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Les utopies critiques d’Ursula K. Le Guin

Découvrez notre recension de la collection d'utopies critiques de l'autrice états-unienne Ursula K. Le Guin.

Quel est le prix du bonheur parfait ? C’est la question que pose Ceux qui partent d’Omelas, nouvelle de l’écrivaine états-unienne Ursula K. Le Guin (1929-2018), parue en 1973.

C’est la fête de l’Été dans la cité d’Omelas. La joie et le plaisir y sont parfaits, et sans limites. Seulement, chacun connaît le prix à payer pour ce bonheur. Seul, dans une chambre noire et humide, un enfant souffre. Critique des philosophies utilitaristes, prônant la recherche du « plus grand bonheur du plus grand nombre », Ceux qui partent d’Omelas pose une question simple aux lecteurs et lectrices : accepteriez-vous un bonheur fondé sur la souffrance de l’autre, ou bien quitteriez-vous Omelas ?

En 1975, Le Guin poursuit sa réflexion sur les limites de toute société présumée idéale, dans Les Dépossédés, roman de son « Cycle de Hain », qu’elle qualifie elle-même d’« utopie ambiguë ». Le pacifisme qu’elle exprimait dans Le Nom du monde est forêt l’a en effet menée à découvrir des philosophes anarchistes, notamment Kropotkine. L’anarchisme, pense-t-elle alors, est « le seul courant politique qui n’ait pas eu son utopie ». C’est à ce travail qu’elle s’attelle. Dans Les Dépossédés, les révolutionnaires, disciples de la philosophe Laïa Odo, ont fui la planète d’Urras. Sur la lune Anarres, ils ont fondé une société anarchiste et collectiviste, radicalement égalitariste. Le pouvoir et la propriété y sont abolis. La vie est organisée de manière collective, et le bien commun est plus important que les désirs individuels.

Ambiguë, l’utopie de Le Guin l’est, car Anarres n’a rien d’un monde idéal. Les Odoniens doivent lutter en permanence contre la pénurie et l’isolement. Depuis sept générations, aucun d’entre eux n’est retourné sur Urras, le monde capitaliste figé dans une éternelle « guerre froide ». Elle est aussi ambiguë car le pouvoir et la domination n’ont pas réellement disparu. Ils ont seulement pris la forme de la « coutume », les structures non questionnées et les impératifs intériorisés. Sur Anarres, la pire insulte est « mauvais Odonien ». On a peur d’« égotiser ».

Telle est l’ambiguïté : toute société souffre toujours de ce qu’elle n’interroge pas, de ce qu’elle accepte comme éternel et nécessaire. En osant quitter Anarres, le physicien Shevek « redémarre » une Histoire qui se croyait – à tort – arrêtée ou, pire, achevée. L’utopie, depuis Thomas More, a toujours eu à voir avec le récit de voyage. Ce récit de découverte du monde vers Utopie, Le Guin l’inverse. Shevek est le premier à quitter Anarres, dans l’espoir d’achever et de faire connaître ses travaux. Le roman noue donc deux fils : la découverte de la société anarresti par la biographie de Shevek, et son voyage sur Urras.

L’une des leçons des Dépossédés est peut-être qu’il est illusoire de croire pouvoir refonder le monde à l’abri du « grand fossé » qui entoure l’île d’Utopie, telle qu’imaginée par Thomas More. Comme il est inscrit sur la tombe d’Odo, sur Urras : « Être un tout, c’est être une partie ; le vrai voyage est le retour. »

Enfin, vingt ans plus tard, Le Guin approfondira son exploration de ces thèmes dans Cinq Chemins de pardon. Elle y raconte les causes et les conséquences d’un mouvement de libération révolutionnaire sur le monde Werel, où régnait une société esclavagiste raciste, et sur sa colonie Yeowe. Au fil des cinq récits, Le Guin lie les pensées anticapitaliste, décoloniale et féministe. De son propre aveu, l’autrice ne les avait abordés qu’obliquement dans la première partie de sa carrière. Cinq Chemins de pardon, dernier du Cycle de Hain, sont la preuve, s’il en fallait une, d’une pensée politique et d’une écriture toujours en recherche, toujours en chemin. 


Ceux qui partent d’OmelasPubliée dans le recueil - Aux douze vents du monde → Le Belial’ – 2018 – 416 pages – 24 €

Les Dépossédés - Robert Laffont → 2022 – 408 pages – 23,90 €

Cinq chemins de pardonL’Atalante → 2023 – 352 pages – 22,50 €

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