Dans son atelier débordant d’horloges en tous genres, Philippe Carry s’agite en farfouillant à droite, à gauche. Au bout de quelques minutes, il revient vers nous, ployant sous le poids d’un cabas plein à craquer.
Un large sourire éclaire son visage tandis qu’il nous présente ce musée de poche rempli d’articles, de courriers, mais surtout de tracts, de journaux et d’autocollants fachos : « Voilà quinze ans d’archives sur l’extrême droite à Lyon ! » L’antre de « l’horloger de Saint Paul » est établie dans une ruelle du Vieux Lyon : depuis 2010, ce quartier historique a été le QG de groupuscules identitaires et l’épicentre de violences de diverses mouvances d’extrême droite.
Reportage issu de notre hors-série « Résister aux nouveaux fascismes », disponible en kiosque et librairie et à la commande.
Fervent opposant à leurs idées, Philippe Carry en a été l’une des victimes : une nuit de 2017, des « nervis » attaquent sa vitrine à coups de massue. « Douze impacts pour les douze heures ! » souligne-t-il. Quelques jours plus tôt, il dénonçait dans une interview, parue dans un journal local, « les motivations obscurantistes » des groupes d’extrême droite. C’est à quelques mètres de chez lui, dans la montée du Change, que les identitaires étaient établis dans une salle de boxe, l’Agogé, et un bar, La Traboule. Ils ont désormais porte close.

Philippe Carry, 8e adjoint à la maire du 5e arr. de Lyon, en charge des patrimoines, nature en ville, biodiversité, mémoire, mais aussi connu comme l’horloger de Saint-Paul. Décembre 2025.
En juin 2024, la dissolution des Remparts, groupe identitaire alors actif, et des deux associations qui louaient ces locaux, a permis leur fermeture définitive après plusieurs tentatives dans les années précédentes. Depuis, « nous avons retrouvé la sérénité », assure Philippe Carry. Derrière cette décision administrative se cachent quinze années d’une lutte qui a uni des acteurs de sensibilité antifasciste autour d’un objectif commun.
Lyon, bastion de la violence faf
Que la violence d’extrême droite ait prospéré à Lyon n’a rien d’un hasard. Une conjonction de facteurs, que décrypte l’historien Alain Chevarin dans son ouvrage Lyon et ses extrêmes droites1, a fait de cette ville un laboratoire de ce camp politique malgré, paradoxalement, des scores faibles dans les urnes.

Manifestation contre l’insécurité dans le quartier du Vieux Lyon, devant le bâtiment de la cour d’appel, à l’initiative des membres de Génération identitaire. Ce même jour, ils réouvrent leur local et bar La Traboule. Mai 2020.
Dès les années 1960, la ville est le centre des réflexions de la Nouvelle droite, courant d’extrême droite porté sur la bataille culturelle. Dans les années 1970 et 1980, l’université Lyon 3 devient un lieu de bouillonnement autour de plusieurs têtes pensantes de ces courants. C’est le cas de Bruno Gollnisch, ex-numéro 2 du Front national (FN), qui devient un incontournable du paysage politique local, et parvient à tisser des alliances avec la droite.
Ce qui participe, selon l’historien, à « un amoindrissement de la frontière entre droite et extrême droite » dans la ville, devenue un lieu privilégié de l’union des droites – Marion Maréchal y tissera d’ailleurs plus tard ses réseaux et y établira son école, l’Issep2.
« Ils n’étaient qu’une trentaine de personnes mais avaient un pouvoir de nuisance extrême. On étouffait. »
Ce contexte, auquel s’ajoute la prégnance d’un catholicisme conservateur qui traverse beaucoup de ces mouvances, a sans doute créé un terreau favorable au développement de groupuscules violents dans les années 2000. Trois grandes mouvances se dégagent parmi eux – les identitaires (dont Génération identitaire sera l’apogée), les nationalistes révolutionnaires (notamment représentés à Lyon par le Bastion social, scission du syndicat d’extrême droite Groupe union défense – GUD) et les royalistes de l’Action française.
À partir de 2010, les identitaires s’emparent du Vieux Lyon en y établissant leurs locaux, et arrivent « avec un discours d’appropriation de l’identité du quartier et de son patrimoine à des fins de division », se remémore Philippe Carry. En tant que féru d’histoire, il n’a pas apprécié : « Il n’y a pas un seul bâtiment français ici, tout est d’inspiration italienne, tout est le fruit d’échanges culturels. »

Boutique de La Traboule. Mai 2020.
Affichages, autocollants antisémites, intimidations, agressions racistes, homophobes ou ciblant des militants de gauche… « Ils n’étaient qu’une trentaine de personnes mais avaient un pouvoir de nuisance extrême. On étouffait. » Peu à peu le quartier prend la réputation de repaire de « fafs », menant même la préfecture à y interdire le passage de manifestations, par crainte des affrontements.
Mais les violences ne se cantonnent pas au Vieux Lyon : d’autres zones de la ville, en particulier les pentes de la Croix-Rousse, quartier militant, multiculturel et historiquement ancré à gauche, font l’objet de descentes régulières des différents groupes – eux-mêmes tantôt alliés entre eux, tantôt en confrontation.
Inertie des pouvoirs publics, mobilisation citoyenne
Longtemps, les pouvoirs publics se montrent peu réactifs, comme le décrypte une vaste enquête publiée en octobre 2025 par le média indépendant Rue89 Lyon3. La journaliste Marie Allenou y révèle que, sur 102 attaques, agressions et actes haineux documentés et attribués à l’extrême droite radicale à Lyon entre 2010 et 2025, 70 % sont restés impunis.

Sous ses mandats de maire, qui s’échelonnent de 2001 à 2020, « Gérard Collomb préfère gommer le problème pour éviter d’entacher l’image de Lyon », analyse Éric Declais, un militant antifasciste local historique. Côté citoyens en revanche, la résistance s’unit dès 2010. « Quand nous avons su que les identitaires s’implantaient, on s’est regroupé entre organisations, poursuit-il. On avait déjà des habitudes de luttes collectives depuis les années 1990, lorsque le FN et la droite s’étaient alliés aux régionales à Lyon. »
Se forme d’abord le Comité de vigilance 69, qui entend tenir un « cadre assez large, au-delà de l’antifascisme radical, avec des syndicats, des partis, des associations antiracistes ». Cette première coordination vole toutefois en éclats en 2014 : une manifestation contre un meeting dégénère et met en lumière des dissensions avec la mouvance antifasciste autonome, dont les modes d’action « décrédibilisaient la lutte », aux yeux du militant. Les violences d’extrême droite connaissant en outre à cette période une accalmie, le comité de vigilance se met en sommeil.
« Démarginaliser et populariser l’antifascisme, en alliant la lutte sur le terrain à la présence médiatique. »
Mais en 2018, lorsque le mouvement néofasciste Bastion social ouvre son local, Le Pavillon noir, la lutte est réactivée. Un nouveau collectif, baptisé Fermons les locaux fascistes (FLF), voit le jour. Composé de structures très variées4, son but est d’obtenir la fermeture du Pavillon noir – ce qui survient dès novembre 2018 – ainsi que de La Traboule et de L’Agogé, dans le Vieux Lyon, des locaux alors occupés par Génération identitaire.
C’est à cette période que naît la Jeune Garde antifasciste, une organisation qui assume le recours à une violence censée rester dans le cadre de l'autodéfense, qui rejoint aussi le collectif. Elle entend « démarginaliser et populariser l’antifascisme, en alliant la lutte sur le terrain à la présence médiatique, et recréer une unité du camp social en s’alliant à des organisations plus institutionnelles », explique Zine-Eddine Messaoudi, ex porte-parole de l’organisation5.

Le drapeau de la Jeune Garde flotte au-dessus des manifestants, lors d’une manifestation contre la loi dite « Sécurité globale » à Lyon. Décembre 2020.
Elle revendique notamment un rôle de « paratonnerre », décrit-il, en choisissant de « capter les attaques pour les détourner d’autres cibles, en particulier dans les cortèges ».
Documenter, médiatiser et politiser les violences
Dès sa création, le collectif FLF mobilise tous les leviers d’action pour « répertorier, documenter et visibiliser les agressions », explique Éric Declais. Pendant plusieurs années, l’inter-organisation se réunit chaque mois pour faire le point sur les violences, organiser des rassemblements, se former à assurer un service d’ordre et visibiliser la question.
Le collectif mène pour cela tout un travail de sensibilisation auprès des habitants : « Nous avons fait beaucoup de porte-à-porte dans le Vieux Lyon, pour informer, donner du contexte et politiser ces agressions », souligne Tatiana Guille, dont l’association Action Justice Climat (alors Alternatiba) a rejoint le collectif FLF en 2021.
La presse locale indépendante aide aussi à médiatiser les faits, en particulier Rue89 Lyon qui, dès ses débuts en 2011, a documenté l’extrême droite lyonnaise, en constatant « un gros manque d’intérêt des médias », explique la journaliste Marie Allenou. « Nous assumons qu’enquêter sur l’extrême droite, c’est lutter contre elle, en visibilisant la dangerosité de ses idées et de ses valeurs. Notre travail factuel et statistique complète celui des militants, qui peuvent s’appuyer dessus, tout en étant auprès de nous des lanceurs d’alerte. »
« Nous avons fait beaucoup de porte-à-porte dans le Vieux Lyon, pour informer, donner du contexte et politiser ces agressions. »
Au fil de ce combat, l’unité du collectif, permise par un objectif commun précis, ne se dément pas. « Je n’avais jamais vu ça, c’est un OVNI cette inter-organisation qui rassemble partis, syndicats, organisations libertaires et associations, dans laquelle chacun apporte ses spécificités et ses compétences, et qui parvient à rester unie… » sourit Tatiana Guille.
C’est en effet, souligne Marie Allenou, « un marqueur de la mobilisation antifa à Lyon : reposer à la fois sur le travail de terrain que chacun mène dans son couloir (solidarité, écologie, féminisme, syndicalisme…) et se réunir en même temps derrière la lutte contre l’extrême droite ». À partir de l’élection du maire écologiste Grégory Doucet, en 2020, l’intérêt des élus facilite la visibilisation du phénomène. La Ville prend enfin au sérieux la question et le collectif collabore directement avec l’adjoint à la sécurité, Mohamed Chihi.

Mohamed Chihi, 7e adjoint au maire de Lyon, en charge de la sûreté, sécurité, tranquillité, sur les quais du Rhône, à Lyon. Décembre 2025.
Grâce à des remontées du terrain, il l’aide à constituer « un dossier solide », explique l’élu. « À partir de là, je déclenche systématiquement l’article 40 du Code de procédure pénale », par lequel les agents publics signalent au procureur de la République tout fait délictuel ou criminel dont ils ont connaissance. Fin 2023, des erreurs commises par les groupuscules, lors d’une attaque contre une conférence sur la Palestine puis lors d’une agression commise devant La Traboule, accélèrent leur chute. Le 26 juin 2024, quatre jours avant le premier tour des législatives, survient la dissolution des Remparts.
Celle de Génération identitaire, en 2021, n’avait pas permis la fermeture des locaux, les associations locataires n’ayant pas été ciblées. Cette fois c’est le cas, ce qui empêche qu’un nouveau groupe s’empare de l’espace. Une « grosse victoire » pour le collectif antifasciste, qui voulait « montrer l’importance de viser les lieux », souligne Tatiana Guille.
Maintenir la pression
À côté de la lutte de FLF, les acteurs associatifs et culturels du Vieux Lyon, dont l’horloger Philippe Carry, se sont eux aussi mobilisés à l’échelle de leur quartier via un autre collectif : Vieux Lyon en humanité. Son but : mener la bataille culturelle pour « rendre sa dignité au Vieux Lyon et mettre en avant ses valeurs humanistes et constructives », explique Éric Pellaton, directeur de la Maison des jeunes et de la culture (MJC) locale.
Sur la terrasse de cette dernière, dont la vue donne d’un côté sur la colline de Fourvière, de l’autre sur la cathédrale Saint-Jean, une drôle de statue est assise sur un angle de la rambarde. « C’est le guetteur de Lyon : un symbole important pour nous, derrière lequel on peut mettre beaucoup de significations », ajoute le responsable. À Lyon, les antifascistes ne sont pas dupes : si les violences ont aujourd’hui presque disparu, la vigilance reste de mise et le combat n’est pas terminé. « J’ai constaté que les locaux de la montée du Change sont toujours occupés certains jours… » assure déjà Philippe Carry.
Sur les réseaux sociaux, de nouveaux groupuscules émergent. Le dernier identifié, Héritage Lyon, a recouvert une plaque commémorative des massacres du 17 octobre 19616 par un hommage à la jeune Lola7. Le collectif Némésis8, lui, multiplie les coups d’éclat à l’université catholique de Lyon. « Ici la violence d’extrême droite est cyclique, et Lyon reste le lieu où toute nouvelle initiative nationale est d’abord “crash-testée” », souligne Tatiana Guille.
Dans ce contexte, le collectif FLF reste en veille, mène une bataille des idées à travers des rassemblements ou des « forums sociaux antifascistes », et réfléchit aux façons de poursuivre la lutte face à un adversaire plus diffus. Si la Jeune Garde, dissoute, n’en fait plus partie, Zine-Eddine Messaoudi ne remet pas en question la nécessité du mouvement et de son mode d’action. « La pression que l’on a mise sur l’extrême droite les a fait reculer : s’ils sentent que cette résistance n’est plus là, si le sentiment d’impunité revient, ils regagneront du terrain. »
Sur les pentes de la Croix-Rousse, où nous l’avons rencontré, des slogans antifascistes fraîchement collés fleurissent les murs : « Pas de quartier pour les fachos, pas de fachos dans nos quartiers ». Rappel s’il en fallait, conclut une ex-militante de la Jeune Garde, que « l’on ne dissout pas la jeunesse antifasciste ».
1. Éditions de la Lanterne, 2020.
2. L’Institut des sciences sociales, économiques et politiques, fondé en 2018, dont les formations et le diplôme ne sont pas reconnus par l’État.
3. « L’extrême droite à Lyon : 15 ans d’impunité », Marie Allenou, Rue89 Lyon, octobre 2025.
4. Fin 2025, d’après le compte X du collectif, il regroupe Alternatiba (aujourd’hui Justice Action Climat à Lyon), Attac, CGT, CNT, ENSEMBLE!, FSU, la Jeune Garde, LFI, NPA, PCF, PG, Solidaires, SOS Racisme, UC, UCL, UNEF et USL.
5. La Jeune Garde a été dissoute en juin 2025 et est en recours devant le Conseil d’État. La décision est attendue pour début 2026.
6. Répression meurtrière par la police d’une manifestationa d’Algériens à Paris.
7. Collégienne violée et tuée à Paris en 2022 par une Algérienne sous obligation de quitter le territoire. Le drame est régulièrement récupéré par la droite et l’extrême droite, malgré l’opposition des parents de la victime.
8. Groupe identitaire se réclamant également du féminisme.
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