Au tout début de l’année 2026, une séquence vidéo filmée à Minneapolis provoque une onde de choc internationale. On y voit une femme blanche de 37 ans, Renee Good, abattue à bout portant par un agent de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), la police de l’immigration et des douanes états-unienne, sous les yeux de sa compagne, alors qu’elle participe à une action de protestation contre les raids anti-immigration.
Ce meurtre brutal d’une citoyenne américaine ordinaire brise net le narratif trumpien qui prétend s’attaquer avec ICE à des « délinquants » étrangers pour protéger ses concitoyens. Aussitôt, les autorités tentent de justifier le tir en présentant cette femme comme une dangereuse « terroriste ». Mais les vidéos prises sous divers angles par des témoins contredisent formellement ce récit : elles montrent Renee Good tentant simplement de s’éloigner au volant de sa voiture lorsque l’agent lui tire trois balles dans la tête.
Article issu de notre hors-série « Résister aux nouveaux fascismes », disponible en kiosque et librairie et à la commande.
Cette mort filmée fait office d’électrochoc pour de nombreux citoyens des États-Unis. Très vite, des témoins alentour contestent la version officielle des autorités et diffusent sur les réseaux sociaux plusieurs preuves des mensonges du gouvernement. De nombreux journalistes enquêtent et démontrent, sans aucune forme de doute, que Renee Good n’a jamais représenté la moindre menace. Jacob Frey, le maire démocrate de la ville prend position publiquement contre l’ICE 1 : « Cassez-vous de notre ville ! »
Enfin, lorsque le département de la justice (DOJ) décide de ne pas poursuivre l’auteur du tir mais plutôt d’enquêter sur la veuve de la victime, des procureurs expérimentés remettent leurs démissions en cascade. Un vent de révolte souffle sur les États-Unis. Les manifestations deviennent de plus en plus puissantes, la colère de plus en plus bruyante, et le président des États-Unis en arrive à menacer d’envoyer l’armée contre ses propres citoyens, signe qu’il est complètement dépassé par la situation.
La brutalité de cette séquence, si elle a semblé en surprendre beaucoup en Europe, n’est pourtant pas étonnante. Car beaucoup de choses ont changé aux États-Unis en moins d’un an.
De plus en plus de spécialistes du fascisme identifient les commentaires, actions et politiques de Trump comme fascistes. En cause, ses discours antidémocratiques et ultranationalistes, la promotion décomplexée de la violence, la déshumanisation des personnes sans papiers expulsées et le développement d’une forme de culte de la personnalité particulièrement puissant. Des historiens spécialistes du fascisme et de renommée internationale, tels que Timothy Snyder ou Robert Paxton2, grand expert américain du régime de Vichy, n’hésitent plus à parler de fascisme pour désigner la situation aux États-Unis.
Paxton hésitait encore en 2017 à qualifier Trump de fasciste pour ne pas vider de son sens cette notion. Mais depuis « l’assaut sur le Capitole » du 6 janvier 2024, le professeur revoit sa copie : « L’étiquette semble non seulement acceptable mais même nécessaire », écrit-il dans Newsweek mi-2024.
Un an et demi plus tard, d’autres spécialistes abondent, comme l’historien américain Matthew Parnell, qui refusait de qualifier Trump de fasciste lors de son premier mandat, et n’a plus de doute aujourd’hui : « Les fascistes ne cèdent pas le pouvoir de leur plein gré. Trump a évoqué à plusieurs reprises la possibilité de briguer un troisième mandat ou d’annuler l’élection. Il faut croire les fascistes quand ils disent ce genre de choses. Mes recherches sur l’Allemagne nazie m’indiquent que Trump cherchera le moindre prétexte pour reporter indéfiniment les élections de 2028, et les Américains doivent être prêts à descendre dans la rue si tel est le cas. »3
Hélas, si elle est la plus spectaculaire, l’érosion accélérée de la démocratie aux États-Unis n’est pas un cas isolé. Car la dynamique néofasciste est aujourd’hui internationale.
Ce que font les nouveaux fascistes
Pour se faire peur, inutile de convoquer les années 1930 : il suffit de regarder ce que font les droites extrêmes partout où elles parviennent au pouvoir. Aux États-Unis, en Hongrie, en Italie, mais aussi en Amérique du Sud, ces partis abîment la justice, la presse indépendante, le milieu associatif, les droits humains. Elles stigmatisent voire persécutent les minorités, imposent une vision discriminante du monde lire p. 14.
En Argentine, par exemple, Javier Milei incarne une extrême droite libertarienne, antiféministe et « anti-État » qui a entamé un démantèlement des protections sociales. Plus récemment, au Chili, un nostalgique de la dictature militaire de Pinochet, José Antonio Kast, a remporté la présidentielle. Au cœur de son programme : l’expulsion de 336 000 migrants sans-papiers et une réduction drastique des dépenses publiques. À son arrivée, il a nommé deux anciens avocats de Pinochet aux postes de ministres de la justice et de la défense.
Hélas, si elle est la plus spectaculaire, l’érosion accélérée de la démocratie aux États-Unis n’est pas un cas isolé. Car la dynamique néofasciste est aujourd’hui internationale.
Les extrêmes droites, chacune avec leurs spécificités, forment des alliances à l’international de plus en plus solides. Ces collaborations idéologiques et politiques se sont notamment affichées au début de l’année 2025, lors du « Sommet des patriotes » à Madrid puis de la Conservative Political Action Conference (CPAC) à Washington dans la foulée. Jordan Bardella, qui devait intervenir lors de cet événement, a dû faire demi-tour en catastrophe en apprenant que Steve Bannon, un ancien conseiller de Trump, avait effectué un salut nazi à la tribune.
En parallèle, le contrôle croissant de l’information par des milliardaires réactionnaires et la propagation méthodique des mensonges et intox poussent ces forces vers le pouvoir. De Vincent Bolloré lire p. 84à Elon Musk, les oligarques de la tech comme les capitaines d’industrie plus classiques achètent de l’influence, et deviennent des faiseurs de rois. Les discours de haine et la désinformation connaissent une explosion sur X (ex-Twitter) depuis le rachat de la plateforme par Musk, et Meta (Facebook, Instagram) vit de ses contenus les plus polarisants.
Pire, les « technofascistes » développent des outils technologiques au service de ces pouvoirs. L’entreprise Palantir de Peter Thiel, soutien de la première heure de Trump, a ainsi conçu les logiciels pour traquer les citoyens américains. Avec l’autorisation de l’administration, la firme a eu accès à une multitude de données personnelles – comptes en banque, statut médical, impôts sur le revenu –, qu’elle compile, analyse et transmet aux autorités.
Garder les yeux ouverts dans un océan de « merde »
Pour débuter ce numéro, je tenais donc à rappeler l’importance de documenter la gravité et la complexité des phénomènes en cours. « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si les faits eux-mêmes ne sont pas établis », alertait déjà Hannah Arendt dans Vérité et politique, en 1967. Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus privés de cet accès aux faits vérifiés.
La stratégie de Donald Trump, explicitée par son ancien bras droit Steve Bannon, est celle-ci : « Flood the zone with shit », inonder la zone de merde. À savoir remplir l’espace public de déclarations outrancières et de fausses informations, pour occuper le terrain, maîtriser la nature du débat et noyer les vraies informations au milieu des fausses.

Le trumpisme, comme les autres formations d’extrême droite, s’attaque aux universités, aux données scientifiques, aux livres, aux journalistes, à tout ce qui crée et diffuse du savoir. Tout ce qui permet une réflexion construite, tout ce qui permet de penser et s’approcher au plus près de la vérité. Car pour reprendre les termes de Nietzsche, si « rien n’est vrai, tout est permis ».
Or c’est exactement le projet : dire que chacun peut avoir « sa vérité ». Les faits deviennent donc des opinions comme les autres, et si tout le monde n’adhère pas aux mensonges, plus personne ne sait quoi et qui croire. Dans ce contexte, un pouvoir autoritaire fait ce qu’il veut, y compris assassiner de trois balles dans la tête une femme inoffensive, puis assurer sans ciller que l’événement (que tout le monde peut pourtant voir de ses propres yeux) relevait de la légitime défense.
Documenter les résistances en cours
Ce numéro spécial de Socialter a deux vocations : d’abord permettre d’étayer le constat, de se poser la question des modalités et des causes de la fascisation, puis mettre en lumière des exemples de résistances. Car la vitalité d’une démocratie ne se mesure pas seulement à ses partis politiques – certes essentiels –, mais aussi à la force de ses contre-pouvoirs, et, plus largement, à l’implication de ses citoyens et citoyennes. Si l’extrême droite progresse indéniablement dans de nombreux pays, voire y gouverne déjà, elle ne le fait pas sans rencontrer de fortes résistances.
Or, comme le soulignait le sociologue français Michel Kokoreff dans un article pour AOC en janvier 2025, « ces mobilisations sont en partie invisibles, pas assez documentées, écrasées par les empires médiatiques et leur appareil de propagande inédit, sous haute surveillance et réprimées »4. Notre rôle est justement de les sortir de l’ombre.
En réalisant une vidéo avec ma collègue Paloma Moritz pour Blast sur le sujet, et en travaillant en parallèle sur ce numéro spécial pour Socialter, j’ai été époustouflée en découvrant le nombre d’initiatives qui prolifèrent à bas bruit, à mesure que les autoritarismes d’extrême droite progressent. Il y a la traditionnelle manifestation bien sûr, et certaines sont surprenantes.
Je pense par exemple au collectif les Omas gegen Rechts (Mamies contre l’extrême droite) en Allemagne, fort de ses 30 000 membres de 50 à 90 ans, réparties dans 200 groupes à travers tout le pays. Ces « Omas » défilent régulièrement pour contrer les forces d’extrême droite comme l’AfD et pour rappeler la réalité de ce qu’était le régime nazi, que certaines ont connu.

En Hongrie, où le gouvernement de Victor Orbán brutalise les personnes LGBTQ+ et où une loi interdit les Gay Prides, un collectif a organisé une contre-manifestation en 2025. Appelée « Grey Pride » elle a réuni plus de 10 000 participants habillés de gris et scandant « Soyons tous pareils ! », le tout en suivant un parcours de manifestation en forme de pénis, en pied de nez aux autorités.
Aux États-Unis, les protestations « No King’s » n’ont cessé de prendre de l’ampleur en 2025. Elles continuent en 2026 et rassemblent des millions de personnes à chaque fois contre le pouvoir trumpiste. La ville de Portland, parmi les havres de résistance, s’est particulièrement démarquée. Ses habitants, accusés par Donald Trump d’être « dangereux » et de semer le chaos, se déguisent en licorne ou en dinosaure et déambulent dans les rues sur de la musique. Dans une vidéo devenue virale, un citoyen s’est même confronté aux forces de l’ICE affublé d’un costume de grenouille géante, retournant cet ancien signe de ralliement trumpiste de 20165 en emblème antifasciste.
Nous pouvons toutes et tous « agir en notre lieu »
Ailleurs dans le monde, en 2025, les campagnes de boycott et de vandalisme à l’encontre des entreprises appartenant à Elon Musk, fervent soutien de Donald Trump et à l’époque à la tête du DOGE6, ont eu un grand échos. Face aux attaques de plus en plus virulentes contre les sciences, des chercheurs, bibliothécaires et citoyens internationaux ont eux lancé des projets comme « Data Refuge » (Refuge de données) pour sauvegarder des bases de données fédérales sur le climat, la pollution et la santé environnementale. Le « Data Rescue Project 2025 », qui a connu un grand succès, préserve quant à lui les données publiques en s’assurant qu’elles restent accessibles, de manière extrêmement coordonnée.
L’extrême droite prospère aussi sur l’isolement. Elle se nourrit des inquiétudes de toutes les personnes qui, tétanisées, se sentent honteuses de ne « pas faire assez » et qui finissent par ne rien faire du tout.
En France, le collectif citoyen Sleeping Giants lutte contre la désinformation et les appels à la haine en ciblant les entreprises qui affichent leurs publicités, parfois sans le savoir, sur des sites d’extrême droite lire p. 90. La mobilisation antifasciste est aussi portée par les syndicats lire p. 98 ou encore des humoristes comme Djamil Le Shlag lire p. 54, à la tête de l’émission « Les Grands remplaçants », sur Nova.
Enfin, il y a ces anonymes et militants qui participent à revitaliser la démocratie à des échelles locales par le biais du tissu associatif. Celles et ceux, par exemple, qui se battent au quotidien pour la diffusion du savoir, de la culture, de l’éducation. C’est ce que fait l’activiste Lumir Lapray qui donne dans ces pages lire p. 122 des conseils pour amorcer le dialogue avec une personne convaincue par la rhétorique d’extrême droite.
Elle préconise de discuter, de ne pas cesser de faire de la politique dans les villages et petites villes. Nous pouvons toutes et tous « agir en notre lieu », comme le dit Edwy Plenel dans ces pages en citant Édouard Glissant lire p. 42. Nous avons besoin de tout le monde. De toutes celles et ceux qui peuvent. C’est notre humanité et notre dignité commune qui sont en jeu.
Ce hors-série n’est pas un mode d’emploi exhaustif pour faire reculer l’extrême droite. Fruit d’un travail collectif, il mêle sensibilités, vécus, méthodes, idées variées, mais aussi formats – des reportages, des entretiens – et propositions pour tenter d’agir concrètement et peser dans le débat public. D’autres magazines et médias participent à cet effort. Beaucoup sont indépendants. Tous résistent à la confusion et au désespoir qui constituent le socle de l’extrême droite. Car c’est bien l’alliance des deux qui permet son accès au pouvoir.
Garder espoir
Si les citoyens et citoyennes sont persuadés que tout est fini, que l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir est inéluctable, pourquoi se mobiliser ? Cette conviction annihile la possibilité du passage à l’action. De même que le déni et le désinvestissement politique engendrent aussi l’inaction, et donc, un danger collectif. C’est ce que Stéphane Hessel dénonçait en son temps dans son célèbre essai Indignez-vous (Indigène éditions, 2010) : « La pire des attitudes est l’indifférence, dire “Je n’y peux rien, je me débrouille”. En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence. »
Or pour s’indigner, il faut être capable d’une chose fondamentale : garder espoir. Je sais que le mot peut agacer, sonner comme une injonction au positivisme. Mais l’espoir auquel je fais référence ne nie pas la violence du monde, ni ne la relativise. Le désespoir est un outil politique. Garder espoir en est un autre. C’est même une condition essentielle d’efficacité.
L’extrême droite prospère aussi sur l’isolement. Elle se nourrit des inquiétudes de toutes les personnes qui, tétanisées, se sentent honteuses de ne « pas faire assez » et qui finissent par ne rien faire du tout. Je crois qu’il ne faut pas confondre lucidité et désespoir : être lucide, c’est voir pour potentiellement agir ; être désespéré, c’est renoncer sans même avoir essayé. Ce hors-série se veut être un outil de lucidité, qui, je l’espère, vous donnera beaucoup d’espoir.
1. L’État du Minnesota (où se situe Minneapolis) ainsi que l’Illinois (également démocrate) ont porté plainte contre l’administration Trump.
2. « Is it fascism? A leading historian changes his mind », The New York Times, 23 octobre 2024.
3. « Trump saison 2, épisode 1 : le trumpisme est-il un fascisme ? », France 24, 20 janvier 2026.
4. « Fascisation et résistances populaires », AOC, 15 janvier 2025.
5. Le personnage de « Pepe the Frog » (Pepe la grenouille) et ses mèmes étaient particulièrement diffusés sur les forums anonymes 4chan, par exemple.
6. « Department of Government Efficiency », abrégé en DOGE. Cette structure gouvernementale des États-Unis, dont la mission était de réduire les dépenses publiques, a été créée au début du second mandat de Trump et dissoute en novembre 2025.
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