Numéro 55
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Numéro 55

Bienvenue dans l'ère du rationnement

Après avoir célébré la pérennité et la prospérité future de la civilisation du confort connecté, les gouvernants se retrouvent à presser leur population de faire des efforts et de faire preuve de « résilience » face aux pénuries à venir. Les perspectives de multiples rationnements se dessinent, quitte à sombrer dans de nouvelles formes de contrôle social visant moins la conjuration des catastrophes écologiques que la préservation d’un modèle de domination et de production écocidaire. Mais face aux désastres à venir, nous sommes bien obligés de prendre un instant l’outil du rationnement au sérieux : lesquels de nos usages et consommations pourrait-on rationner pour limiter la casse écologique, et comment ? Une « carte carbone » individuelle est-elle une option sérieuse pour diminuer nos émissions ? Qu’ont à nous apprendre les expériences de rationnement passées ? Comment repenser nos besoins et réorganiser de fond en comble nos modes de production et de consommation pour éviter le paternalisme étatique tout en visant l’autolimitation.

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DOSSIER

Rationnement : mode survie activé ?

L’intensification des catastrophes écologiques et la guerre en Ukraine nous précipiteraient dans une ère des pénuries. C’est du moins le discours anxiogène du gouvernement depuis la rentrée, dont le plan de sobriété ne comporte pourtant que des mesures anecdotiques. Dans cet écart se confirme l’obstination dans un logiciel néolibéral aggravant la catastrophe en cours, et se devine une injonction autoritaire à la résilience, étouffant toute bifurcation vers un rationnement démocratique et réellement écologique.

Précis de gestion néolibérale des pénuries

Les derniers discours présidentiels et les annonces gouvernementales qui ont suivi révèlent une curieuse similarité avec la gestion de la crise sanitaire, laboratoire du contrôle social à l’heure néolibérale. De là, il est facile d’imaginer à quoi pourrait ressembler la réaction du gouvernement en situation de pénurie. Exemple.

Rationne-moi si tu peux !

Rationner oui, mais quels secteurs en priorité ? Compte tenu de l’urgence écologique, un premier réflexe serait de se pencher sur les secteurs les plus polluants. Les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) désignent ainsi, dans l’ordre, les plus gros postes émetteurs de CO2 en France : le transport (41 %), l’industrie et le secteur du BTP (13 %), le résidentiel (13 %) et la production d’électricité (12 %). Mais le numérique est aussi une cible de choix. Alors qu’il n’est responsable « que » de 2,5 % de l’empreinte carbone de la France 1, son impact va croissant, et il conviendrait donc de limiter dès maintenant son usage. On pourrait encore affiner, car à l’intérieur de chacune de ces catégories, il y a des sous-secteurs qui sont de plus ou moins gros émetteurs. La consommation de viande devrait, elle aussi, être maîtrisée, puisque que l’élevage est très gourmand en terres agricoles et en eau, ressource la plus indispensable qui soit et qui devra peut-être elle aussi faire l’objet d’un rationnement lors des sécheresses – qui sont de plus en plus longues et répandues sur le territoire français.

Une carte carbone pour nous rationner tous ?

Alors que la taxe carbone, censée nous détourner des usages émetteurs ou polluants, a été source de tensions sociales considérables, l’attribution de quotas carbone individuels prendrait cette logique à l’envers, selon ses défenseurs. Si elle gagne des points en France depuis quelques années, la carte carbone soulève pourtant de nombreuses critiques.

Le rationnement menace-t-il nos libertés ?

Qu’il s’agisse des restrictions à certaines libertés ou de la mise en place de dispositifs de surveillance des individus, le rationnement peut paraître une entreprise clairement liberticide. Pour autant, la liberté de consommer doit-elle rester toute-puissante, et les restrictions passent-elles nécessairement par le traçage de nos comportements ?

À Cuba, les rations révolutionnaires

Sous blocus étasunien depuis soixante ans, Cuba souffre de pénuries à répétition. Loin d’être autosuffisante, l’île rationne le pétrole et la nourriture afin d’assurer le minimum à chacun. Incarnation de cette politique, le carnet d’approvisionnement vise à éviter l’accaparement des denrées par les plus riches et l’explosion d’un marché noir déjà bien développé.

Vers une auto-limitation des besoins

Retrouver un sens de la limite dans notre usage des ressources : voilà bien une réflexion qui a occupé les grandes figures de l’écologie politique. Mais plutôt que le rationnement « par le haut », c’est bien la recherche d’une « autolimitation » de la société elle-même qui a toujours été privilégiée.

L'ENTRETIEN FLEUVE

François Ruffin : « la politique doit reposer la question du bonheur »

Inflation galopante, prix de l’énergie, hiver annoncé rigoureux, réforme des retraites… Le début de l’année 2023 s’annonce éprouvant pour les Français et Françaises les plus vulnérables. Mais comment sortir d’une position défensive ? Comment rallier les classes laborieuses à un grand projet de bifurcation écologique et sociale ? Ces questions, le député François Ruffin ne cesse de se les poser depuis des années, et d’avancer à tâtons. Le réalisateur du documentaire césarisé Merci Patron ! est la seule personnalité politique à s’être autant interrogé, dans ses multiples ouvrages parus ces dernières années, sur le sens du progrès technique, la décroissance, l’effondrement des écosystèmes, et plus largement, ce qui fait que la vie vaut d’être vécue : le bonheur.

GRAND REPORTAGE

Vallée de l'Obriel : tristes toxiques

Au pied de la Montagne Noire, la mine de Salsigne a été la plus importante mine d’or de France. Elle a aussi été la plus grande mine d’arsenic du monde. Aujourd’hui, le passé minier se rappelle aux habitants au travers d’un cocktail de produits toxiques qui se déversent dans le bassin versant. Une menace que l’État continue de minorer et de négliger.

ENQUÊTE

Véolia : hydre du marché

La multinationale Veolia, qui a racheté son concurrent Suez, étend son emprise sur le marché de l’eau. Lobbying, soupçons de corruption, mauvaise gestion : face aux affaires, de nombreuses villes reprennent la main sur l’or bleu.

RESSOURCES CRITIQUES

Le café va-t-il boire la tasse ?

Depuis près de 600 ans, le café est bu pour se réchauffer, rester éveillé ou ponctuer un repas. Ses volutes ont récemment conquis des classes urbaines dans des régions traditionnellement consommatrices de thé, comme l’Asie. Mais la production de café pourrait être mise à mal par la hausse des températures et par des cours qui la rendent trop peu lucrative pour de petits cultivateurs.

COMMENTAIRE DE TEXTE

Total : le zéro et l'infamie

Les grandes majors pétrolières ont abandonné le climatoscepticisme le plus crasse des décennies 1980 et 1990 pour des stratégies rhétoriques plus subtiles. Aujourd’hui, elles font allégeance au Giec, reconnaissent l’urgence et la nécessité d’une « transition énergétique »… mais ne font presque rien, sinon maintenir et même développer l’extraction fossile à tout prix. À l’écoute de la société, porteurs de solutions, les pétroliers continuent d’enfumer leur monde et de menacer implicitement les pouvoirs publics, tout en engraissant plus que jamais les actionnaires. Les propos tenus par Patrick Pouyanné – « Papou » –, PDG de Total, lors de son audition à l’Assemblée, sont une excellente illustration de ce jeu de dupes.

TROISIÈME NATURE

Mon beau palmier, roi des pavés

Il trône sur le podium des plantes célèbres, devant sa doublure hivernale et « bien de chez nous », le sapin. Sa silhouette de carte postale nous susurre « soleil », « vacances » et « plage déserte ». Pourtant, il n’a jamais été autant menacé dans son habitat naturel, ni autant émetteur de gaz à effet de serre, ni autant cultivé en pépinières pour décorer nos villes. C’est, c’est… Le palmier.

L’EFFET PARE-BRISE

La chute du mur de glace - Ludivico Ravanel, alpiniste

Depuis une trentaine d’années, la fonte du permafrost provoque l’effritement dangereux des sommets alpins. Ludovic Ravanel, géomorphologue et directeur de recherche au CNRS, est l’un des scientifiques français les plus en vue sur le sujet. Descendant de la plus vieille lignée de guides de montagne de Chamonix, son rapport au changement climatique est aussi le récit d’une histoire intime.

AU LABO

Antibiorésistance : le conseil des phages

La résistance aux antibiotiques s’aggrave depuis un demi-siècle et menace plus que jamais l’efficacité des traitements de maladies infectieuses. Face à cette bombe sanitaire mondiale potentiellement « plus grave que le réchauffement climatique », des alternatives se développent.

CHRONIQUES

François Begaudeau : Habiter quelque part

François Bégaudeau est écrivain, critique littéraire, scénariste et réalisateur. Auteur de plusieurs romans dont La Blessure, la vraie (Verticales, 2011) et En guerre (Verticales, 2018), il a récemment signé l’essai Comment s’occuper un dimanche d’élection (Divergences, 2022). Il tient une chronique régulière pour Socialter et livre deux fois par mois un podcast de critique de cinéma, La gêne occasionnée.

LIVRES ET SORTIES

Livres et sorties - Numéro 55

Découvrez nos rencensions de livres, documentaires et podcasts. Dans ce numéro : "Pour l'amour des bêtes" de Jocelyne Porcher, "Inutilité publique" de Frédéric Graber, "Terre, aux racines du capitalisme", par Entendez-vous l'éco ? et des suggestions de médias indépendants à soutenir !

PLAT DE RÉSISTANCE

La résistance par l'errance

À Rome, dans les années 1990, est né Stalker, un mouvement au croisement entre art, architecture et urbanisme, qui a acquis une notoriété mondiale. Ce groupe s’inspire des avant-gardes du XXe siècle, de Dada aux situationnistes, pour ériger la dérive par la marche en nouvelle façon d’habiter la ville et de la régénérer par ses marges.

À LA SAUCE ALTER

Trognes : une partie de branches en l'air

Et si l’on pouvait produire du bois sans jamais couper d’arbres ? Les tailler de manière à ce qu’ils en donnent toute leur vie ? C’est ce que permettent deux techniques d’élagage bien particulières : la trogne et le Daisugi. Pratiquées pendant des siècles, elles ont peu à peu sombré dans l’oubli.

LES DÉTERRÉS

L'évolution n'est pas un hasard

Imanishi Kinji (1902-1992) est presque inconnu en France. Un destin injuste pour ce naturaliste japonais qui a proposé une critique radicale de la théorie de l’évolution de Darwin, rompant avec le dualisme humain-animal et réévaluant le rôle de l’intuition au service d’une vision unitaire du vivant.