Chronique

Salomé Saqué : « Réduire la presse au silence, c'est condamner les citoyens à l'ignorance »

Censure, milliardaires, extrême droite... Dans sa nouvelle chronique pour Socialter, la journaliste Salomé Saqué (Blast) revient sur les menaces qui pèsent sur la liberté de la presse et leurs conséquences sur notre démocratie.

Une ministre qui débarque sur un plateau télé en plein direct, sans y être invitée, pour invectiver un journaliste et l’empêcher d’exposer l’affaire judiciaire dans laquelle elle est empêtrée : une scène surréaliste ?

C’est pourtant exactement ce qu’il s’est passé le 22 juillet 2025 sur le plateau de LCI. Depuis sa nomination comme ministre de la culture, Rachida Dati mène une croisade contre ceux qui enquêtent sur elle1, alors qu’elle est poursuivie par la justice dans deux affaires2. Le fait qu’elle puisse entraver la liberté des journalistes en France, en toute impunité, n’est pas anodin. Car celle-ci s’effrite.

Le dernier rapport de Reporters sans frontières (RSF)3 sur l’état de la liberté de la presse dans le monde dresse un constat glaçant : en 2025, la France dégringole de la 21ème place à la 25ème. En cause, une multitude d’offensives, à commencer par la concentration des médias entre les mains de quelques-uns.

Chronique issue de notre n°71, à retrouver en kiosque, librairie, à la commande et sur abonnement.

Les milliardaires de la désinformation

En France, huit milliardaires, auxquels s’ajoutent deux millionnaires, détiennent 81 % de la diffusion des quotidiens nationaux et 95 % de celle des hebdomadaires généralistes. Selon les conclusions d’une commission d’enquête sénatoriale lancée en 2021, la concentration s’est renforcée et le droit actuel peine à l’encadrer, faute de réformes et de moyens. Cette situation peut conduire à de l’autocensure (les rédactions évitent de fâcher la direction ou les annonceurs), à des licenciements, voire à la mise au pas de médias entiers destinés à servir un agenda politique réactionnaire, comme le fait Vincent Bolloré et l’ambitionne Pierre-Édouard Stérin.

Autre menace : une fragilisation économique structurelle, rappelle RSF. En première ligne, la presse locale : son déclin laisse de vastes zones blanches d’information. La presse quotidienne régionale a vu ses ventes chuter de près de 80 %4 entre 2000 et 2022, marquant un recul particulièrement fort au cours de la dernière décennie. Ce déclin se traduit aussi par la disparition de journaux locaux emblématiques : L’Écho du Centre, fondé en 1943, a par exemple cessé de paraître en novembre 2019, après 76 ans d’existence, faute de solution économique viable.

Quand l’État devient une menace

En parallèle, une série de réformes législatives entravent à bas bruit l’expression journalistique. La loi sur le secret des affaires de 2018 permet aux entreprises d’invoquer le secret des affaires pour attaquer en justice des journalistes détenant des informations sensibles. Bien qu’une exception ait été introduite pour la liberté d’informer, l’imprécision du texte fait planer une menace juridique majeure sur l’investigation. Plusieurs ONG ont dénoncé cet effet dissuasif, confirmé par les premiers contentieux survenus dès 2020.

À cette époque, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé avait ainsi refusé de transmettre des documents au Monde dans l’affaire Implant Files5. D’autres textes ont été proposés par la macronie : la loi « sécurité globale » de 2021, qui prévoyait notamment de pénaliser la diffusion malveillante d’images de policiers (empêchant donc potentiellement les journalistes de filmer la police) ou encore la loi Avia contre la haine en ligne (elle confiait aux plateformes le pouvoir de supprimer sous 24 h des contenus « haineux » sans contrôle judiciaire).

« En 2023, lors des manifestations contre la réforme des retraites, 63 % des agressions signalées contre la presse ont été causées par les forces de l’ordre. »

Des lois retoquées, vite oubliées, mais qui traduisent une volonté politique claire : restreindre le travail des journalistes. Rachida Dati, encore elle, porte d’ailleurs depuis 2025 un projet de loi visant à créer une holding baptisée France Médias, regroupant France Télévisions, Radio France et l’INA. Officiellement motivée par un souci de coordination, cette réforme prévoit la nomination d’un super-patron unique et une centralisation forte. Bref, une caporalisation de l’audiovisuel public déjà fragilisé par la suppression de la redevance en 2022. En dépit du rejet du texte par l’Assemblée nationale, en juin, la ministre tente de le faire passer en force au Sénat avec des procédures accélérées.

Intimider pour mieux censurer

RSF note par ailleurs que les autorités françaises, au nom de la sécurité nationale ou du secret-défense, exercent de plus en plus régulièrement des pressions sur les journalistes pour tenter de leur faire dévoiler leurs sources6. Si ces procédures s’appuient sur des bases légales, leur multiplication fait craindre un détournement de la loi pour museler la presse. En témoigne le cas d’Ariane Lavrilleux, enquêtrice pour Disclose, placée en garde à vue pendant 39 heures et dont le domicile avait été perquisitionné par la DGSI en 2023, pour avoir révélé l’implication des renseignements français dans des frappes ayant tué des civils égyptiens quelques années auparavant.

La liberté des journalistes est aussi entravée physiquement. Les violences contre les journalistes ont atteint un niveau inédit ces dernières années, que ce soit du fait des forces de l’ordre ou de certains manifestants. Lors du mouvement des Gilets jaunes, au moins 54 journalistes7 ont été blessés, dont 12 grièvement – tirs de LBD, coups de matraque ou grenades – et ce en dépit de leur identification claire sur le terrain. En 2023, lors des manifestations contre la réforme des retraites, 63 %8 des agressions signalées contre la presse ont été causées par les forces de l’ordre.

La menace des militants d’extrême droite

Enfin, dans ce climat d’hostilité généralisée envers la presse, les militants d’extrême droite semblent particulièrement galvanisés. En 2024, le site Réseau Libre a publié une liste – sur laquelle j’ai eu le privilège d’être inscrite – comprenant de nombreux journalistes qu’il faudrait éliminer « d’une balle dans la nuque ». Cela s’inscrit dans le cadre d’une hausse documentée du cyberharcèlement des journalistes.

Menaces de mort, de viol, insultes, décrédibilisation de leur travail : les journalistes sont de plus en plus pris pour cibles. Pierre Plottu, journaliste pour Libération ou Djaffar Aït Aoudia, qui travaillent sur l’extrême droite, peuvent en témoigner, tout comme Nassira El Moaddem, présentatrice de Arrêt sur images, submergée d’insultes racistes et de menaces, jusqu’à son domicile, au printemps 2024. Même sort pour Karim Rissouli, présentateur de C ce soir et d’En Société sur France 5, et pour Mohamed Bouhafsi, chroniqueur de C à vous sur France 5 et coprésentateur de 20 h 22 sur France 2, en particulier durant la campagne des dernières élections législatives.

Le dernier facteur aggravant tient à la délégitimation croissante des médias dans le discours de certains politiques qui n’hésitent plus à les accuser de partialité systématique, voire à encourager la haine à leur encontre.

Agir avant qu’il ne soit trop tard

Alors oui, le constat est difficile pour quiconque est attaché à la liberté de la presse. Mais il est possible d’inverser la tendance ! Le journalisme n’est pas une affaire de journalistes, mais de démocratie. La liberté de la presse n’est pas un privilège corporatiste, mais un fondement de notre société qui concerne chacun. Sans indépendance des journalistes, plus d’enquêtes qui dérangent. Plus de scandales sanitaires révélés, de conflits d’intérêts exposés, de voix minoritaires entendues et d’individus informés.

Bref, plus de quatrième pouvoir. Il est encore temps d’endiguer ce phénomène, en soutenant les médias indépendants, le service public, les ONG qui les défendent comme RSF ou le récent Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp) en signant des pétitions, en faisant entendre la voix des journalistes menacés, et surtout, en ne laissant jamais triompher l’idée qu’un bon journaliste est un journaliste qui ne fait pas de vagues.  


1. David Perrotin, « LCI, BFMTV, France Télé… comment Rachida Dati terrorise la presse en toute impunité », Mediapart, 23 juillet 2025.

2. Elle a été mise en examen pour faits de corruption dans l’affaire Renault-Ghosn et soupçonnée de conflit d’intérêts dans une affaire révélée en 2025, portant sur des versements de près de 300 000 € par ex-GDF Suez alors qu’elle était eurodéputée. Mme Dati réfute ces accusations et a formé plusieurs recours.

3. RSF, « Classement mondial de la liberté de la presse 2025 : plus de la moitié de la population mondiale dans le rouge », 14 mai 2025.

4. « La distribution de la presse imprimée », rapport de l’Inspection générale des finances et de l’Inspection générale des affaires culturelles, novembre 2023.

5. Scandale sanitaire concernant une série d’implants médicaux révélé par le Consortium international des journalistes d’investigation en 2018.

6. RSF, « Convocations de journalistes en série : à quel jeu dangereux joue la DGSI ? », 26 avril 2019.

7. RSF, « Six mois de manifestations, Gilets jaunes et violences policières : au moins 54 journalistes blessés », 6 juin 2019.

8. RSF, « Autant de violences policières en France en deux mois qu’en deux ans : RSF attend une réponse forte », 25 avril 2023.

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