C'est une proposition d'un autre temps, et pourtant bien sérieuse, du MEDEF.
L’organisation patronale a suggéré, mercredi 28 janvier, lors d’une rencontre organisée avec les autres principaux partenaires sociaux du pays, la création d’un nouveau contrat à durée indéterminée (CDI) pour les jeunes qui pourrait « être rompu sans motif pendant les trois premières années », avec des dispositions « à droits progressifs » comme dans le système italien actuel, ainsi qu’un montant du smic adapté « pour un public cible, sur une durée limitée et, potentiellement, par la négociation collective », sans plus de détails.
La raison officielle ? S’attaquer au chômage des moins de 30 ans. Un remake à peine voilé du contrat première embauche (CPE) enterré en 2006 après avoir provoqué des mobilisations syndicales historiques à l’époque1. La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a rapidement réagi sur France 2, le 2 février, en déplorant que le Medef réussisse « à faire pire que le CPE, qui avait deux ans de période d’essai ». Et d’ajouter : « C’est une déclaration de guerre contre les jeunes et les salariés. »
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Il faut dire que sous couvert d’améliorer l’insertion professionnelle des jeunes, la proposition est particulièrement violente. N’ayant de CDI que le nom, ce type de contrat reviendrait à faire vivre aux plus jeunes une sorte de période d’essai de trois ans, pendant laquelle il leur serait rendu très compliqué voire impossible de revendiquer leurs droits ou d’améliorer leurs conditions de travail, le tout en étant discriminés au niveau salarial au seul motif de… leur âge.
Les jeunes générations, grandes perdantes du système économique
Moins de 25, 29 ou 35 ans… Si les baromètres et études varient pour définir les « jeunes », une constante demeure : leur très grande précarité. Ainsi les NEET2, ni en emploi, ni en études, ni en formation, représentent environ 1,4 million de Français âgés de 15 à 29 ans.
Selon le baromètre annuel du Secours populaire sur la précarité3, la situation financière des moins de 35 ans en France s’est nettement détériorée par rapport à la précédente étude sur le sujet, publiée en 2010. « Le constat est alarmant : tous les indicateurs se sont détériorés, révélant une dégradation nette et continue de leurs conditions de vie. » Selon d’autres études, les jeunes sont particulièrement touchés par la précarité alimentaire4, et un jeune de 18 à 24 ans sur quatre vit aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté5.
En d’autres termes, ces jeunes touchent moins de 965 euros par mois, soit la moitié du revenu médian des Français. Bref, être jeune aujourd’hui, c’est être exposé à la précarité la plus rude.
Toujours plus de flexibilité de l’emploi
Si le chômage reste élevé, autour de 18 % pour les 15-24 ans, ou que certains jeunes se trouvent en inactivité (ils ne sont pas forcément en recherche d’emploi), cela ne suffit pas seul à expliquer cet enracinement de la pauvreté chez les jeunes générations. Ce que le Medef semble oublier, c’est que les emplois que les jeunes occupent sont aussi de plus en plus précaires6. Selon une étude de l’Observatoire des inégalités (2024), « chez les moins de 25 ans, le taux de précarité est passé de 19 % des salariés en 1982 à 49 % dès 1999. (...) Il se situe désormais à 56 % » en incluant les emplois en apprentissage.
Un jeune de 18 à 24 ans sur quatre vit aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté.
Les réformes visant à flexibiliser le marché du travail dans son ensemble pour répondre, entre autres, à la crise du chômage n’ont fait qu’aggraver le problème, comme le montrent les excellents Benoît Collombat et Damien Cuvillier dans leur ouvrage Le Choix du chômage7. Les nouveaux types de contrats ont pullulé (CDD, intérim, autoentrepreneuriat, etc.), et prennent une place toujours plus importante sur le marché du travail.
Or, les premiers candidats à ces postes sont… les jeunes. Des jeunes qui ont peu d’autres options, puisque le revenu de solidarité active (RSA) leur est refusé avant 25 ans, créant ainsi une spécificité en fonction de l’âge. Les aides sociales sont quasiment toutes conditionnées au travail et à la formation, tandis que les dispositifs comme les stages et services civiques, qui servent parfois d’emploi déguisé8, se sont démultipliés.
En dehors des NEET, la plupart des jeunes actifs travaillent donc, mais leur travail ne paie plus beaucoup, et, souvent, ne leur permet pas de bénéficier des protections sociales qu’offre un CDI.
Précaire un jour, précaire toujours ?
Sachant que si faire de longues études protège encore largement contre la précarité, cela n’immunise plus contre le chômage ou le déclassement. Même les diplômés craignent pour leur sécurité. Le sociologue spécialiste de la jeunesse Camille Peugny le souligne : « Les diplômés ne sont pas totalement à l’abri d’un déclassement, c’est-à-dire du risque d’exercer un emploi pour lequel ils sont normalement “trop” qualifiés9. » Une étude de l’APEC datant de 2025 portant sur les diplômés en 202410 montre d’ailleurs que ces derniers sont moins nombreux que la promotion précédente à travailler un an après la fin de leurs études.
En 2025, plus de 8 diplômés de l’année précédente sur 10 avec un master en poche jugent leur recherche d’emploi difficile ou très difficile. Ils n'étaient pourtant que 6 sur 10 deux ans plus tôt. Près de 4 sur 10 ont cherché pendant six mois ou plus. Pour toutes ces raisons, assouplir les quelques règles qui subsistent pour leur assurer une protection sociale et un salaire minimum achèverait de pousser toute une population dans la précarité. D’autant qu’il ne s’agit pas là d’une précarité temporaire qui se rattraperait par la suite.
Camille Peugny est catégorique11 et mobilise le concept d’« effet cicatrice », qui s’observe lorsque le retard pris en début de carrière ne se résorbe pas par la suite : « Pour les générations qui ont 40 ans aujourd’hui, on s’aperçoit que le taux de précarité est de dix points supérieur à celui que rencontraient les générations qui avaient 40 ans il y a vingt ou trente ans, ce qui est beaucoup. Le retard pris en début de carrière en termes d’accès à un emploi stable n’est donc pas rattrapé. En termes de probabilité d’accès à un emploi stable, la précarité grignote les existences des jeunes générations. »
Les dés sont pipés
Enfin, au jeu du patrimoine, les jeunes sont aussi les grands perdants. Quand bien même ils travailleraient dur et auraient la chance d’avoir un emploi de qualité, ils sont structurellement lésés dans la répartition du patrimoine. Depuis la fin des années 1990, les prix des logements ont été multipliés par trois en France.
Dans le même temps, les revenus des jeunes ont peu progressé. Résultat : s’il y a quelques décennies, un jeune couple d’ouvriers pouvait espérer investir dans l’immobilier, ce n’est aujourd’hui plus possible. En attestent les chiffres de l’Insee : chez les jeunes modestes (1er quartile), la part de propriétaires est passée de 34 % en 1973 à seulement 16 % en 2013.
Plus le temps passe, plus il devient difficile de faire quoi que ce soit avec le fruit de son travail. En fin de compte, il vaut mieux hériter que mériter, comme le soulignent plusieurs études sur le sujet. Celle du Conseil d’analyse économique (2021)12 révèle ainsi que plus le temps passe, plus le patrimoine se concentre entre les mains… des héritiers, comme le décrit longuement la chercheuse Mélanie Plouviez dans son récent ouvrage L’Injustice en héritage. Repenser la transmission du patrimoine (La Découverte, 2025).
Dans ce contexte où tant de jeunes sont occupés à survivre, en étant décidément privés de perspectives s’ils n’ont pas la chance d’être nés dans une famille aisée, la proposition du Medef vient définitivement acter la volonté d’une partie des élites de sacrifier la jeunesse moins privilégiée sur l’autel des inégalités. L’audace consistant à faire cela en prétendant les aider.
1. Les appels à manifester ont rassemblé jusqu’à 800 000 personnes, en majorité des lycéens et étudiants, contre la mesure défendue par le premier ministre d’alors Dominique de Villepin.
2. Pour « Not in employment, education or training ».
3. Baromètre de la pauvreté et de la précarité 2025, Ipsos/Secours populaire français.
4. « La débrouille des personnes qui ne mangent pas toujours à leur faim », Crédoc, note de synthèse, no 36, septembre 2023.
5. Benjamin Marteau, Laurie Pinel, Opale Echegu et Emmanuelle Nauze-Fichet, « Mesurer le niveau de vie et la pauvreté des jeunes adultes de 18 à 24 ans – Une population particulièrement confrontée à la vulnérabilité économique », Les dossiers de la Drees, no 106, février 2023.
6. Anne Rodier, « “Que sait-on du travail ?” : la précarisation du marché du travail est portée par les moins de 25 ans », Le Monde, 10 juillet 2023.
7. Benoît Collombat et Damien Cuvillier, Le Choix du chômage, Futuropolis, 2021.
8. Florent Vairet, « Quand le service civique vire au salariat déguisé », Les Échos, 21 septembre 2020.
9. Camille Peugny, « Les jeunes sont-ils des travailleuses et travailleurs comme les autres ? », Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques, Sciences Po, septembre 2024.
10. Rachel Rodrigues, « Premier emploi : plus de 8 jeunes diplômés de master sur 10 jugent leur recherche “difficile” », L’Étudiant, 4 novembre 2025.
11. Étienne Brichet, « Le marché du travail défavorise les jeunes : rencontre avec Camille Peugny », Welcome to the jungle, 21 novembre 2023.
12. Camille Dherbécourt, Gabrielle Fack, Camille Landais et Stefanie Stantcheva, « Repenser l’héritage », Les Notes du Conseil d’analyse économique, no 69, décembre 2021.
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