Née le 27 avril 1855 à Paris dans une famille de la petite bourgeoisie, mariée à 17 ans à un homme plus âgé choisi par son père, Caroline Rémy ne semblait pas destinée à une vie d’engagement. Pourtant, la future journaliste était déjà éprise de liberté et de justice, faisant le désespoir de sa famille, qui la trouvait trop passionnée.
Après une enfance dans un milieu étriqué, puis un mariage non consenti soldé par une séparation, la jeune femme trouve l’amour en 1878 en la personne d’Adrien Guebhard, médecin suisse qui l’épaulera dans tous ses projets. Mais c’est à Bruxelles que son univers bascule.
Article issu de notre n°72 « L'industrie de la destruction » disponible en kiosque, librairie, à la commande et sur abonnement.

« Une créature simple et sincère »
À la fin de l’année 1879, Caroline, avec son époux, leurs fils et d’autres Parisiens installés dans la capitale belge, fait la rencontre de Jules Vallès, qui lui fait forte impression. L’écrivain, dont la tête est mise à prix à Paris en raison de sa participation à la Commune, vit en exil depuis près de dix ans. La jeune femme et l’écrivain se revoient à Paris, où la loi sur l’amnistie promulguée le 11 juillet 1880 permet enfin à Jules Vallès de rentrer. N’étant pas faite pour une vie bien rangée et souhaitant se rendre utile, elle devient alors la secrétaire de l’écrivain, recopiant et corrigeant ses manuscrits.
Mais sa carrière de journaliste commence par un drame. Puisque son père lui interdit formellement de se lancer dans cette profession et de côtoyer Vallès, Caroline Rémy se tire une balle dans le cœur, laissant un mot à l’attention de l’écrivain : « Je meurs de ce qui vous fait vivre : de révolte. Je meurs de n’avoir été qu’une femme, alors que brûlait en moi une pensée virile et ardente »… Son acte reflète le désespoir de nombreuses femmes bourgeoises de son époque, intellectuelles férues d’indépendance mais dont l’horizon est « le mariage et la famille », rappelle Jean-Yves Mollier, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
Mais la balle étant passée à côté du cœur, la révoltée reste convalescente pendant deux mois avant d’enfin se lancer dans le journalisme aux côtés de Vallès, avec de plus l’approbation de son père, ému par son geste. Grâce au soutien financier d’Adrien Guebhard, Jules Vallès relance en 1883 Le Cri du peuple, célèbre journal de la Commune proscrit après l’écrasement des communards, en 1871.
« Décrire la vie ouvrière ne suffit pas – il faut la vivre, pour en bien apprécier toute l’injustice et toute l’horreur. »
C’est dans les colonnes du quotidien que Caroline Rémy devient Séverine, féminisation de son premier pseudonyme, Séverin, car les femmes journalistes sont rares à la Belle Époque. Séverine gagne néanmoins rapidement le respect de ses pairs, d’autant qu’elle prend bientôt la place de Vallès, qui, usé par la lutte, les années d’exil et la maladie, s’éteint le 14 février 1885. À son sujet, elle écrira : « Il fut le tuteur de mon esprit, le créateur de ma conviction. (…) Il fit, de l’espèce de poupée que j’étais alors, une créature simple et sincère » (Séverine, L’Insurgée, L’Échappée, 2022).
Devenue la première femme à diriger un grand quotidien, Séverine reste fidèle à ses idéaux : « Avec les pauvres toujours – malgré leurs erreurs, malgré leurs fautes… malgré leurs crimes ! » Mais les distorsions politiques au sein du journal la poussent à partir, choisissant plutôt de faire l’« école buissonnière de la révolution » : « Ce n’est pas la dernière fois que je vous parle, mes chers amis de l’atelier ou de l’usine. (…) Ce n’est pas la dernière fois que je parle de vous, mais c’est la dernière fois que je prends la parole au Cri du peuple. (…) Je commence à croire que je suis trop libertaire pour écrire jamais dans un journal d’école socialiste. J’aime l’indépendance de l’adversaire autant que la mienne propre », explique-t-elle le 29 août 1888.
La première femme « reporteresse »
De journal en journal, Séverine conserve un style qui lui est propre : celui du reportage et de l’enquête de terrain, « si mêlé à la foule, si près de son cœur qu’on sentit vraiment battre », quasiment inexistant à son époque. Outre-Atlantique, seule sa consœur Nellie Bly, pionnière du journalisme infiltré, commence alors à se faire un nom dans ce registre. À Paris, Séverine est, en 1887, la seule journaliste à se rendre sur les ruines de l’Opéra-Comique, ravagé par un incendie.
Trois ans après, elle demande au directeur du journal Le Gaulois de l’envoyer à Saint-Étienne, où une explosion dans une mine a provoqué plus d’une centaine de morts, afin de « dire en toute vérité aux lecteurs du Gaulois quelle est la vie, et quelle est la mort des pauvres gens là-bas », et n’hésite pas à descendre au fond de la mine. Le retentissement de son article est tel que la journaliste en profite pour lancer une souscription en faveur des familles des victimes, devenant ainsi, pour les gueules noires de Saint-Étienne, « la petite Mère des mineurs ».
Toujours soucieuse de porter la voix « des pauvres, des enfants, des vieillards, des femmes, tous les êtres faibles enfin » (mais aussi des animaux, qu’elle adorait), elle tente même de se faire embaucher dans une usine à sucre afin de témoigner au plus près de ce que vivent les ouvrières : « Décrire la vie ouvrière ne suffit pas – il faut la vivre, pour en bien apprécier toute l’injustice et toute l’horreur », -rapporte-t-elle au quotidien Le Journal le 28 septembre 1892.
Son refus de tout sectarisme la conduit à écrire dans des journaux aux idées opposées aux siennes, comme dans La Libre Parole du pamphlétaire antisémite Édouard Drumont, après que tous les autres journaux lui ont fermé leurs portes car elle avait vivement critiqué le raffineur de sucre Lebaudy ; ce qui ne l’empêchera pas de s’engager dans l’affaire Dreyfus aux côtés des dreyfusards. « Il n’y avait pas d’incompatibilité pour elle d’écrire pour La Libre Parole, explique Jean-Yves Mollier. Quand on regarde la production journalistique de l’époque, on voit que les journalistes n’hésitent pas à collaborer à des journaux très éloignés de leurs propres parcours et idéologie. »
Si la journaliste ne rejoint pas immédiatemment le mouvement pour le droit de vote des femmes, étant plutôt soucieuse d’« améliorer économiquement le sort de la femme, de l’affranchir de ce que sa condition présente renferme de subalterne », elle sera de tous les combats féministes, prenant la défense des femmes ayant recours à l’avortement ou dénonçant ce que l’on appelait alors « crime passionnel ».
Quand son amie Marguerite Durand fonde La Fronde, journal féministe et exclusivement féminin, en 1897, Séverine soutient la démarche avec enthousiasme et prête sa plume. « Elle est féministe, engagée dans tous les mouvements de l’époque : droit à l’avortement, droit de vote des femmes… le droit, au fond, à la propriété de son corps », note Jean-Yves Mollier.
Terminant sa vie à Pierrefonds, dans l’Oise, où elle meurt le 23 avril 1929, elle écrit jusqu’à la fin, ses derniers articles dénonçant la montée du fascisme en Italie : « Je ne sais si j’ai bien fait mon métier, et même j’en doute, en comparant le rêve au résultat. Mais ce dont je suis certaine, c’est de m’y être dépensée toute, chair et âme. (…) Je ressens les mêmes indignations juvéniles devant l’injustice. »
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