Espagne : Qui a peur de Pedro Sanchez ?

Dans sa nouvelle chronique pour Socialter, la journaliste Salomé Saqué (Blast) revient sur les attaques des responsables politiques français comme Bruno Retailleau contre le dirigeant espagnol Pedro Sanchez.

Dans sa nouvelle chronique pour Socialter, la journaliste Salomé Saqué (Blast) revient sur les attaques des responsables politiques français comme Bruno Retailleau contre le dirigeant espagnol Pedro Sanchez.
« Moi, je pense qu’il y a un énorme problème aujourd’hui avec les Espagnols. M. Sánchez régularise 500 000 irréguliers, qui vont pouvoir ensuite franchir les frontières évidemment ! » (LCI, avril 2026). Ces propos prononcés par un homme politique qui embrasse régulièrement les obsessions de l’extrême droite ne sont pas surprenants.
Ils sont en revanche révélateurs de l’inquiétude grandissante qu’inspire aujourd’hui le modèle espagnol à une partie des droites et extrêmes droites à travers le monde.
Mais qu’a bien pu faire le dirigeant espagnol Pedro Sánchez pour s’attirer toutes ces critiques, tout en obtenant le soutien d’une partie des gauches européennes qui l’érigent régulièrement en « exemple à suivre » ? Pour comprendre, il faut revenir en 2018.
Après la chute du conservateur Mariano Rajoy, emporté par un immense scandale de corruption, Pedro Sánchez gouverne grâce à une coalition fragile réunissant sociaux-démocrates, gauche radicale, régionalistes et indépendantistes catalans.
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Beaucoup annonçaient une instabilité permanente et une impasse économique. Or, malgré le Covid, l’explosion des prix de l’énergie et la guerre en Ukraine, l’Espagne se lance dans des politiques économiques qui viennent heurter de plein fouet quarante années de discours austéritaires.
En 2018, le SMIC espagnol est d’environ 736 euros brut mensuels. En 2025, il dépasse 1 180 euros, soit une augmentation d’environ 60 % en huit ans, l’une des plus fortes progressions observées en Europe sur une période aussi courte. Pendant des décennies, une grande partie du débat économique européen a reposé sur la même mécanique argumentative : « hausse des salaires » équivaudrait à « destruction d’emplois, perte de compétitivité et catastrophe économique ».
Pourtant, l’économie espagnole entre simultanément dans une forte phase de croissance. Les créations d’emplois se multiplient. La péninsule Ibérique dépasse les 22 millions d’actifs et crée plus de 210 000 emplois sur le seul mois de mars 2026, une première historique. Le chômage recule fortement – à 9,93 % de chômeurs enregistrés, le niveau reste élevé à l’échelle européenne, mais la trajectoire marque une rupture spectaculaire pour un pays longtemps associé au chômage de masse.
La réforme du marché du travail joue un rôle central dans cette évolution. En 2022, le gouvernement Sánchez engage une réforme destinée à limiter le recours systématique aux contrats temporaires et à favoriser les CDI. Seulement six mois après la réforme, plus de 2,5 millions de contrats à durée indéterminée sont signés, soit trois fois plus que l’année précédente1. Peu étonnant selon l’économiste Dany Lang, qui analyse sur Blast2 : « La stabilité, c’est ce qui permet aux gens de se projeter, donc de faire moins d’épargne de précaution, donc de mettre moins de côté en cas de coup dur ou de chômage. Ça permet aux gens de se lâcher sur leurs dépenses quotidiennes, ce qui est plutôt une bonne chose pour l’économie espagnole. »
En 2018, le SMIC espagnol est d’environ 736 euros brut mensuels. En 2025, il dépasse 1 180 euros, soit une augmentation d’environ 60 % en huit ans.
Au-delà de la protection du travail, Madrid a également poursuivi une logique redistributive pendant le Covid puis la guerre en Ukraine. Le gouvernement espagnol instaure alors des taxes exceptionnelles sur les « superprofits » des banques et des grands groupes énergétiques. Les montants récoltés sont importants : environ 2,9 milliards d’euros en 2023 puis quasiment autant en 2024. Dans le même temps, le gouvernement, qui compte plusieurs ministres issus du parti de gauche radicale Podemos, crée un nouvel impôt de solidarité visant les patrimoines supérieurs à 3 millions d’euros.
Environ 23 000 contribuables parmi les plus riches du pays sont concernés. Une partie importante des recettes publiques sert ensuite à amortir le choc inflationniste pour les ménages : baisse temporaire de la TVA sur plusieurs produits alimentaires essentiels, sur l’électricité et le gaz, création d’un revenu minimum vital destiné aux foyers les plus pauvres, etc. En 2024, l’Espagne décide effectivement de régulariser beaucoup de sans-papiers, le chiffre de 500 000 est annoncé en 2026, toujours dans une logique visant principalement à soutenir l’économie nationale.
Les retraites minimales sont également revalorisées et une réforme des pensions est adoptée afin de garantir le financement du système en augmentant davantage les cotisations sur les hauts revenus. Les inégalités reculent progressivement. Le coefficient de Gini espagnol passe de 34,7 en 2014 à 31,5 en 2023, selon Eurostat3. La dynamique contraste fortement avec celle observée dans plusieurs autres pays européens.
Évidemment, les fragilités structurelles de l’économie espagnole demeurent importantes. Le pays reste fortement dépendant du tourisme, de la logistique ou des services peu qualifiés. Les jeunes continuent d’être particulièrement exposés à la précarité. En 2025, plus de 43 % d’entre eux (âgés de 15 à 24 ans) occupent encore un emploi temporaire, l’un des taux les plus élevés de l’Union européenne4.
Malgré l’amélioration du marché du travail, le chômage des jeunes reste autour de 25 %, soit près du double de la moyenne européenne, et 65 % des 18 à 34 ans vivent encore chez leurs parents ! L’accès au logement constitue d’ailleurs l’une des principales crises sociales en Espagne. À Madrid et Barcelone, les loyers ont augmenté de plus de 40 % en dix ans sous l’effet de la spéculation immobilière et de la pression touristique.
Car Pedro Sánchez n’est pas un révolutionnaire. Il défend fermement l’économie de marché, soutient les investissements privés, mise sur la croissance et reste profondément intégré aux structures économiques et politiques de l’Union européenne. Mais son gouvernement a remis au goût du jour une idée presque désuète en plein mouvement de flexibilisation du marché du travail quasiment partout en Europe : protéger davantage les plus précaires et redistribuer un chouia davantage. Miracle : cela ne provoque pas d’effondrement de l’économie.
En parallèle de cette politique, Pedro Sánchez n’hésite pas non plus à aller à rebours de la vague réactionnaire qui semble tout engloutir sur son passage. Très vite, il condamne les bombardements israéliens, puis reconnaît officiellement l’État palestinien en 2024 avant d’évoquer publiquement un « État génocidaire » tout en s’opposant frontalement à Donald Trump. Madrid suspend également plusieurs contrats d’armement avec des entreprises israéliennes et plaide au niveau européen pour un durcissement des relations avec le gouvernement Netanyahou, faisant de l’Espagne l’un des rares grands pays européens à adopter une ligne aussi offensive sur la guerre à Gaza.
Alors, le « problème espagnol » de Bruno Retailleau semble surtout être un problème pour le récit que les réactionnaires essaient d’imposer à tout prix : il faudrait flexibiliser, appauvrir sa population au nom de la loi du marché, plier devant le trumpisme, ou encore empêcher toute acquisition de droits pour les minorités, il n’y aurait pas d’« alternative ».
Avec ses politiques des huit dernières années, l’Espagne vient fissurer une partie du récit dominant, même à l’intérieur de l’économie de marché. Est-ce que cela suffira à maintenir ce courant politique au pouvoir ? Pas sûr. L’Espagne n’échappe pas à l’irruption de l’extrême droite, qui gagne en puissance notamment par la voix de Vox5.
Comme ailleurs, la droite traditionnelle envisage de s’allier avec elle, et comme ailleurs, le confusionnisme gagne du terrain, sur fond d’inégalités et de précarité encore très présentes. Mais Sánchez a au moins le mérite de semer la pagaille, d’où le trouble de Retailleau.
1. Selon les données de l’Institut national de la statistique espagnol (INE) et d’Eurostat compilées par l’Unédic, la part des salariés en contrat temporaire est passée de 26,4 % au deuxième trimestre 2019 à 15,4 % au deuxième trimestre 2025. Dans le même temps, l’écart avec la moyenne européenne a été réduit des deux tiers.
2. Emma Barrier, « Record de CDI créés en Espagne après une “loi travail” de gauche», Blast, 30 juillet 2022.
3. Le coefficient de Gini, utilisé par les économistes pour mesurer les inégalités de revenus, fonctionne sur une échelle de 0 à 100 : 0 correspond à une société parfaitement égalitaire, 100 à une concentration extrême des richesses.
4. « Contrats temporaires ou atypiques en Espagne », Unédic, mars 2026.
5. Lors des élections législatives de 2023, le parti d’extrême droite a obtenu plus de 3 millions de voix et 33 sièges au Parlement, une première depuis la fin de la dictature franquiste.
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