Aujourd’hui, et bien que la question ait tardé à émerger dans le débat public en France, la nécessité de mener des politiques publiques d’adaptation face au changement climatique semble faire consensus. « L’adaptation, ce n’est pas une option », déclare ainsi Bruno Le Maire, le 8 février 2024 à l’occasion de la présentation à la presse d’un plan de 2 milliards d’euros de prêts verts garantis par l’État, à destination des entreprises désireuses d’accélérer leur transition énergétique.
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L’adaptation se retrouve aujourd’hui dans la bouche de technocrates et de ministres néolibéraux, autant que chez les associations de défense du climat et les ONG. Un apparent consensus qui tend néanmoins à occulter les controverses autour d’une notion qui fait partie intégrante de la grammaire néolibérale, tout en étant au cœur des productions scientifiques liées à la question du climat. En creux, le sujet de l’adaptation est également révélateur d’un choix politique : celui de privilégier le fait d’apprendre à vivre avec les conséquences des changements climatiques, plutôt que de chercher à en limiter les causes.
Gouvernance néolibérale
Dans l’essai Il faut s’adapter (Gallimard, 2019), la philosophe Barbara Stiegler souligne que l’injonction à l’adaptation est constitutive du dogme néolibéral. Véritable colonne vertébrale des politiques publiques, on la trouve aujourd’hui partout : à l’hôpital, à l’université, dans les entreprises ou les organismes de protection sociale. Sans surprise, elle colore également les discours politiques sur la question écologique. Cet héritage est le fruit du lobbying intensif des représentants du capitalisme industriel qui, à partir des années 1970, s’activent pour faire valoir que les dérèglements climatiques sont inévitables et que les stratégies d’adaptation sont les plus indiquées pour y faire face.
Enseignant à l’Institut des sciences de l’environnement de l’université de Genève, Romain Felli se plonge dans cette décennie clé pour expliquer comment l’approche néolibérale s’est imposée dans les discours économiques et politiques. Dans son essai La Grande Adaptation (Seuil, 2016), il explique que la Guerre froide a permis, aux États-Unis, la convergence entre plusieurs champs a priori distincts : les questions environnementales, les enjeux de sécurité nationale et les débats sur la démographie.
Des grandes entreprises de stratégie militaire, comme la Rand Corporation, s’associent alors à l’État américain et aux grandes universités comme le MIT pour penser la question de la bonne gestion des ressources naturelles sur le temps long, dans un contexte où les risques climatiques ont un impact sur leur raréfaction. La compétence militaire de la prospective permet alors de modéliser le « climat » et les effets possibles de son « dérèglement », dans un contexte de double péril environnemental et démographique. La question de l’accroissement sans limite de la population mondiale est alors vue comme un risque et le paradigme « écomalthusien » domine chez les élites américaines. C’est à cette époque que naît le club de Rome et son fameux rapport de 1972 sur les Limites à la croissance (rapport Meadows).
Sauvegarder l’accumulation économique
Mais la nécessité de politiques de transition environnementale et la réduction des émissions de CO2 vont à l’encontre des intérêts des multinationales du pétrole, de la construction et de l’industrie. Alors leurs représentants poussent l’idée qu’il ne s’agit plus d’éviter le changement climatique, mais bien d’en minimiser les conséquences, voire d’en tirer des opportunités économiques. En 1979, une conférence internationale sur le climat organisée par le ministère de l’énergie américain invite des pétroliers à réfléchir aux conséquences économiques du changement climatique. Prévenir le réchauffement climatique sera plus coûteux que d’en gérer les impacts, statuent les experts. « Il ne s’agit pas de chercher à éviter le changement, mais au contraire d’en minimiser les conséquences, voire de l’embrasser pour en tirer profit », note Romain Felli.
Le tournant néolibéral des années 1980 consacre l’idée que l’adaptation doit se conjuguer dans les termes du libre marché. À cette époque, les scénarios, optimistes comme pessimistes, sur l’adaptation aux dérèglements climatiques ont un objectif : assurer la survie du capitalisme industriel américain. Romain Felli insiste sur le rôle des « élites réactionnaires éclairées » – il vise explicitement le club de Rome, qui rassemble scientifiques et industriels – qui tentent alors de formuler des réponses à la crise climatique de manière à « sauvegarder à long terme l’accumulation économique ».
Le vocabulaire de la transformation permanente, de la flexibilité et de la rationalité marchande s’impose en même temps que l’écologie néolibérale devient le dogme des politiques publiques. En 2005, l’Union européenne inaugure son marché des droits à polluer afin de se conformer au protocole de Kyoto. Cet outil censé réguler la pollution en lui fixant un coût donne lieu à la tristement célèbre affaire de la fraude à la taxe carbone. En parallèle, les mécanismes de compensation volontaire des émissions se normalisent pour les entreprises. Des écotaxes, comme la taxe poids lourds, sont créées.
Technosolutionnisme et autoritarisme climatique
En parallèle, le technosolutionnisme s’infiltre dans toutes les sphères de la décision publique. Dès les années 1970-80, « le consensus général est que la société a suffisamment de temps pour s’adapter technologiquement à l’effet de serre », note l’historien Jean-Baptiste Fressoz dans l’essai Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie (Seuil, 2024). Il s’agit alors de convaincre que l’on pourra, en affirmant sa foi inébranlable dans le progrès et l’innovation technologique, trouver des remèdes techniques aux problèmes écologiques. L’eau se raréfie et cause des dégâts importants pour les récoltes ? On installe des capteurs ultra-performants pour optimiser sa gestion et le stockage sera assuré dans des mégabassines. Le réchauffement a un impact sur l’enneigement des stations de ski ? On favorise les systèmes de neige artificielle. Les débats récents autour de la géo-ingénierie solaire pour limiter les effets du réchauffement ou bien sur les « nouveaux OGM » pour stimuler l’agro-industrie illustrent ce paradigme technosolutionniste.
Pourtant, cette bascule vers l’adoption d’un logiciel néolibéral technicien pour la gestion de politiques publiques liées aux changements climatiques s’est faite sans réelle concertation démocratique. C’est ce que relève Jean-Baptiste Fressoz dans Le Monde : « sans le dire, sans en débattre, les pays industriels ont choisi la croissance et le réchauffement et s’en sont remis à l’adaptation. ».
Dans un article récent du Monde Diplomatique, trois membres du collectif Scientifiques en rébellion alertent quant à eux sur la mise en place d’une gouvernementalité capitaliste autoritaire ayant pour justification la nécessité de telles stratégies d’adaptation. Sensibles à l’action du collectif les Soulèvements de la Terre, ils reconnaissent que « la pression environnementale croissante nécessite certes une adaptation. Mais elle peut prendre la forme d’un renoncement positif à la frénésie capitaliste ».
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