« Cela fait maintenant dix ans que je filme les luttes écologiques, la destruction du monde et toutes celles et ceux qui cherchent à l’empêcher. J’ai couvert les marches pour le climat, les COP, les actions de désobéissance civile. J’ai commencé par les filmer, puis j’ai voulu les raconter : Partager c’est sympa est né, on est en décembre 2015. Le type à casquette devait servir de tiers de confiance pour que, vidéo après vidéo, de plus en plus de gens rejoignent le mouvement.
« Plus chauds que le climat ! » On a été des milliers à se rassembler avec ce slogant et derrière la bannière d’ANV-COP21, des Amis de la Terre, d’Attac et bien d’autres, à tout faire pour inverser le rapport de force. On s’est mobilisés comme jamais, dans une sorte d’apnée, une course effrénée. J’ai voulu croire à une transition écologique et sociale, au développement des alternatives, croire que la somme de nos bonnes volontés allait éroder le capitalisme.
Texte issu de notre hors-série « De la lutte à la victoire », en librairie et sur notre boutique.

Mais j’ai vite compris qu’on avait très peu de temps pour se bouger – entre cinq et dix ans, disaient les scientifiques. Le tic-tac de la catastrophe à venir s’est mis à battre en moi, et il n’allait plus me lâcher.
On a tout donné, sincèrement, on s’est battus. Et on a remporté quelques victoires, comme celle de Notre-Dame-des-Landes. Mais dix ans plus tard, il faut faire le bilan : on va droit dans le mur. On a déjà dépassé la barre des 1,5 degrés, avec 75 ans d’avance. Chaque année qui passe est la plus chaude jamais enregistrée. Et la machine ne fait qu’accélérer.
C’est difficile d’exprimer l’ampleur de notre désarroi, de notre rage. De notre peur, le vertige qui nous saisit devant ce qui s’annonce. J’ai travaillé sur des centaines de vidéos, je parlais à des millions de personnes, seul devant mon ordi. J’ai ressenti l’impuissance, comme tant d’autres de ma génération. L’éco-anxiété, comme si j’avais perdu mon souffle. Je me suis épuisé.
On a remporté quelques victoires, comme celle de Notre-Dame-des-Landes. Mais dix ans plus tard, il faut faire le bilan : on va droit dans le mur. On a déjà dépassé la barre des 1,5 degrés, avec 75 ans d’avance.
Il y a quatre ans, j’ai pris un tournant vers le vivant. Je suis parti à la recherche d’une lutte qui régénère, ancrée dans un rapport sensible à la nature et à nos interdépendances. Dans l’espoir de trouver un second souffle à mon engagement. Pour lui redonner du sens et de la vigueur.

Au départ, j’ai pensé que la plus haute barrière, ce serait mon ignorance. Parce qu’il y a un trou dans ma raquette militante, et je ne crois pas être le seul. Du slogan « Amour et Rage » (Extinction Rebellion), j’ai surtout la rage. Je parle de lutter contre la destruction du vivant, mais je ne connais rien à ce vivant. Ma lutte s’est construite autour de chiffres, des tonnes de CO₂, des points de non-retour climatiques et des noms des multinationales prédatrices.
Mais je suis ignare quand il s’agit de la faune, de la flore, de notre dépendance aux écosystèmes. C’est intellectuellement que j’aborde le problème : je peux chiffrer l’érosion de la biodiversité sans que cela ne provoque de réaction émotionnelle en moi, car je n’en ai pas fait l’expérience, je n’y suis pas attaché. Comme tant d’autres, je n’ai jamais rencontré ce que je défends.

Alors pour enrichir ma lutte, en avril 2020, je me suis mis à l’affût de la faune sauvage. Camouflé intégralement sous un vêtement 3D qui me donne une forme de buisson, mes premières tentatives sont des échecs cuisants. Je ne vois rien. Rien de rien. Robert Hainard, naturaliste suisse, disait : « Il faut être patient jusqu’à fatiguer la chance. » Alors je passe des jours à pister.
Pister, c’est la première lecture du monde, m’a expliqué Baptiste Morizot(1). Et je suis surpris de voir à quelle vitesse j’apprends à détecter les indices. Comme quoi, quelques centaines d’années de modernité n’ont pas effacé des milliers d’années de pistage. Pour repeupler mon monde périurbain de ses habitants, je décide de pister dans les interstices. Dans les friches dont on n’a su que faire. Entre le terrain de tennis, l’entrepôt, la rivière et la ligne de chemin de fer. Là, sur ce confetti de nature, grandissent deux renardeaux.
Je passe du tout au tout. Dans le militantisme, le but, c’est de faire intrusion dans l’espace public. Dans l’affût, c’est de se faire le plus petit possible. Pour voir ce qui ne s’exprime que dans nos silences.
Jamais je n’aurais imaginé que je passerais de si belles heures dans une friche industrielle, auprès de ces jeunes renards et de leur mère. J’avais en tête les mots de la romancière Virginie Despentes : « La douceur est utile. La douceur et la bienveillance, c’est le contraire de l’exploitation capitaliste. » Je comprenais alors que les habitants du monde sauvage se passent bien de nous. Que tout ce qu’on leur laisse comme espace, ils le prennent et ils le subliment.

Lentement, au fil de mes pistages, je me suis attaché à un territoire. Dans un rayon de cinq kilomètres autour de chez moi, j’ai suivi toutes les coulées et découvert tous les terriers. Toute cette géographie animale me sautait aux yeux, maintenant que je les gardais ouverts.
Au fil des années, je me suis lié aux destins des non-humains qui peuplent ce territoire. D’abord Petit Père, le blaireau qui m’a tout appris ; puis les renardeaux de la friche, le castor du ruisseau à sec la moitié de l’année, les pics épeiches des marais, les choucas de la place de la mairie, les chevreuils de l’unique prairie sauvage… tous sont devenus des habitants de mon village.
Et les drames de leur existence sont venus me bouleverser. Je n’avais jamais pleuré un animal sauvage avant. La mort de Petit Père, tapé par une voiture, a été la première à me toucher.
Face aux bouleversements qui arrivent et à la brutalité du capitalisme, nous partageons avec tous les êtres qui nous entourent une fragilité, comme si nous étions embarqués dans un même destin.
Ça m’a changé : je me suis mis à regarder mes luttes à hauteur de blaireau. Et à réaliser que si on gagne cinq ans sur un projet de construction, c’est la vie entière d’un blaireau qu’on a sauvée.
Sur le tracé de l’A69, j’ai filmé la destruction absolue des habitats. Car ce ne sont pas les animaux sauvages qui vivent au milieu de nous, comme je le pensais romantiquement, mais nous qui empiétons systématiquement sur leur espace vital. Nous qui le détruisons, aplatissons, coulons dans du béton, pour notre seul usage. Eux n’occupent que ce qu’on leur laisse, ils vivent dans le négatif de notre monde, dans ce qui reste. Bien souvent, ce n’est qu’à la tombée de la nuit, lorsqu’on est attablés, qu’ils osent s’aventurer dans les zones dégagées. Leur territoire est contraint, leur temps l’est aussi. Ils vivent dans nos interstices horaires.
À Sainte-Soline, en 2023, 30 000 personnes ont mis leur corps sur la ligne. On a été ce vivant qui se révolte contre la monoculture du maïs et les ravages des machines. Je pensais filmer la plus grande mobilisation contre l’accaparement de l’eau : je vois une mêlée de sangliers se briser contre un mur de grenades. J’ai peur. Peur comme les chevreuils. L’impression amère d’être une proie, d’être pris au piège, coincé dans une battue.

Le but de cette répression n’est pas seulement de blesser les corps, mais aussi de meurtrir les esprits. De nous plonger dans un état de sidération. Un état où la fuite est impossible, où le combat l’est tout autant, et où il ne reste plus que la paralysie. Face aux bouleversements qui arrivent et à la brutalité du capitalisme, nous partageons avec tous les êtres qui nous entourent une fragilité, comme si nous étions embarqués dans un même destin. Nous faisons partie d’une même communauté d’affliction.
C’est une guerre affective qu’il faut mener. Se sentir concernés, rattachés. Ce n’est pas tant le climat ou la planète qu’il s’agit de sauver que notre attachement au monde. Dans ce qu’il a de plus délicat et de plus commun. Notre surprise devant un vol de hérons cendrés au seuil de l’hiver. Notre émotion devant le rythme chatoyant des saisons.
Vincent Munier, photographe amoureux de la nature, le dit autrement : « Le monde ne mourra pas par manque de merveilles, mais uniquement par manque d’émerveillement. » Je pense que le monde se meurt par manque de combats pour le défendre, par manque de combattants qui s’y sentent reliés.
Mes centaines d’heures d’affût m’ont permis de revenir à la source de mes combats, de savoir précisément pourquoi et pour qui je lutte. Avec qui. Nous avons des alliés insoupçonnés. Ce droit à la beauté n’est pas juste une idée sympathique et mignonne. C’est une insurrection. Elle nourrit notre révolte et nos attachements. J’aime à croire que c’est un sentiment révolutionnaire.
Le Vivant qui se défend - Vincent Verzat - Produit par Partager c’est sympa → Film documentaire - 90 min
Le film retrace son cheminement entre militantisme et naturalisme, sa recherche d’un équilibre entre combat et contemplation. Un récit personnel et sensible, alternant entre la beauté du monde sauvage et l’intensité des luttes menées partout en France contre la destruction du vivant, à découvrir en salles lors d’une tournée d’avant-premières de mai à octobre.
1. Philosophe et maître de conférences, Baptiste Morizot est un penseur du vivant. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages à ce sujet, et a notamment coordonné le hors-série de Socialter « Renouer avec le vivant » (2020).
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