Quelles seraient les conséquences concrètes de l’entrée en vigueur du traité UE-Mercosur contre lequel vous vous battez1 ?
Il y a des quantités importantes de produits d’Amérique du Sud, notamment de la viande bovine, de la volaille et du miel qui arriveraient en Europe. Ils entreraient en concurrence avec des produits dont les conditions de production, d’un point de vue social et environnemental, ne correspondent pas aux standards français et européens.
Entretien issu de notre n°74 « Qui paie le prix des pollutions ? », disponible en kiosque et librairie et à la commande et sur abonnement.
Cette logique conduit à mettre en concurrence les paysans des différents pays mais aussi au sein des pays. Les exploitations agricoles sud-américaines qui seront en mesure d’exporter en France sont les gagnantes du modèle néolibéral. Ce sont de très grosses exploitations qui se sont montées au préjudice d’une bonne partie de la paysannerie locale avec des coûts de production très bas, notamment d’un point de vue salarial.
La Coordination rurale s’est opposée au traité avec le Mercosur au nom de la « souveraineté agricole française ». Vous défendez de votre côté un « protectionnisme solidaire ». De quoi s’agit-il ?
Avec la Via Campesina2, on défend la notion de souveraineté alimentaire internationaliste. Cela repose sur l’idée qu’un peuple a le droit de choisir la nourriture qu’il mange mais sans mettre en concurrence les paysans. Nous proposons notamment d’instaurer des prix minimums d’entrée pour que les produits importés en France ne soient pas payés sous les coûts de production des paysans français tout en tirant vers le haut les revenus des paysans exportateurs.
En tant qu’internationalistes, on refuse aussi les accords de libre-échange quand ils bénéficient à l’agriculture française ou à certaines de ses filières au détriment de paysans d’autres pays, comme dans le cas du CETA (accord de libre-échange avec le Canada, NDLR), qui profite aux exportateurs français d’alcool et de lait.
Quels sont les liens entre le Mercosur et la crise autour de la DNC, les deux principaux carburants de la récente vague de colère paysanne ?
Malgré nos demandes, l’État a freiné la vaccination3 pour protéger les profits de l’agro-industrie, car la vaccination fait perdre de la valeur aux bêtes à l’export. Cela illustre ce que nous répétons depuis le début des mobilisations, à savoir que la DNC est la « maladie du libre-échange ». On le voit bien avec les bovins français qui sont massivement engraissés en Italie et en Espagne puis reviennent en France où ils sont abattus. Cette hyperspécialisation du fonctionnement agricole conduit à des déplacements d’animaux qu’il faudrait pourtant limiter, notamment dans les moments de crise sanitaire.
Avec le Mercosur, il y aura davantage de transports maritimes de marchandises et donc d’émissions de carbone qui vont encore augmenter le dérèglement climatique. Or celui-ci a un impact sur le développement des maladies vectorielles ou semi-vectorielles (maladies qui sont transmises par des animaux intermédiaires, NDLR) comme la DNC. La période d’exposition à ces maladies est corrélée aux températures parce qu’elle est transmise par des insectes. Et plus il fait chaud, plus leur temps de présence s’allonge, ce qui augmente les risques de transmission.

Manifestation à Guingamp (Côtes–d’Armor) le 17 janvier 2026 pour dénoncer la collusion entre les syndicats majoritaires, l’Etat et les collectivités locales après que la mairie ait affiché le drapeau des Jeunes Agriculteurs sur son fronton, organisme proche de la droite.
Il y a un troisième effet, plus diffus, c’est la diminution globale de la biodiversité, qui réduit la régulation naturelle de certains animaux vecteurs de maladies. Et la déforestation, qui risque d’être accélérée par le [traité avec le] Mercosur, aura un impact négatif à la fois sur la biodiversité et sur le dérèglement climatique.
C’est le troisième hiver de suite que gronde la colère agricole. Quelles sont les raisons profondes de la crise ?
Il y a un souci autour du revenu paysan. Le système agro-industriel profite bien des paysans et la matière première qu’ils amènent dans ce système n’est pas payée comme elle devrait l’être. Mais il n’y a pas d’unité de la classe paysanne. Il y a des gagnants et des perdants.
Ceux qui gagnent sont ceux qui s’inscrivent dans un modèle productiviste où les volumes de production croissent en s’appuyant sur la mécanisation et la chimie. Mais pour amortir les investissements, il faut que les fermes grossissent, ce qui suppose de manger son voisin.

Mobilisations pour la défense des mesures agroenvironnementales et climatiques (Maec) à Saint-Brieuc en octobre 2023.
Ce modèle arrive en bout de course car à cela s’ajoute la question démographique. Près de la moitié des paysans vont partir en retraite dans la décennie à venir, et les entreprises de l’agro-alimentaire craignent de ne pas avoir assez de volume à rentrer dans leurs usines car celles-ci fonctionnent avec des marges assez réduites, ce qui suppose donc des volumes énormes. Par exemple, la Cooperl (entreprise bretonne leader mondial du porc, NDLR) pousse ses adhérents à doubler la taille de leurs exploitations. Mais en doublant, ça fera disparaître d’autres fermes, donc on n’en voit pas le bout.
Dans les Côtes-d’Armor, la Conf’ n’a pas mené d’actions communes avec la CR, contrairement à ce qui s’est fait dans d’autres départements. Pourquoi ?
Déjà, la CR est très peu implantée dans le département et est rarement présente dans les instances paritaires. On ne les connaît presque pas donc la question ne s’est pas vraiment posée.
Ensuite, quand le boss de la CR dit dans une interview qu’il faut « faire la peau » aux écolos, on s’inclut dans les gens visés. Localement par exemple, la Conf’ s’est beaucoup investie dans l’élaboration du schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) Vilaine, un projet qui consiste à protéger les zones de captages d’eau en imposant des restrictions d’usage de produits phytosanitaires.
« Pour éteindre les mobilisations paysannes, l’État accède aux demandes de la FNSEA alors qu’ils n’ont quasiment pas manifesté. »
La CR et la FRSEA (branche régionale de la FNSEA, NDLR) sont venues en nombre avec des tracteurs pour empêcher la tenue d’une réunion décisive de la commission locale de l’eau. Nos adhérents qui étaient mobilisés sur le sujet n’auraient pas compris que l’on mène une alliance de circonstance sur la DNC après ce coup de force, qui a été mal vécu par beaucoup.
Surtout que nos positions sont à l’opposé des leurs. Nous sommes un syndicat qui vise à repenser le système agricole avec des perspectives anticapitalistes et internationalistes. De leur côté, ils accueillent cordialement l’extrême droite dans leurs mobilisations et certains de leurs membres participent à des réunions de l’Action française. Je ne vois pas ce qu’on peut construire ensemble.
D’autres départements l’ont pourtant fait…
Dans les secteurs où il y a eu des cas de DNC, des alliances temporaires ont pu se construire parce que les deux syndicats se sont retrouvés ensemble sur des mobilisations. Mais une alliance programmatique avec la CR n’est pas envisageable.
Le cœur du projet de la CR est résumé par leur slogan « Foutez-nous la paix ». C’est un discours de droite voire d’extrême droite car il n’y a pas de perspective de transformation sociale mais une volonté de conservation de l’ordre existant. Ils laissent entendre qu’un changement de modèle n’est pas nécessaire et qu’il suffirait qu’ils prennent la place de la FNSEA pour que les agriculteurs ne soient plus « emmerdés » par les normes et les écolos. S’allier avec eux, c’est risquer à la fois de légitimer leurs positions d’extrême droite et de perdre une partie de nos soutiens de la société civile qui sont engagés contre l’extrême droite.
N’est-ce pas courir le risque néanmoins de se couper des membres de la CR qui ne partagent pas certaines des positions racistes et pro-RN de leur direction ? Est-ce possible de construire une opposition solide à la FNSEA sans eux ?
La moitié des paysans sont abstentionnistes aux élections professionnelles4 et beaucoup ne sont pas syndiqués. Plutôt que d’essayer de faire basculer les gens qui ont fait le choix d’adhérer à la CR, notre travail doit être fait en direction des paysans qui ne se positionnent pas encore en portant des propositions politiques fortes contre le modèle dominant comme la socialisation de l’alimentation, la mise en place de prix minimums garantis pour les paysans ou de prix minimums d’entrée pour les importations.
Les transformations du modèle agricole que vous défendez impliquent aussi une transformation de la société. Quelles sont les alliances à tisser pour y parvenir ?
Fin 2024 en Haute-Vienne, par exemple, la Conf’ s’est associée avec des syndicats non agricoles pour organiser une opération « caddie gratuit » dans un supermarché5. L’action visait à réclamer un revenu décent pour les paysans mais aussi à dénoncer l’impact des marges de la grande distribution sur les producteurs et les consommateurs. Localement, nous cherchons également à construire des alliances avec des syndicats comme la CGT ou Solidaires.

Manifestation régionale contre la loi Duplomb à Rennes le 19 juin 2025.
Pendant la réforme des retraites en 2023, nous avons participé à l’intersyndicale. Pour nous, il est difficile de faire grève, surtout quand on a des animaux ou quand on manque de temps et de moyens, mais nous réfléchissons à des manières de faire alliance ; cela peut être par des apports en nature ou créer des cantines en soutien à la lutte. Dans la région, nous portons aussi avec la société civile un projet de sécurité sociale de l’alimentation (lire Socialter no 68) ainsi que des actions autour de questions écologiques. Début janvier, il y avait 3 000 personnes à Rennes à l’appel de 60 organisations pour la défense de l’eau, contre les pressions de la FNSEA et de la CR.
Malgré cela, l’État a annoncé plusieurs mesures dont un moratoire sur l’eau que réclamait la FNSEA. Comment analysez-vous cette décision ?
Pour éteindre les mobilisations paysannes, l’État accède aux demandes de la FNSEA alors qu’ils n’ont quasiment pas manifesté. Les annonces du gouvernement d’un moratoire sur l’eau sont choquantes au vu des enjeux sur la santé, en particulier. Cela se fait contre les citoyens qui se mobilisent sur ces sujets, comme pour la loi Duplomb promulguée en dépit d’une pétition monstre.
Cette décision est le signe de la collusion et de la cogestion des politiques agricoles entre le syndicat majoritaire et le gouvernement. Le travail sur la protection de l’eau, engagé depuis trois ans, est suspendu par ce moratoire, mais on va continuer le combat pour mettre la pression sur le gouvernement et en faire un vrai enjeu syndical.
Au niveau national, la mobilisation se poursuit sur la DNC. On demande toujours une ouverture de la vaccination à tous les éleveurs qui la réclament pour prévenir une possible résurgence de la maladie au printemps. On reste aussi mobilisés sur le « Mercosur ». Il reste l’étape du Parlement européen qui doit se prononcer sur le traité une fois que les recours auprès de la Cour de justice de l’Union européenne auront été menés à terme (pas avant douze à dix-huit mois, NDLR). Tout n’est pas joué.
1. L’entrée en vigueur du traité est pour le moment reportée de quelques mois. « Mercosur : le Parlement européen saisit la Cour de justice de l’UE, la France salue un vote “en cohérence avec sa position” », Le Monde, 21 janvier 2026.
2. Mouvement altermondialiste international créé en 1993 qui coordonne des organisations de petits et moyens paysans, de fermes rurales et de communautés indigènes.
3. Esteban Grépinet, « Doit-on vraiment tuer les vaches ? Peut-on toutes les vacciner ? Tout comprendre à la crise de la dermatose nodulaire », Vert, 17 décembre 2025.
4. L’abstention a été de 51,4 % en 2025 pour le collège des chefs d’exploitation, contre 53,6 % en 2019, 45,5 % en 2013 et 33,6 % en 2007.
5. Cette pratique militante consiste à remplir des caddies de produits et à les utiliser pour bloquer les caisses des supermarchés afin de pousser la direction à laisser les militants sortir avec des produits gratuits pour faire cesser l’action et ne pas ralentir davantage le flux de clients. Ce jour-là, douze chariots ont pu être redistribués à la clientèle du magasin. À l’issue de cette action, deux porte-paroles de la Conf’ ont été placés en garde à vue.
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