Tactiques de luttes

Luttes locales : l’art subtil de synchroniser les tactiques pour faire plier les projets polluants

Comment expliquer les victoires des luttes locales face à des projets aux budgets parfois colossaux ? L’analyse approfondie de 42 luttes victorieuses révèle qu’au-delà de la diversité des tactiques utilisées, c’est leur synchronisation par le collectif qui constitue un facteur déterminant. Une grille de lecture novatrice, qui permet, selon Gaëtan Renaud de Terres de Luttes, d’éclairer les dynamiques de résistance, à méditer pour les combats futurs.

«Le gouvernement a finalement abandonné le projet d’autoroute A45 ». « L’entreprise jette l’éponge faute d’acceptation locale ». « Le tribunal ordonne la suspension des travaux du chantier logistique Terra 2 ». Ces titres de presse masquent souvent une réalité complexe : l’orchestration temporelle de tactiques militantes qui a rendu ces victoires possibles.

La diversité des tactiques – concept qui reconnaît la légitimité de différentes formes d’action, du recours juridique à l’occupation directe – s’accompagne souvent d’un principe de non-dénonciation entre acteurs (on ne dénonce pas les actions des autres). Cette coexistence est parfois tendue puisqu’elle implique des stratégies, des moyens ou des risques extrêmement variables selon les personnes.

Article issu de notre hors-série « De la lutte à la victoire », en librairie et sur notre boutique.

Mais au-delà des positionnements de chacun et chacune, une question demeure : comment ces différentes tactiques s’articulent-elles dans le temps d’une même lutte ? Comment leur utilisation par différents acteurs et actrices s’agence-t-elle ? C’est là qu’intervient la notion de synchronisation. Comme l’explique un militant du Pays basque : « C’est comme un artisan avec sa caisse à outils. Le bon collectif militant sait qu’il a différents outils et sait bien identifier lequel est le mieux adapté à chaque situation. »

En réalité, la coordination d’une stratégie dans les luttes locales se fait le plus souvent a posteriori, les collectifs déployant des trésors d’ingéniosité pour synchroniser ce qui existe déjà, les forces en présence et leurs actions. L’enjeu devient alors : comment faire en sorte que le temps long des recours juridiques dialogue avec l’immédiateté des actions directes, que la construction d’argumentaires techniques s’articule avec le rythme médiatique ?

Temps mort et kairos

Le calendrier d’aménagement, et notamment le début prévu de travaux, constitue le premier cadre temporel d’une lutte locale, car une fois artificialisé ou anthropisé, un espace naturel ou agricole ne se récupère plus. Le temps d’un conflit d’aménagement invite donc à se projeter dans des temporalités longues.

Mais la lutte n’est jamais linéaire ni prévisible – elle est rythmée par des accélérations subites, des périodes de latence, des rebondissements inattendus qui requièrent une adaptation constante. Face à cette complexité, les collectifs développent une véritable philosophie du temps militant.

Ainsi, en juillet 2017, le mouvement contre l’autoroute A45 entre Saint-Étienne et Lyon lire plus entre dans une phase complexe de fatigue, après un grand rassemblement ayant réuni 9 000 personnes et 145 tracteurs. Le temps se distend. C’est l’un des moments les plus difficiles d’une lutte. Afin de maintenir malgré tout une activité visible, les camarades de Saint-Étienne imaginent une variété de « petits trucs » : une fresque naturaliste présentant la biodiversité sur le tracé, l’organisation d’un Carnaval de l’inutile, des mises en scène caricaturales dans l’espace public… Ce travail militant permet, pendant cette période creuse, de consolider l’argumentaire contre le projet et de renforcer les liens entre différentes composantes du mouvement.

L’intelligence temporelle se manifeste aussi dans la capacité à saisir les moments propices – ce que les Grecs anciens appelaient le kairos. Ainsi, à Langoëlan (Morbihan) en 2021, le collectif mobilisé contre un poulailler industriel révèle la présence sur le site d’une espèce protégée, l’escargot de Quimper, une semaine avant le début de la procédure juridique, empêchant toute contre-stratégie de l’adversaire.

Autre exemple : en 2020, les militants et militantes luttant contre l’extension de l’aéroport de Roissy Charles-de-Gaulle attirent largement l’attention de la presse sur la participation à l’enquête publique, font venir les journalistes en bus à l’occasion d’une réunion publique, pour au final déployer des banderoles de contestation et appeler tous les opposants à sortir de la salle pour organiser un débat dehors. « Les élus qui étaient présents lors de la réunion se sentaient obligés de suivre la foule et donc de se positionner contre le projet – face aux caméras », témoigne l’un d’eux.

La capacité à créer un cercle vertueux entre les différentes formes d’action apparaît comme un facteur décisif. L’idée ici est d’insister sur la confluence des actions entreprises : la contre-expertise nourrit l’argumentation, qui rend possible le tractage et les manifestations, qui permettent de récolter des ressources financières pour lancer des actions en justice. Le recours juridique, utilisé dans 80 % des cas étudiés, renforce la crédibilité auprès des institutions et l’expertise technique.

Mais le calendrier des procès permet aussi de penser une stratégie de feuilleton médiatique et, plus simplement, de gagner du temps. Les actions directes – blocages, occupations… – bousculent quant à elles le calendrier des travaux. Cette complémentarité des temporalités n’est pas planifiée à l’avance mais se construit organiquement, les groupes adaptant leur stratégie au contexte mouvant.

L’art subtil de l’orchestration militante

La synchronisation des tactiques représente un dépassement des débats qui traversent souvent les mouvements sociaux. Au lieu d’opposer différentes approches (institutionnelle/radicale, expertise/mobilisation...), elle crée les conditions d’une intelligence collective où des démarches, trop souvent considérées comme contradictoires, deviennent complémentaires. Ainsi la radicalité ne se mesure pas au mode d’action choisi : on peut être radical en portant un recours juridique.

Sans nier les désaccords politiques qui existent, la synchronisation des tactiques permet de les mettre sur la table et de trouver des moyens de faire cohabiter les différentes tendances de la lutte. Car organiser une telle synchronicité en pratique requiert une transmission fiable de l’information, une bonne dose de confiance voire une culture du lâcher-prise, qui renonce à tout intégrer dans les mêmes cadres de décision et d’organisation.

La synchronisation représente ainsi l’art subtil de l’orchestration militante – celui qui transforme une collection d’instruments jouant chacun sa partition en une symphonie capable d’ébranler des projets de grande envergure aux budgets colossaux. 

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