Emma Goldman - (1869-1940) : vivre intensément

« Les belles choses ne sont pas un luxe mais une nécessité. La vie serait insupportable sans elles. »*
En 1889, l’anarchiste russe Emma Goldman a 20 ans quand elle quitte son mari pour débarquer à New York, avec 5 dollars et le journal anarchiste Die Freiheit (« La Liberté ») en poche – fondé par son idole, le révolutionnaire allemand Johann Most. Dans son récit autobiographique Vivre ma vie, publié en 1931, elle explique qu’après un début de vie « misérable » en Russie marqué par la précarité, « la forêt, la lune éclairant les champs et ses reflets argentés, les couronnes de verdure dans nos cheveux, les fleurs que nous ramassions [lui ont permis] d’oublier pour un temps l’environnement sordide de la maison ».
Ce qu’elle narre dans son autobiographie est loin de l’image caricaturale de l’anarchiste lanceur de bombes et austère. Emma Goldman consacre sa vie militante à garantir « la liberté, le droit pour chacun de s’exprimer, le droit pour tous de jouir des belles choses ». Le jour de son arrivée à New York, elle fait la rencontre d’Alexandre Berkman, surnommé Sasha, au café Sachs, alors le QG des anarchistes.
Déjà convertie à « la Cause » – depuis l’« affaire du Haymarket », où des anarchistes, accusés d’avoir posé une bombe à Chicago, sont condamnés à mort –, Emma Goldman s’interroge néanmoins sur la rigidité de l’engagement de Sasha, son futur amant et camarade de lutte, pour qui « un bon anarchiste est quelqu’un qui ne vit que pour la Cause et donne tout pour elle ». Doit-on vraiment renoncer à tout pour être une bonne révolutionnaire ?
Retrouvez ces portraits dans notre n°76 « Pourquoi nos plaisirs sont politiques », en kiosque, librairie et sur notre boutique.

Sur le besoin et l’importance de la beauté, celle qu’on surnommait aussi « Emma la Rouge » partage davantage la sensibilité d’un autre camarade rencontré le même jour – et également futur amant –, Fedya, un jeune esthète qui lui fait visiter New York. Lors d’un bal, alors qu’elle danse et se montre « des plus gaies et des plus infatigables », un militant lui glisse à l’oreille qu’il s’agit d’« un comportement indigne » pour une figure montante du mouvement anarchiste.
Une remarque à laquelle Emma Goldman répondra : « L’ingérence effrontée de ce garçon me mit en colère. Je lui conseillai de se mêler de ses affaires. J’en avais assez qu’on m’envoie toujours la Cause à la figure. Pour moi, une Cause qui représentait un bel idéal, l’anarchisme, la libération et la délivrance de toutes les conventions et de tous les préjugés ne devait pas revendiquer le rejet de la vie et de la joie. » Rien d’étonnant à ce qu’on lui prête, bien plus tard, l’apocryphe : « Si je ne peux pas danser dans votre révolution, je ne veux pas de votre révolution. »
* Extrait du livreVivre ma vie, L’Échappée, 2018.
Charles Fourier (1772-1837) : luxe et gourmandise

« [Le peuple] n’exige pas un festin de truffes et d’ortolans, mais il veut les comestibles de son ressort, pain, bouillon, viande, légumes, fromage, laitage, et vin en bonne qualité ; c’est le premier emploi qu’il veut faire de sa souveraineté, être bien nourri. »*
Penseur « solitaire et loufoque »1,Charles Fourier se décrivait lui-même comme un « utopiste casse-cou ». Né en 1772 à Besançon dans une famille aisée de commerçants, il vit d’abord à Lyon, où il travaille dans le commerce de denrées coloniales, puis dans le négoce de textile. Témoin « de la pauvreté des classes qui portent le faix de l’industrie » et en opposition au capitalisme naissant, il rêve d’une société radicalement différente : l’« Harmonie », fondée sur « l’association domestique et agricole » et avec la particularité de réunir toutes les classes sociales.
Le mode d’organisation collective qu’il imagine, le « phalanstère » (contraction de « phalange » et de « monastère ») est, en effet, loin de l’ascétisme des moines. Réunissant jusqu’à 300 à 400 familles, il est à la fois un lieu de vie, de production et de divertissement, où chacun est libre d’exercer l’activité qu’il souhaite. Charles Fourier l’imagine en détails : localisé près d’un cours d’eau sur un terrain fertile, il dispose de plusieurs appartements et salles publiques reliés par des « rues-galeries » couvertes pour faciliter la circulation. Un agencement pensé pour favoriser « l’attraction passionnelle », soit le fait de pouvoir jouir, de manière égale, des « passions ».
Le philosophe les classe en plusieurs catégories, comme les passions « luxueuses », liées à la recherche du plaisir des cinq sens (goût, odorat, ouïe, vue et toucher) ou les passions « affectives », relatives aux liens sociaux. Pour lui, il fallait autant rechercher le plaisir du contact des autres que celui d’alterner les activités ou encore d’« allier les sens à l’âme », au sein d’espaces culturels qui seraient accessibles à tous dans chaque phalanstère, comme le théâtre ou les bibliothèques. Parmi tous ces plaisirs ou « luxes internes », Charles Fourier en distingue un : la gourmandise. « Le bien manger comme haute politique sociale repose sur une agriculture de qualité donc revisitée si bien que Fourier fait de la campagne et des territoires de subsistance le pivot de sa théorie sociétaire », note Chantal Guillaume dans Fourier ou l’utopie en réel (Les presses du réel, 2024).
Dans cette société idéale, la « généralisation de la gourmandise » s’accompagne aussi d’une recherche perpétuelle de beauté. Le phalanstère repose ainsi sur une agriculture paysanne qui valorise autant les cultures pour la subsistance, comme les légumes ou les fruits, que celle des fleurs pour la beauté des paysages. Si ce précurseur et représentant du socialisme utopique n’a jamais pu contempler les fameux phalanstères qu’il a imaginés, il aura néanmoins ouvert une brèche, écrit Chantal Guillaume, « celle de reconsidérer nos préférences, nos priorités, les plaisirs, la gourmandise, [et] un travail dosé et attrayant… ».
* Extrait du livreLa Fausse Industrie, Les presses du réel, 2013
Audre Lorde (1934-1992) : l’érotisme comme puissance

« Reconnaître la puissance de l’érotisme dans nos existences peut nous donner l’énergie nécessaire pour poursuivre la transformation de notre monde, au lieu de nous satisfaire d’un simple changement de rôles au sein du même vieux drame éculé. »*
Quand la militante féministe Audre Lorde présente le texte dont sont issues ces lignes (lors de la quatrième conférence sur l’histoire des femmes, au Mount Holyoke College, dans le Massachusetts) elle a 44 ans. La même année, la poète noire, féministe, lesbienne, mère et guerrière – comme elle aimait se définir – apprend qu’elle a un cancer du sein.
À ce moment, elle est au sommet de sa carrière, et son œuvre, aussi poétique que théorique, est pétrie d’érotisme. Car le corps, pour Audre Lorde, est source de connaissance et la maladie lui donne une nouvelle raison de l’explorer. « De ma chair qui a faim / et ma bouche qui sait / vient la forme que je cherche à la raison », résume-t-elle dans le poème « Par une nuit de pleine lune » du recueil Charbon (L’Arche, 2023). Dans le texte nommé « De l’usage de l’érotisme : l’érotisme comme puissance », Audre Lorde redonne un sens politique au terme « érotisme », trop souvent circonscrit au seul domaine sexuel.
Tantôt « affirmation de la force vitale » ou « puissante énergie créatrice », l’érotisme – du grec eros, en référence au dieu grec qui transforme le chaos en cosmos – permet de « ressentir profondément la texture de notre existence ». Elle invoque en particulier la puissance de la poésie pour exprimer cet élan vital, un genre littéraire qui éclaire les sources potentielles de joie, tout comme elle peut en être elle-même la source « en tant que sublimation révélatrice de l’expérience », écrit-elle en 1977.
Loin d’être son seul moyen d’action, elle participe trois ans plus tôt à la création de Combahee River, un collectif composé de femmes noires qui entend combattre toutes les formes d’oppression, et crée, au début des années 1980 à New York, la maison d’édition Kitchen Table: Women of Color Press, dans le but de publier des autrices non blanches, sous-représentées sur les étals des bibliothèques et des librairies.
Nourrie par ses rencontres, elle revendique une intersectionnalité des luttes et encourage la multiplication des expériences érotiques collectives comme la danse, le jeu ou la lutte, qui ont souvent été, pour elle, « le point de départ d’actions collectives concertées qui n’auraient pas été possibles auparavant ».
Le désir de créer des espaces de lutte joyeux, qui traverse ces dernières années le mouvement écolo, est peut-être l’un des héritages directs de son œuvre. Car l’érotisme, explique-t-elle, active notre capacité à éprouver de la joie : « Tout comme mon corps se tend auson de la musique et lui répond en s’ouvrant, attentif à ses rythmes les plus profonds, chaque niveau de sensation m’ouvre la porte d’une expérience érotique épanouissante, qu’il s’agisse de danser, de construire une bibliothèque, d’écrire un poème ou d’étudier une idée. »
Alors que le système capitaliste définit le bien en termes de profits, l’érotisme d’Audre Lorde invite à se reconnecter à ses désirs profonds et à apprendre à refuser ce qu’on nous impose comme seul horizon possible.
* Extrait du livreSister Outsider. Essais et propos sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme…, L’Arche Éditeur, 2018.
William Morris (1834-1896) : plaisir pour tous

« Notre vie tout entière pourrait être une fête si nous étions résolus à rendre tous nos travaux raisonnables et agréables. »*
Cette citation, extraite de la conférence « Travail utile, fatigue inutile » datant de 1884,reflète bien la pensée du prolifique William Morris, tout à la fois peintre, poète, tisserand, tapissier, traducteur, décorateur, romancier, éditeur et imprimeur… Né en 1834 dans un milieu aisé, il passe son enfance à arpenter les bois proches des propriétés familiales à Essex, en Angleterre.
Il a 51 ans lorsqu’il cofonde le courant politique Socialist League et qu’il contribue à populariser le mouvement Arts and Crafts (« Arts et Artisanats »), qui entend réformer les arts décoratifs et réhabiliter le travail artisanal. Lui qui considérait l’art comme « le moyen par lequel l’homme exprime le bonheur qu’il éprouve à travailler » lutta, le restant de sa vie, contre toute forme de laideur. En particulier celle créée par le capitalisme. Lors de sa prise de parole, il attaque l’idée que « tout travail est bon en soi ».
Pour lui, le développement sans limite de l’industrie génère des objets standardisés de mauvaise qualité issus d’activités avilissantes, « du travail d’esclaves [qui] revient juste à travailler dur pour vivre, afin de pouvoir vivre pour travailler dur ». À l’inverse, explique-t-il, « le travail de valeur apporte avec lui l’espoir du plaisir que l’on tire du repos, l’espoir du plaisir que procure l’utilisation de ce qu’il a produit, et l’espoir du plaisir lié à l’exercice au quotidien de nos facultés créatrices ».
Dans « L’Art du peuple », une autre conférence donnée devant la Birmingham Society of Arts and School of Design en 1879, le socialiste plaidait déjà pour « un art du peuple, pour le peuple, qui est une joie pour l’artisan et pour l’utilisateur ». Mais c’est dans le texte Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre – qui préfigure le roman à succès Nouvelles de nulle part (Libertalia, 2024) paru en 1890 – qu’il décrit ce que serait l’organisation idéale d’une société postcapitaliste.
En plus de l’exigence portée à la beauté des objets du quotidien, il énumère plusieurs « droits fondamentaux », comme préalables indispensables à la construction d’une vie riche. En premier lieu, le droit à la santé, simple « plaisir d’exister », suivi du droit à l’instruction, aux loisirs et à un travail épanouissant et, enfin, le droit à un cadre de vie à la fois « beau et généreux ».
Car, rappelle-t-il, les « vraies richesses », contrairement à ce que la société de consommation veut nous faire croire, se trouvent tout autour de nous. « Le soleil, l’air frais, la surface intacte de la terre, la nourriture, des vêtements et un abri décents ; l’accumulation de connaissances de toutes sortes et la possibilité de les transmettre ; les moyens pour les hommes de communiquer librement entre eux ; les œuvres d’art, la beauté que l’homme peut créer quand il se montre plus humain, plus ambitieux et plus réfléchi : autant de choses qui répondent au plaisir des hommes libres, sains et courageux. »
* Extrait du livreTravail utile, fatigue inutile, Rivages, 2023.
1. Chantal Guillaume, Fourier ou l’utopie en réel, Les presses du réel, 2024.
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