1946, année fatidique ; les pontes de l’industrie, que Willaume avait rejointe dès 1930.

C’est parti. Tout le monde croit aux nouveaux pesticides, de bonne foi. Un Jean Bustarret, l’un des créateurs de l’INRA, pousse si loin l’accord avec le lobby créé par Willaume qu’il va prendre en 1959 la présidence du Comité de lutte contre les mauvaises herbes (COLUMA) qui vient d’être créé. Aussi curieux que cela paraisse, les herbicides de synthèse sont alors des nouveautés absolues, et le COLUMA en sera le défenseur, le propagateur, le prophète à vrai dire exalté.


Printemps silencieux

À ce moment de l’histoire, tout va pour le mieux. Le progrès est en marche, et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Et c’est alors que surgit à l’horizon l’admirable Rachel Carson. Qui est-elle ? Une biologiste marine, mais surtout une grande vulgarisatrice scientifique, dont les livres sur la mer ont été des triomphes outre-Atlantique. Par-dessus tout, elle aime la nature simple et sauvage, les oiseaux et les arbres. Or elle constate dans les années 1950 des phénomènes inquiétants liés à l’usage sans contrôle des pesticides. Après des années d’une rédaction compliquée, elle publie en 1962 Silent Spring, ouvrage traduit sous le titre Printemps silencieux – silencieux parce que les oiseaux n’y chantent plus. C’est une œuvre scientifique, relue par les meilleurs esprits américains, mais c’est surtout une bombe. Pour la première fois au monde, on s’attaque à l’industrie des pesticides, avec des preuves sur l’extrême toxicité de ses produits. L’édition française est préfacée par le président de l’Académie des sciences, Roger Heim, qui écrit sans trembler : « On arrête les “gangsters”, on tire sur les auteurs de “hold-up”, on guillotine les assassins, on fusille les despotes –ou prétendus tels –, mais qui mettra en prison les empoisonneurs publics instillant chaque jour les produits que la chimie de synthèse livre à leurs profits et à leurs imprudences ? » C’est un moment clé. En théorie, on peut encore rebrousser chemin, explorer d’autres voies pour contenir la menace des ravageurs. Mais les groupes de l’agrochimie comme Monsanto sont devenus trop puissants, et plutôt que de reconnaître ce qui est déjà une évidence, ils préfèrent la fuite en avant - qui prendra la forme du mensonge, de la manipulation, de la désinformation. D’abjectes campagnes très organisées visent la personne même de Rachel. Pour la disqualifier, on sort l’artillerie lourde. Elle serait hystérique – elle est une femme, non ? –, lesbienne – c’est encore une injure, et elle n’est pas mariée, communiste et même agent du KGB, la police politique de l’Union soviétique.

En France, le lobby lancé par Willaume verse à son tour dans le faux et les grandes manœuvres. On s’acoquine avec le grand lobbyiste de l’amiante, Marcel Valtat ; on organise des pseudo-congrès scientifiques où ne sont invités que des « amis » ; on cajole politiques et journalistes. Vingt-cinq ans de compagnonnage incestueux conduisent à ce qu’il faut bien appeler un mal français.


Assourdissants scandales

Dans les Antilles françaises, les mêmes vont produire une monstruosité : l’usage massif dans les bananeraies d’un pesticide pourtant interdit aux États-Unis depuis 1976, le chlordécone. Il a pourri les sols de la Guadeloupe et, à un degré moindre, de Martinique pour au moins… six cents ans. Vous avez bien lu : 6  siècles. Avec des conséquences sur la santé publique qui ne cessent d’être réévaluées – à la hausse, bien sûr. Les Martiniquais détiennent le triste record du monde du nombre de cancers de la prostate, maladie qui peut être provoquée par l’exposition au chlordécone. Un tel scandale de santé publique devrait se solder au tribunal, mais rien : des pièces essentielles du dossier ont disparu. Comme si cela n’avait pas existé.

De même, les insecticides néonicotinoïdes comme le Gaucho – premier d’une longue liste – ont été épandus sur nos grandes cultures à partir de 1992, provoquant des hécatombes chez les abeilles. Des scientifiques indépendants comme Marc Colin ou Jean-Marc Bonmatin ont très vite prouvé leur toxicité, mais il aura fallu vingt-cinq ans et la mort de milliards d’abeilles pour obtenir une interdiction à l’automne 2018.


Entrer en résistance

Et pendant que ces combats épuisants étaient menés, d’autres molécules étaient déjà mises sur le marché via un système de contrôle de plus en plus controversé. Faut-il parler du glyphosate, matière active du Roundup de Monsanto ? Ce produit est aujourd’hui dénoncé, études à l’appui, par des centaines de scientifiques du monde entier, mais les palabres continuent pourtant. En avril 2018, des chercheurs reconnus de l’INRA, du CNRS, de l’Inserm et de différentes universités ont lancé un cri d’alarme à propos des SDHI ou Inhibiteurs de la succinate déshydrogénase. Ces fongicides que personne ne connaît sont pourtant utilisés partout en France par la plupart des paysans. Notamment sur 70 % des surfaces de blé tendre ou encore pour « protéger » fruits et graines. Or le mécanisme des SDHI bloque le processus de respiration des cellules, le même que l’on retrouve chez tous les êtres vivants. Les scientifiques pensent que ces fongicides pourraient jouer un rôle dans l’augmentation de pathologies humaines lourdes, comme des encéphalopathies de l’enfant, des tumeurs chez les adultes, des cancers. Et... absolument rien ne bouge, du moins pour l’instant. Ce système paraît indestructible.

Mais il ne l’est pas. Et nous avons en tout cas décidé, à quelques-uns, d’en débarrasser la France. Comment ? En noyant notre vieux pays de coquelicots, cette fleur extraordinaire, aussi belle que fragile, résiliente et résistante comme bien peu d’êtres vivants le sont. Jusqu’en octobre 2020, nous allons essayer de rassembler 5  millions de soutiens à l’Appel des coquelicots rendu public le 12  septembre 2018. Nous en sommes à 450 000 [ils ont finalement obtenu 1,1 million de soutiens, ndlr.]

  



Nous voulons des coquelicots
Fabrice Nicolino et François Veillerette,
Paris, Les liens qui libèrent, 12 septembre 2018,
128 pages, 8 €.


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Faut-il se sentir coupable ?
Numéro 43 DÉCEMBRE-JANVIER 2020-21:
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