Reportage

À Vandoncourt, la démocratie participative peine à endiguer la montée de l'extrême droite

Réunion hebdomadaire des élus de la municipalité, mars 2026.
Réunion hebdomadaire des élus de la municipalité, mars 2026. Photos : Emmanuel Daniel

Surnommé « le village aux 600 maires » en raison des instances de participation citoyenne mises en place dans les années 1970, le village de Vandoncourt, dans le Doubs, expérimente la démocratie participative depuis plus de cinquante ans. Mais cette initiative pionnière est gagnée par un certain essoufflement et la commune, malgré sa volonté d’ouverture, n’a pas réussi à endiguer le vote Rassemblement national.

«SALUT JP MS ». Les parents qui viennent chercher leurs enfants à l’école de Vandoncourt dans le Doubs passent tous les jours devant cette inscription énigmatique. Les lettres sont sculptées sur un bloc de pierre et surplombent un buste aux larges épaules encadrant un visage souriant. « JP MS », pour Jean-Pierre Maillard-Salin, n’était pas seulement le maire du village de 1971 à 1983.

Il est le nom et le visage de la « révolution citoyenne », comme la nommeront les acteurs de l’époque, qui a secoué cette commune posée sur une colline entre les Vosges et le Jura, à quelques kilomètres de la frontière suisse et des usines sochaliennes de Peugeot. En 1971, profitant de l’effervescence post-Mai 68, la liste « Continuité Union Progrès » qu’il anime est élue avec un slogan : « Démocratie, contrôle populaire et autogestion ».

En plus de l’équipe municipale, trois instances sont alors créées pour prendre en charge les différents aspects de la vie communale. Un conseil des jeunes surnommé le « conseil des fous », un conseil des anciens nommé « conseil des sages » et un conseil des associations.

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Pendant les conseils municipaux, la salle est pleine à craquer, et tout le monde est invité à prendre la parole. « Le conseil municipal était un des premiers en France à prendre position contre l’extension du camp militaire du Larzac ou contre le nucléaire », se souvient Patrice Vernier, maire de Vandoncourt de 2001 à 2023 et qui présidait à l’époque le conseil des fous.

Cinquante-cinq ans plus tard, la liste « Continuité, Union, Progrès », dixième du nom, qui dirige la commune sans discontinuer depuis 1971, remporte les élections municipales. « La défense de la démocratie participative » est le premier point annoncé sur son programme, suivi d’une mention « Merci Jean-Pierre Maillard-Salin ». Quelques jours après les municipales, il règne une ambiance de rentrée des classes dans la salle de réunion de la mairie.

À l’ordre du jour, la répartition des élus dans les huit « commissions extra-municipales » : social, impôts, culture, etc. Ces instances, créées du temps de « JP MS », réunissent toujours conseillers municipaux et habitants qui y discutent aussi bien de chantiers et d’actions culturelles ou solidaires à mettre en place que des grandes orientations de la vie de la commune.

Démocratie participative cherche participants

Dominique Bouveresse, 68 ans, le maire fraîchement réélu, se revendique de cet héritage, « plutôt LR, mais bon, il n’y a que les cons qui changent pas d’avis ». « Et puis on ne fait pas vraiment de politique », s’empresse d’ajouter cet ancien cadre de chez Peugeot avec l’air de dire que les étiquettes ne valent pas grand-chose dans un village de 800 habitants. Sa priorité : la participation citoyenne. Mais les choses ont bien changé depuis les années 1970.

Finis les conseils municipaux bondés et les prises de position sur des sujets nationaux clivants. Si en théorie, tout peut être discuté par tout le monde, seule une vingtaine d’habitants s’impliquent vraiment dans les commissions extra-municipales (contre une cinquantaine dans les années 1970). Dominique Bouveresse se satisfait néanmoins de la participation d’une soixantaine de personnes aux réunions publiques annuelles qui sont proposées pour débattre des grandes orientations de la commune.

« Si en théorie, tout peut être discuté par tout le monde, seule une vingtaine d’habitants s’impliquent vraiment dans les commissions extra-municipales. »

« Je n’ai pas le temps pour participer », s’excuse une habitante à la sortie de l’école en pointant discrètement du doigt ses trois enfants. « Et puis, si j’ai un problème, je vais voir les élus », ajoute-t-elle. Devant l’épicerie, seul commerce du village, qui a rouvert la veille des élections,

Simone, 82 ans, décrit les recompositions de la participation citoyenne. « Je vais aux réunions publiques mais pas aux commissions. On a fait notre “BA” [bonne action] du temps de Maillard-Salin, dit-elle en souriant. Aujourd’hui ça prend d’autres formes. On participe au fleurissement et au nettoyage collectifs du village tous les ans et il y a toujours une trentaine d’associations qui font vivre la commune. Il se passe quelque chose presque toutes les semaines. »

L’ombre de « JP MS »

Sylviane, 75 ans, fait partie de la vingtaine d’habitants qui s’investissent dans ces commissions. « Je n’ai jamais voulu être élue, j’ai déjà assez de mal à dormir sans ça, explique-t‑elle en riant. Mais je veux contribuer à la vie de ma commune. » Ce mardi, avec d’autres membres de la commission « social », elle installe tables et chaises dans la salle d’activités du village. Dans quelques instants, la salle accueillera les cris des enfants de l’école maternelle venus partager un moment de jeu intergénérationnel avec des seniors, sous un bas-relief en bronze accroché au mur à l’effigie de… « JP MS ».

Le maire actuel cherche à relancer la participation et envisage de mettre en place des « apéros citoyens » dans l’épicerie afin que les habitants puissent parler de la vie de la commune « dans un cadre bon enfant, autour d’un jus de pomme ou d’un p’tit blanc ».

Ginette et Simone à Vaudoncourt.

L’avenir de l’ancien presbytère racheté par la mairie sera le « gros dossier » du mandat : « On prévoit d’organiser une réunion par trimestre pour que la population choisisse ce qu’on fera de ce bâtiment », annonce l’élu, enthousiaste. Tout en époussetant un muret en pierre sèche qui vient d’être réalisé lors d’un chantier collectif, Patrice Vernier met en avant la participation dans les associations et les réalisations, notamment dans le domaine écologique (chaudière à bois alimentée par le bois communal, vergers collectifs, écopâturage), permises par l’implication citoyenne. Mais il reconnaît un « essoufflement » de la dynamique.

La poussée du RN

L’esprit d’ouverture qui caractérisait l’homme et le village est lui aussi menacé. Depuis 2002, le Rassemblement national (RN, Front national jusqu’en 2018) arrive régulièrement en tête lors des scrutins nationaux1. À l’évocation des scores du RN, les épaules de Patrice Vernier se lèvent et retombent dans un soupir. « Ces résultats m’ont interpellé dans un village ouvert sur le monde, qui rejette la haine, et où l’on honore tous les ans la mémoire d’un ancien maire qui était chef de la résistance locale. Mais on fait face à quelque chose de plus fort que nous et qu’on construit depuis cinquante ans : la télé. »

La démocratie locale ne semble pas être un rempart suffisamment solide face au rouleau compresseur réactionnaire et aux transformations économiques et sociales. « La poussée du RN, c’est un phénomène régional. Ici, dans les années 1970, Peugeot employait jusqu’à 40 000 personnes. Aujourd’hui c’est quatre fois moins. Ça a entraîné du chômage et des fermetures de commerce », analyse un retraité qui a lui-même fait carrière dans les usines automobiles du groupe dans la ville de Sochaux qu’on devine depuis les hauteurs du village.

Comme la plupart des personnes interrogées, il déplore la percée du RN, mais ne voit pas par quel bout prendre le problème. « On ne sait pas trop qui vote RN car ce ne sont pas des sujets qu’on aborde entre nous. On ne peut pas trop se permettre de se diviser dans un petit village », explique-t-il en regardant régulièrement derrière lui. L’homme, qui demande l’anonymat, attribue autant le vote RN à la précarisation qu’à l’arrivée de nouveaux habitants, attirés par les salaires confortables proposés en Suisse, notamment dans l’industrie horlogère. Le maire, lui, balaie cet argument et refuse de faire porter la responsabilité de la bascule vers l’extrême droite aux nouveaux habitants. « Certes il y a beaucoup de jeunes de 30 à 40 ans qui votent pour Bardella, mais il y a aussi des anciens qui me disent qu’ils ont peur à cause de ce qu’ils voient dans les médias. Pourtant il y a zéro insécurité et quasiment zéro étranger dans notre village. »

Il n’empêche, les arguments du RN font mouche, même chez les gens impliqués dans la vie locale. Parmi eux, Mathieu, 37 ans, membre de l’Union des sociétés vandoncourtoises, une des plus grosses associations du village. « Quand on voit ce qui se passe dans certains endroits comme Audincourt [une ville voisine de 15 000 habitants, NDLR], ça fait peur, dit-il en évoquant les rodéos et les voitures brûlées. On n’a pas envie que ça arrive ici », ajoute-t-il, sans préciser ses préférences électorales.

Maria, une de ses amies, est un peu plus explicite : « On a envie de préserver nos valeurs et nos traditions. Ici, on peut encore mettre une crèche à l’école à Noël. Mais dans d’autres écoles on ne peut plus. Et on n’a même plus le droit de dire “vacances de Noël” ou “vacances de Pâques” », se plaint cette femme de 41 ans.

Une information préoccupante est récemment arrivée aux oreilles de plusieurs élus. Certains habitants, désireux que la percée nationale du RN ait des répercussions localement, ont tenté de monter une liste aux dernières municipales. « Ils n’ont pas trouvé assez de monde cette fois-ci, mais ils vont sûrement retenter lors de la prochaine élection », anticipe le maire.

En 2002, quand Jean-Marie Le Pen réalisait les premiers gros scores du Front national, les élus avaient envoyé une lettre aux habitants pour les alerter sur le danger représenté par le parti d’extrême droite. Deux décennies plus tard, les résultats du RN ont doublé mais le conseil municipal reste silencieux. « On est apolitiques, se justifie Dominique Bouveresse. Mais je n’ai pas peur de dire que je suis contre le RN. » À l’époque de « JP MS », le conseil municipal n’hésitait pas à faire dialoguer les habitants sur des questions nationales. Un héritage qu’il faudra peut-être raviver pour que la « révolution citoyenne » survive à la marée brune. 

1. 57 % au second tour des élections législatives de 2024, avec un taux de participation de 74 %.

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