L’accélérationniste

Originaire du climat californien, l’accélérationniste se caractérise par une idée fixe : absolument tout – la vie, la mort, les impôts, l’amour, la cuisine, l’astrophysique, le pédalo – lui semble pouvoir être considéré comme un problème susceptible de recevoir une solution promptée. Ce qu’il ne peut résoudre algorithmiquement, il le tronçonne.
Article issu de notre n°73, disponible en kiosque, en librairie, à la commande et sur abonnement.
D’ailleurs, au temps des amours, l’accélérationniste imite le cri de la tronçonneuse pour se faire reconnaître et s’apparier avec les milliardaires des territoires voisins. Il broute avec appétit les ouvrages de Nick Land, philosophe anglais d’avant-garde devenu l’idole des libertariens d’extrême droite. Persuadé que Black Mirror est une sitcom, il rêve de vivre dans l’univers de ses personnages préférés. S’il considère l’intelligence comme une excellente idée, il lui trouve pourtant deux défauts, qui l’empêchent d’être un produit efficacement exportable : son support – l’humanité – est obsolescent ; son marché – la planète Terre – est limité.
Dans son monde idéal, l’intelligence, débarrassée du facteur humain et libérée du secteur terrestre, pourrait enfin accomplir son destin, et se consacrer exclusivement à l’apologie du nazisme sur Twitter.
Le doomer

Longtemps cantonné aux recoins les plus sauvages des forums 4chan et Reddit, le doomer (de l’anglais doom, « ruine ») a progressivement conquis des territoires de plus en plus civilisés. On en trouve désormais sur toutes les zones couvertes par le réseau Wi-fi ou 5G. En effet, s’il demeure hors ligne trop longtemps, le doomer bientôt s’étiole et dépérit. Au nombre de ses besoins les plus fondamentaux : celui d’être connecté pour pouvoir documenter en direct la prise de pouvoir de l’IA générative.
La dérégulation de son taux de dopamine ne lui permet pas de savoir si les vertiges que lui procure la profondeur de son pessimisme sont des vertiges d’angoisse ou d’extase. Le doomer se nourrit principalement des ouvrages du géographe et biologiste Jared Diamond, ou du collapso Pablo Servigne, et il faut préciser que la façon dont il les digère n’engage que lui.
Le techno-optimiste

Quoiqu’il s’en défende avec vigueur, et que sa dépendance à la kétamine et à la testostérone soit effectivement moins marquée, l’optimiste n’est pourtant pas si différent de son cousin l’accélérationniste. Si ce dernier est mû par un désir qui ne saurait souffrir aucun délai, l’optimiste, lui, considère que rien ne presse.
En effet, il lui semble plus sage et plus prudent d’optimiser raisonnablement l’aliénation de l’espèce humaine et l’exploitation des ressources de la planète : il appelle cela le long-termisme. Sa fréquentation des œuvres du philosophe néolibéral et utilitariste australien Peter Singer explique la faiblesse de sa vision, qui ne lui permet pas d’apercevoir les rapports de classe, de race et de genre. Oui, l’IA générative représente une menace pour l’humanité et la nature. Mais tant qu’elle n’abîme pas trop visiblement les classes moyennes blanches, où est le problème ? Les travailleurs remplacés n’avaient qu’à s’arranger à temps pour ne pas être remplaçables, non ?
Son activité favorite consiste à se demander si l’intelligence artificielle générative possède une conscience, et si elle est susceptible d’avoir une meilleure note que lui à l’épreuve de philosophie du baccalauréat.
Le geek idéaliste

Peu enclin à adopter le mode de vie dominant sans vouloir non plus se priver des privilèges que celui-ci apporte, le geek idéaliste préfère manufacturer son aliénation à la main. Avec ses congénères, il code lui-même les algorithmes qui lui fourniront de la dopamine et les appareils qui lui donneront des tendinites. Il plaide pour la sobriété, et passe ses journées à recopier les œuvres complètes de Pierre Rabhi sous Linux pour les publier en libre accès sur des plateformes russes. L’idéaliste est aussi soucieux de vivre en harmonie avec la nature, mais à condition d’optimiser ses performances d’habitabilité et de durabilité.
C’est pourquoi il micro-manage son habitat naturel, car les animaux avec lesquels il cohabite n’ont pas toujours un comportement eco-friendly. L’IA lui permet, très littéralement, de mieux se connecter à son environnement.
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