On a gagné ! crie Ben, son portable à la main, traversant la pièce sombre et silencieuse du 9 Bob Note. Ce 24 juin, l’une des nombreuses soirées électorales organisées par les volontaires de la campagne de Zohran Mamdani, candidat à la primaire démocrate pour la mairie de New York, bat son plein dans ce bar de Bushwick. Les regards sont rivés sur le grand écran, où s’affiche en temps réel la carte de New York, au rythme du dépouillement. À l’annonce, plusieurs tournent la tête, saisissent aussitôt leur téléphone pour vérifier l’information sur les groupes WhatsApp de la campagne, alimentés depuis les bureaux de vote. Les yeux s’écarquillent, les épaules se relâchent.
— On a gagné ! entend-on aux quatre coins de la pièce.
Grand reportage issu de notre n°71, à retrouver à la commande et en librairie.

Le silence cède la place à la fête. Les deux DJ, dont l’un porte un T-shirt « American Dream », relancent la musique.
— C’est un moment historique, lance Neeraj, un volontaire new-yorkais de 25 ans, qui a également participé aux campagnes de Bernie Sanders et de Kamala Harris et célèbre enfin une victoire. D’origine indienne, né au Koweït, Neeraj se reconnaît dans le parcours de Mamdani : un jeune homme issu lui aussi d’une famille indienne, né en Ouganda, où il a vécu jusqu’à l’âge de 5 ans avant de déménager avec sa famille en Afrique du Sud, puis de s’installer à New York deux ans plus tard.
Une heure plus tard, le candidat apparaît à l’écran :
— Ce n’est pas ma victoire, c’est la nôtre, déclare-t-il, devant une large bannière faite à la main où l’on peut lire : « Avoir les moyens de vivre » et « Avoir les moyens de rêver ».
Lorsqu’en octobre 2024, alors élu de l’Assemblée de l’État de New York, Zohran Mamdani annonce sa candidature à la mairie de New York, son nom est peu connu hors d’Astoria, son district de 119 000 habitants, situé dans le nord-ouest du Queens. Il est néanmoins immédiatement soutenu par le mouvement Democratic Socialists of America (DSA), dont il est membre depuis 2017. DSA est un mouvement politique fondé en 1982 issu de la fusion entre deux courants socialistes américains.
Longtemps marginale, l’organisation connaît une croissance fulgurante à partir de 2016, portée par la dynamique des campagnes de Bernie Sanders puis celles d’Alexandria Ocasio-Cortez (« AOC »). Sur le plan idéologique, DSA défend un socialisme démocratique ancré dans la lutte contre les inégalités économiques et les oppressions systémiques, tout en entretenant une relation stratégique mais critique avec le Parti démocrate.

Avec le soutien du mouvement, qui revendique 80 000 membres aux États-Unis, Mamdani a pu récolter suffisamment de signatures et de dons pour lancer sa campagne. Comme Bernie Sanders et « AOC » avant lui, le candidat à la mairie de New York refuse l’argent des lobbys et compte sur les petites donations des habitants et la mobilisation des volontaires, explique Clara Sebastiani, doctorante en civilisation américaine à l’université Paris Cité.
Une carte du New York Times montre que Mamdani compte le plus grand nombre de donateurs new-yorkais : 14 837, contre 1 860 pour son principal adversaire, Andrew Cuomo, ancien gouverneur de l’État de New York. Figure historique de l’establishment démocrate, l’homme politique de 67 ans a quitté son poste en 2021 à la suite de la publication d’un rapport d’investigation motivé par onze accusations de harcèlement sexuel. Ce dernier demeure toutefois le candidat le mieux financé de la primaire, notamment grâce à des entreprises comme DoorDash, un concurrent d’Uber Eats, et à des milliardaires tels que Michael Bloomberg, ancien maire de New York, qui investissent respectivement 1 million et 8,3 millions de dollars dans son Super PAC, un comité d’action politique autorisé à collecter et dépenser des montants illimités pour soutenir ou attaquer un candidat.
Celui de Cuomo a récolté au total 25 millions de dollars, annonce le New York Times, en plus des 4 millions versés directement à sa campagne, contre 1,7 million pour Mamdani, selon la Commission de financement des campagnes électorales de la ville. Ce dernier a quant à lui bénéficié des matching funds (fonds de contrepartie) : à New York, pour chaque dollar donné par un résident, la ville verse 7 dollars supplémentaires. Ce système lui a permis de porter son financement de campagne à 8,76 millions de dollars, selon la Commission.
« Le candidat à la mairie de New York refuse l’argent des lobbys et compte sur les petites donations des habitants et la mobilisation des volontaires »
En mobilisant son Super PAC, l’équipe de Cuomo a inondé les habitants de New York de publicités et de courriers dépeignant Mamdani comme un candidat dangereux, laxiste, voire complaisant envers les terroristes du Hamas. En juin, un faux flyer diffusé par des donateurs de Cuomo montrait Mamdani avec une barbe artificiellement assombrie et épaissie, accompagné des slogans : « Rejects Israel » et « Rejects Jewish Rights » (« Rejette Israël » et « Rejette les droits des Juifs »).
En réaction à cet acharnement, des volontaires comme Razakh se sont mobilisés. Le 8 mars, lui et sa femme ont réuni artistes et figures influentes lors d’une soirée de levée de fonds marquant la rupture du jeûne du ramadan. Ce type d’initiatives sont soutenues politiquement par Mamdani, qui se présente comme le candidat du peuple new-yorkais, en opposition avec ce qu’il décrit comme « la bulle politique new-yorkaise », à laquelle il associe son adversaire Andrew Cuomo.
Un socialiste en rupture avec l’establishment démocrate
Dix jours après l’élection de Donald Trump, Zohran Mamdani publie une vidéo devenue rapidement virale sur les réseaux sociaux. Il y adopte le format de l’interview de rue pour interroger les habitants de Hillside Avenue, un quartier du Queens mêlant classes populaires et moyennes, marqué par une forte diversité culturelle, et de Fordham Road, un quartier modeste du Bronx à dominante latino et africaine-américaine.
À la question « Pour qui avez-vous voté ? », la majorité des personnes interrogées répondent : « Trump ». Un résultat saisissant, tant ces communautés sont majoritairement issues de groupes historiquement marginalisés. Ces deux quartiers figurent parmi ceux où le basculement de l’électorat démocrate vers les républicains a été le plus net à New York. Ils symbolisent, pour une partie de la gauche, l’échec de Kamala Harris à mobiliser les classes populaires.

Pour reconquérir l’électorat populaire, Zohran Mamdani défend une stratégie axée sur le pouvoir d’achat. Ses mesures-phares – bus rapides et gratuits, garde d’enfants gratuite, gel des loyers – sont mises en avant lors des sessions de porte-à-porte et figurent sur sa plateforme en ligne, aux côtés d’autres mesures comme le programme « Écoles vertes pour un New York plus sain », visant à décarboner les 1 300 écoles publiques de la ville d’ici à 2040. Le caractère ouvertement socialiste de ces propositions marque une rupture nette avec l’establishment démocrate, telle que défendue par Sanders et « AOC » lors de leur récente tournée des États-Unis dénonçant également l’oligarchie formée par le duo Trump-Musk.
Ce que ses partisans redoutent en particulier, ce sont les menaces proférées par Donald Trump, qui a laissé entendre qu’une intervention fédérale pourrait être envisagée si Mamdani remportait l’élection.
Face au renouveau du socialisme américain, qui séduit désormais 62 % des jeunes de 18 à 29 ans selon un sondage Cato/YouGov paru en avril 2025, les détracteurs de Mamdani jouent sur la peur des « rouges » dans les médias et sur les réseaux sociaux. Les discours anticommunistes restent en effet profondément ancrés dans la culture politique américaine, depuis la guerre froide, et notamment la période du maccarthysme1 dans les années 1950. Le lendemain de sa victoire, Donald Trump a, par exemple, qualifié Mamdani de « fou communiste à 100 % » sur son réseau social Truth Social.
Mais les prises de parole en faveur des services publics et d’une fiscalité plus forte sur les grandes fortunes ont fait mouche auprès de l’électorat populaire. Mamdani a remporté 30 % des districts de la primaire qui avaient voté pour Trump lors de l’élection présidentielle de 2024, selon le site Gothamist. Dans le quartier de Jamaica Hills, dans le Queens, là même où Mamdani avait tourné la vidéo mentionnée plus haut, l’électorat s’était reporté de près de 25 points de pourcentage vers les républicains lors de la présidentielle de 2024, d’après la même source. Le 24 juin, il y a pourtant obtenu 84,2 % des suffrages.

Une partie des New-Yorkais ont également été séduits par les positions claires de Zohran Mamdani sur les sujets internationaux, qui condamne la guerre génocidaire menée par l’actuel gouvernement israélien et défend le respect du droit international en Palestine. C’est le cas de David, qui a fait campagne pour le candidat en récoltant des signatures lors de manifestations pro-Palestine. Né en Israël, il a été rejeté par sa famille pour son activisme et a trouvé refuge à New York, où il milite depuis cinq ans.
Bien qu’attaqué en raison de son identité et de sa foi musulmane, Zohran Mamdani refuse de céder au piège des politiques identitaires mobilisées par Andrew Cuomo pour fragmenter l’électorat de gauche. Pour l’aile progressiste du Parti démocrate, proche des DSA, il est essentiel d’articuler lutte des classes et combat contre les discriminations, perçus comme indissociables.
Lydian, militante transgenre, accorde sa confiance à Mamdani, solidaire des communautés LGBTQ+ et des minorités, et défend l’importance d’une campagne rassemblant autour d’une plateforme universelle. David, quant à lui, explique que Mamdani parle de la classe sans en faire une identité fétichisée : « Améliorer la qualité de vie, ça parle à tout le monde ! » dit-il.
Une campagne de terrain massive
Le candidat socialiste doit sa victoire à une campagne de terrain largement portée par le mouvement DSA. Selon son équipe, plus de 50 000 volontaires auraient frappé à plus de 1,5 million de portes. Ce succès s’inscrit dans la continuité des savoir-faire et des stratégies développées lors de précédentes campagnes soutenues par les DSA, comme celles de Sanders ou d’Ocasio-Cortez.
Neeraj, lui aussi membre des DSA, fait partie des volontaires formés pour devenir chefs de terrain, chargés d’encadrer les sessions de porte-à-porte organisées presque quotidiennement dans la plupart des quartiers de New York. Quelques minutes avant une session, il déploie sur la table de son appartement à Bushwick des flyers de campagne en plusieurs langues : anglais, espagnol, mandarin, arabe... « Cette campagne m’a forcé à améliorer mon espagnol », confie-t-il. Une heure plus tard, il teste sa maîtrise de la langue auprès d’une dame portoricaine, lui expliquant les projets politiques de Mamdani.

Neeraj, volontaire pour la campagne de Zohran Mamdani.
Lors des premières sessions, les chefs de terrain rappelaient aux volontaires d’éviter de frapper « comme les agents de l’ICE [Service de l’immigration et des douanes] le feraient » ou de vérifier les noms des habitants dès le début de l’échange. Ces consignes reflètent le climat de peur instauré par Trump, qui mène une politique d’expulsion des sans-papiers, déclenchant partout dans le pays des mouvements de résistance. New York est ce qu’on appelle une « sanctuary city » : une ville qui limite la coopération de ses services de police et de ses administrations avec les autorités fédérales de l’immigration, afin de protéger les populations sans-papiers et sa diversité culturelle.
Cette campagne de terrain intensive a permis de mobiliser des communautés souvent absentes des circuits politiques traditionnels en adaptant ses méthodes au contexte local, notamment en respectant les craintes liées à l’immigration. Elle a construit une base solide de soutien populaire, essentielle à la victoire de Mamdani.
Demain, NYC ville de résistance à Trump ?
L’élection municipale new-yorkaise aura lieu le 4 novembre 2025, pratiquement un an après l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Et la résistance à Trump a été un thème central des débats de la primaire démocrate. Face à un Andrew Cuomo mettant en avant son sens du compromis, Mamdani a rappelé que son adversaire bénéficiait de dons de milliardaires soutenant Trump, comme l’investisseur Bill Ackman, qui a versé 250 000 dollars au Super PAC de Cuomo. Mamdani a quant à lui déclaré qu’il ne coopérerait pas avec l’ICE, s’engageant à utiliser les ressources de la ville pour soutenir les communautés vulnérables face aux politiques fédérales répressives.
Mais il devra d’abord convaincre les districts réticents de lui donner la victoire. Parmi eux, Brownsville et East Flatbush, et plus généralement l’est de Brooklyn, où le candidat a eu du mal à rallier la population majoritairement africaine-américaine, qui s’est tournée vers Cuomo. Il devra aussi gagner la confiance de la communauté juive démocrate, encore largement réticente en raison de ses positions sur Israël et la Palestine.
Dans les quartiers où réside une large partie de la communauté juive de New York, dans le sud de Williamsburg, à Upper East Side et Borough Park, Cuomo l’a emporté largement. Bien que défait à la primaire, ce dernier a annoncé qu’il se présenterait de nouveau, cette fois en tant qu’indépendant, tout comme le maire démocrate sortant, Eric Adams. Du côté républicain, Curtis Sliwa, le fondateur des « Guardian Angels », une ancienne patrouille citoyenne anticriminalité, et animateur de radio, sera le candidat.
Les soutiens de Zohran Mamdani se disent confiants et peu surpris des réactions au sein du Parti démocrate. Tandis que l’aile progressiste affiche son enthousiasme, l’aile centriste adopte une posture prudente. Certaines figures du parti, comme la représentante Laura Gillen, s’opposent même fermement à Mamdani, jugé « trop extrême ». Mais ce que ses partisans redoutent en particulier, ce sont les menaces proférées par Donald Trump, qui a laissé entendre qu’une intervention fédérale pourrait être envisagée si Mamdani remportait l’élection. « Si un communiste est élu à la tête de New York, ce ne sera plus la même ville », a déclaré le président lors d’un meeting avec son cabinet le 8 juillet, avant d’ajouter : « Mais nous avons un pouvoir énorme à la Maison Blanche pour reprendre le contrôle quand il le faut. »
Soutenu par les DSA, qui ont mobilisé et formé de nombreux nouveaux volontaires, Mamdani et ses partisans se disent prêts à résister et à utiliser tous les leviers à leur disposition pour atteindre leurs objectifs.
1. Le maccarthysme désigne une période de la politique américaine dans les années 1950, marquée par une chasse aux supposés communistes menée par le sénateur Joseph McCarthy, entraînant dénonciations, enquêtes et répression au nom de l’intérêt des États-Unis.
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